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Crèche de prévention précoce Rigolo comme la vie-La sauvegarde du Nord : une expérimentation aux résultats probants

En 2021, l’association La Sauvegarde du Nord et le groupe de crèches privées Rigolo Comme La vie ouvraient une crèche de prévention précoce pour les enfants à risque de négligence à Lille. Un projet expérimental qui a fait l’objet d’une recherche scientifique et d’une évaluation afin de déterminer si le dispositif est ou non efficace. Au regard des résultats, que Rosa Mascaro, pédopsychiatre et médecin directrice de l’Espace Lebovici La Sauvegarde du Nord, nous a présenté en exclusivité, il l’est ! On fait le point.

Une structure innovante inclusive

Il y a trois ans donc, Rigolo Comme la Vie et La Sauvegarde du Nord donnaient naissance à une structure innovante, dédiée à la prévention précoce des enfants à risque de négligence et donc potentiellement à risque de troubles du développement ou du comportement. La raison d’être de cette crèche : agir dès le plus jeune âge (dès la sortie de la maternité même parfois puisque des nouveau-nés peuvent y être accueillis) pour éviter justement l’apparition ou l’aggravation de troubles et une prise en charge longue et coûteuse. En pratique, cet EAJE inclusif (il est ouvert aux enfants du quartier) propose un accueil classique doublé d’un accompagnement thérapeutique des enfants à risques et de leurs parents par une équipe pluridisciplinaire. Des parents acteurs, soutenus dans leur parentalité, afin qu’ils puissent peu à peu répondre aux besoins fondamentaux de leur enfant. « Ce que je trouve très original et à valeur ajoutée, c’est de pouvoir combiner des métiers d’accueil et des métiers de soin, souligne Jérôme Obry, directeur général de Rigolo Comme la Vie. Ce qui n’est pas toujours évident dans nos métiers, car souvent on a du mal à se coordonner sur le sujet. Dans les crèches, on peut observer par exemple des comportements de TSA sur des enfants de 9 mois ou 12 mois, or on sait qu’en France, le diagnostic médical formel d’un TSA, c’est 4 ans et demi. Et donc par rapport à cette dimension-là, on se dit que finalement on a perdu 3 ans. Et 3 ans, pour un enfant c’est énorme ».

Une évaluation clinique sur le développement de l’enfant et les interactions comportementales

Au total, depuis 2021, 18 tout-petits à risque de négligence ont été accueillis. Pendant ces trois ans, les enfants ont été évalués tous les six mois. Une évaluation d’une part du développement du tout-petit via l’échelle de Brunet-Lézine révisée. Concrètement, il s’agit d’un test avec plus d’une centaine d’items (4 domaines sont étudiés : posture, coordinations oculomotrices, sociabilité, langage) permettant d’évaluer objectivement le développement psychomoteur des jeunes enfants en fonction de leur âge et de dépister de façon précoce d’éventuelles anomalies de développement. D’autre part, l’évaluation portait sur la qualité des interactions comportementales : entre le bébé et son papa, entre le bébé et sa maman et entre le bébé et le professionnel qui en prend soin. Etaient également analysés le comportement et le développement du tout-petit et les caractéristiques du comportement du parent dans sa qualité de réponses aux besoins fondamentaux de son enfant via l’échelle N-FIDI (Négligence-besoins fondamentaux, interactions, détresse/enfant).

Développement de l’enfant : des résultats très concluants

« Les résultats sur le développement de l’enfant ont été significativement statistiquement significatifs sur le plan de la réussite. C’est-à-dire qu’ils étaient hautement positifs », se réjouit le docteur Rosa Mascaro. A noter toutefois que si toutes les dimensions ont progressé, c’est moins le cas du langage. L’explication du docteur Mascaro : « La progression a été très importante à l’échelle motrice (l’enfant avait gagné 10,5 points) et il ne pouvait donc pas faire les deux en même temps ».

Interactions et comportement parental : des progrès certes mais plus lents

Le bilan est aussi positif concernant les interactions et le comportement parental « mais les progrès ont été plus lents », nuance le docteur Rosa Mascaro. En outre, indique-t-elle, « deux parents n’ont pas évolué suffisamment : l’un présentait une problématique de déficience et l’autre une problématique psychiatrique. Lorsqu’il y a une problématique de pathologie psychiatrique et/ou de déficience intellectuelle, il y a un manque de souplesse psychique et une difficulté pour les parents d’apprendre, de se mobiliser… Au final, ces parents n’ont donc pas suffisamment progressé, mais leurs enfants, même s’ils ont moins évolué que les autres, ont quand même progressé ».

« Toute l’évaluation clinique est vraiment très bonne. Ils ont tous progressé de beaucoup de points, c’est-à-dire qu’à la fin du travail qui a duré 2 ans et demi, presque 3 ans, les enfants avaient un fonctionnement psychique et un développement cognitif tout à fait satisfaisants et pour ceux qui sont partis à l’école, ça s’est passé dans de très bonnes conditions », résume le docteur Rosa Mascaro. Et ajoute : « ce que nous avons constaté, au niveau global, c’est l’importance de soins collectifs et individuels denses qui comprenaient plusieurs interventions par semaine, de la coordination du parcours de santé (c’est-à-dire tout le travail en réseau avec la pmi, les services sociaux…,) de la précocité de l’accessibilité aux soins et de la mise en place du processus de parentalité (les bébés sont pris en charge dès la naissance) avec un accompagnement très contenant au niveau familial ».

Une évaluation par un tiers sur la faisabilité, l’efficacité et la reproductibilité du dispositif

En plus de l’évaluation clinique, CEMKA, cabinet spécialisé en santé publique, a réalisé une évaluation de l’expérimentation. Qu’en est-il ressorti concernant la faisabilité et l’opérationnalité du projet ? « (…) Que le modèle de crèche en termes de fonctionnement, d’organisation et de formation de professionnels est tout à fait viable et positif, explique le docteur Mascaro. Ensuite, ils ont regardé l’efficacité : « celle-ci a été prouvée par les résultats aux échelles d’évaluation ». Puis, la reproductivité. « Ils ont donné des préconisations et ont dit que c’était tout à fait reproductible ». Enfin, ils se sont penchés sur l’impact économique : quels sont les éventuels coûts évités à long terme ? « Nous avons fait un comparatif avec des enfants qui n’ont pas été accueillis à la crèche mais avec un statut socio-économique de la famille similaire et des problématiques de négligence similaires aux familles que nous avons accueillies. Résultat : cela coûte cher au départ mais ce sont des enfants qui rentrent à l’école sans problème alors que les autres ont un suivi très long et souvent un parcours MDPH avec nécessité d’un enseignement spécialisé. », indique le docteur Rosa Mascaro. Bref, là encore une évaluation positive dont se félicite Jérôme Obry : « Nous avons mis du temps, 4-5 ans, pour trouver les financements, car c’est un dispositif relativement coûteux, mais nous étions motivés et savions qu’il y avait quelque chose à faire en termes de prévention précoce. Et donc c’est très bien que cette expérimentation qui a duré presque trois ans donne des effets et résultats reconnus par des organismes indépendants. »

Et maintenant ?

Le dispositif financier a été prolongé de douze mois pour envisager la suite et a été pérennisé suite aux résultats de l’évaluation CEMKA et la rencontre avec les financeurs. « On rêverait de deux choses, confie Jérôme Obry. D’en créer une seconde, on y travaille, on y réfléchit. Et de rendre durablement stable cette première crèche de prévention précoce. Les financements initiaux prévus pour trois ans sont terminés. Nous sommes donc en train de mobiliser la communauté qui nous accompagne, qui nous a aidés à financer ce projet (Pmi, ville de Lille, Caf, Ars, Département), pour essayer de le faire perdurer. Et puis nous réfléchissons aux dispositifs qui pourraient rendre statutaires cette expérimentation et ces interventions parents/enfants combinant crèche et système de soins. Il y a peut-être des optimisations économiques qu’il faut regarder. » Et conclut : « Je suis convaincu que la prévention précoce en matière de petite enfance est un levier d’innovation immense pour le futur parce que nous, nous ne sommes pas des soignants mais nous voyons des choses. Notre éthique nous interdit de rentrer dans le domaine du soin, ce n’est pas notre métier, notre métier c’est l’accueil. Mais utiliser cette observation en prévention précoce est aujourd’hui un levier immense ».

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Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 30 août 2024

MIS À JOUR LE 03 septembre 2024

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