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Contrôle vs évaluation participative de la qualité de l’accueil
Depuis la sortie du rapport de l’IGAS, révélant des pratiques d’accueil maltraitantes qui doivent être repérées et sanctionnées, il est aujourd’hui beaucoup question de « contrôle » dans le discours des décideurs et en particulier dans celui de notre ministre Aurore Bergé. Quelle forme ce contrôle va-t-il prendre ? Sur quel référentiel commun (autre notion apparue) ? Cette orientation très forte, justifiée par le ressenti lié au drame du décès d’une petite fille dans une micro-crèche en juin 2022, questionne. Les établissements médico-sociaux sont dans une culture du contrôle depuis les années 2010, les avis sont parfois très partagés sur la méthodologie : chronophage, coûteux, peu représentatifs de la réelle qualité du fonctionnement parce que trop centrés sur les processus. Aussi, le discours très prégnant sur le contrôle peut inquiéter alors qu’il existe déjà des bases qui posent des pratiques de qualité dans le monde de la petite enfance. Réflexion et point de vue de la psychologue et formatrice petite enfance Marie Paule Thollon-Behar.
Les préconisations du rapport de l’IGAS : contrôle et pratiques d’évaluation croisées
Dans son axe 5, le rapport de l’IGAS envisage deux modalités différentes de contrôler la qualité de l’accueil. La première consiste à rénover l’approche de la PMI, très centrée sur l’hygiène et la sécurité, pour envisager une vision plus globale de la qualité à partir d’observation et d’immersion. Des contrôleurs et inspecteurs, voire des éducateurs de jeunes enfants exerçant en PMI viendraient vérifier la mise en place d’un référentiel de bonnes pratiques professionnelles qui reste à élaborer. Le contrôle vient de l’extérieur et s’appuie sur des normes de régularité.
La deuxième modalité envisage la diffusion de pratiques d’évaluation croisées entre pairs qui existent sur certains territoires, dans un objectif « d’accompagnement de l’amélioration continue de la qualité de l’accueil ».
Effectivement, il existe de multiples expériences en France, à l’échelle des services de la petite enfance, des communes d’évaluation participative. Deux articles des Pros de la petite enfance évoquent des projets visant à travailler la question de la qualité de l’accueil. Dans le texte que j’ai écrit « Qualité d’accueil, comment l’évaluer dans une démarche participative ? » (2019) une crèche associative met en œuvre différents outils, selon des problématiques de son choix en lien avec le cadre national pour la petite enfance. Un autre exemple est celui de la communauté d’agglomération du Grand Chalon qui depuis 2014 pense la question de la qualité de l’accueil, avec la rédaction d’un guide pratique (2017) retravaillé actuellement en intégrant la charte d’accueil. Dans ces expériences, chaque fois, les professionnels sont sollicités dans l’élaboration du référentiel et dans la construction des outils d’évaluation qu’ils vont ensuite utiliser sur le terrain.
Le cadre national d’accueil de la petite enfance : un référentiel de valeurs de la qualité
Nous avons maintenant un référentiel qui pose les dix principes de la qualité. Tiré du rapport Giampino, et donc de la réflexion d’un groupe de travail réunissant des experts de la petite enfance, il est devenu obligatoire par décret du 23 septembre 2021. Il donne les grandes valeurs qui doivent soutenir les pratiques d’accueil du jeune enfant et de sa famille, ainsi que les conditions du point de vue de la formation des professionnels et de la réflexion en équipe. En envisageant tous les aspects du développement et des besoins de l’enfant, il pose les bases de la qualité sans décliner les pratiques à mettre en œuvre. En effet, ces valeurs sont universelles quel que soit le territoire dans lequel la crèche ou le service est implanté. Ce qui n’est pas le cas des pratiques qui, elles, vont prendre en compte le public accueilli.
Le projet d’établissement : un référentiel des pratiques adapté à chaque structure
Le référentiel des pratiques est propre à chaque équipe, même si bien sûr de nombreuses pratiques sont communes. Mais il dépend de la taille de la structure, de son implantation en milieu rural ou urbain, en centre-ville ou en banlieue populaire, de la proximité des lieux culturels ou naturels etc. Cette prise en compte du territoire est envisagée dans le projet social. Il est d’ailleurs regrettable que dans la version revisitée du projet d’établissement, le projet social soit passé de la première place à la dernière. Ce sont les équipes qui vont élaborer leur référentiel de pratiques en s’appuyant sur les valeurs qu’elles veulent porter en fonction des caractéristiques de leur structure et de la charte nationale. Attention donc à la prescription d’un référentiel des pratiques au niveau national qui risque d’être inadapté et inadaptable, trop normatif et ne prenant pas en compte la réflexion de l’équipe sur ses pratiques.
L’évaluation du projet d’établissement : pas assez exploitée, mais un moyen pour conduire une évaluation de la qualité
Il ne suffit pas d’écrire un beau projet pour avoir des pratiques de qualité. Encore faut-il évaluer la mise en œuvre des pratiques écrites dans le projet. C’est l’étape qui devrait être incontournable de l’évaluation du projet éducatif et pédagogique, mais étape bien souvent oubliée par manque de temps et de formation.
– un exemple d’outil élaboré par une crèche*
L’équipe a écrit la partie du projet qui concerne le repas. Elle y décline ses valeurs, traduite en pratiques : présence de la professionnelle à table, disponible, autonomie des enfants, échanges. Le tableau ci-dessous permet d’évaluer ce qui se passe dans la réalité quotidienne. Utilisé au mieux au cours d’une quinzaine de repas, en variant les jours et les professionnelles présentes, l’analyse des données recueillies permet de vérifier la mise en œuvre du projet tel qu’il est écrit. Elle peut être présentée à un contrôleur.
| Le repas : | Commentaires | |
| Transmissions mises à jour depuis moins de 15 jours ? | o Oui o Non | |
| Horaires d’arrivées à table | o Petits o Groupe 1 o Groupe 2 | |
| Ambiance | o Calme o Bruyant o Enfants agité | |
| Nombre de déplacements de la professionnelle | ……………………….. Si déplacements, pourquoi ? | |
| Les professionnelles utilisent le chariot | o Oui o Non Pour quoi ? | |
| La professionnelle propose aux enfants de mettre les couverts, verres ? | o Oui o Non | |
| Les enfants se resservent seuls | o Oui o Non Pourquoi ? | |
| La professionnelle durant le repas nomme les aliments | o Oui o Non | |
| Nombre d’échanges pro-enfants | ……………………………. A quels sujets ? | |
| Nombre d’échanges entre adultes | …………………………… A quels sujets ? | |
| Nombre d’échanges avec la personne de réchauffe | …………………………… A quels sujets ? | |
| Les enfants utilisent ils les bassines pour débarrasser les tables ? | o Oui o Non |
*Crèche les Fripons, centre social Camille Claudel de Givors
Les conditions d’une évaluation participative de la qualité d’accueil
Afin d’aller jusqu’au processus d’évaluation, il est nécessaire d’avoir du temps pour réfléchir ensemble (principe 9 du cadre national) et pour se former à l’observation (principe 10 du cadre national). Ils sont obligatoires et donc doivent être financés et organisés.
Il est également indispensable d’être accompagné, au niveau de la crèche, du service petite enfance, de l’association. Cela peut être le rôle d’un formateur mais aussi d’une coordinatrice, d’un chargé de projet etc. Plutôt que de financer des contrôleurs, pourquoi ne pas soutenir les postes de terrain qui pourraient se voir confier des missions d’accompagnement ?
La dernière condition est de faire confiance aux équipes : bien accompagnés, les professionnels sont tout à fait en capacité de créer leurs propres outils pour évaluer et rendre compte de la qualité de leurs pratiques d’accueil.
Marie Paule Thollon-Behar
PUBLIÉ LE 02 novembre 2023