Abonnés
Crèches : le bruit, une pollution sonore trop souvent ignorée
Tous les professionnels le savent, les parents le constatent, le niveau sonore quand on pénètre dans une crèche surprend. A moins que cela ne soit l’heure de la sieste, surtout dans les sections des bébés et des moyens, il y a des pleurs, des cris, des rires, des jouets et jeux bruyants. Ce bruit fatigue les enfants et les pros, et pourtant peu de structures prennent des mesures concernant l’acoustique. État des lieux avec Fanny Mietlicki, directrice de Bruitparif.
Le bruit, plus qu’une nuisance, une pollution sonore
Le bruit a longtemps été considéré comme un simple désagrément, comme une nuisance sonore, pas plus. Cela fait une vingtaine d’années à peine qu’il a été a été enfin reconnu comme étant une véritable pollution sonore. Et que ses effets néfastes sur la santé humaine ont été documentés. Il y eut d’abord en 2009 un document de l’OMS sur le bruit durant la nuit puis un document très conséquent en 2018. En France en 2019, dans la cadre de la loi d’orientation sur les mobilités, le code de l’environnement intègre la prévention à la pollution sonore.
Des effets sur la santé des petits et des pros
Le bruit est un facteur de stress et a des effets sur l’organisme : élévation du rythme cardiaque, pression artérielle, perturbations du sommeil tant d’un point de vue qualitatif que quantitatif. Assez bizarrement ces effets sur la santé sont assez bien connus pour les adultes et les enfants scolarisés (l’étude Ecophon montrant notamment que le bruit nuit aux apprentissages, à la concentration et provoque des troubles de la voix chez les enseignants) mais beaucoup moins pour les enfants de moins de trois ans accueillis en structures collectives notamment. Mais si l’on s’en réfère au tableau ci -dessous ( Échelle de bruits en décibels A (Unité de mesure qui tient compte de la sensibilité de l’oreille humaine ), il est clair que le bruit perturbe.

Dans son guide « Qualité acoustique des Établissements d’accueil d’enfants de moins de 6 ans, Crèches, halte-garderie, jardins d’enfants », le Conseil national du bruit (CNB) reprenant le constat établi dans le guide « Grandir avec les sons » (CIDB), notait : « Dans les établissements d’accueil d’enfants de moins de 6 ans, l’environnement sonore s’enrichit de nouvelles sonorités caractérisant la vie en collectivité́ : jeux, cris, pleurs, babillages, vocalises, expressions de joie ou de colère, bruits lies à la manipulation du mobilier, conversations entre adultes, entre adultes et enfants, jouets sonores de toutes sortes, diffusion d’enregistrements sonores ou musicaux et bruits d’équipements (machine à laver, sèche-linge, mixeur…). Dans ces ambiances bruyantes, les enfants peuvent manifester plus de nervosité́, de tension, d’agitation, d’irritabilité́ voire d’agressivité́. Il y a souvent un effet de surenchère : quand ils entendent des bruits nouveaux et intenses, les enfants se mettent à̀ faire plus de bruit qu’ils n’en faisaient auparavant. ».
Et bien sûr cette pollution sonore impacte les conditions de travail et la santé des professionnels qui – c’est avéré – sont dès lors beaucoup plus stressés du fait de ce niveau sonore. Dans ce même guide, on peut lire : « Les personnels des crèches évoquent divers effets sur eux-mêmes : l’obligation de forcer la voix pour se faire entendre, un sentiment de profonde fatigue en fin de journée, une difficulté́ à entendre et à comprendre ce qui est dit, l’envie d’être ailleurs, le sentiment d’être moins disponibles pour les enfants qu’ils ne le voudraient. Certains professionnels avouent aussi ne plus supporter le bruit lorsqu’ils rentrent chez eux et souhaiter s’isoler à cause de toute l’énergie sonore accumulée durant la journée. ».
Dans son livret accompagnant sa campagne sur les pénibilités invisibles, le SNPPE souligne qu’en crèche, « les niveaux sonores dépassent régulièrement 85 dB, exposant une professionnelle à plus de 56 000 heures de bruit sur une carrière, souvent dans des espaces réverbérant et mal isolés ». Il précise : « Cette exposition prolongée affecte non seulement l’audition mais aussi la fatigue cognitive, l’attention, la concentration et la disponibilité émotionnelle. Et pourtant, malgré ces risques documentés, il regrette que « l’exposition au bruit en petite enfance ne soit pas reconnue comme un facteur de pénibilité ».
Une réglementation hyper légère pour les lieux d’accueil du jeune enfant
Et pourtant ! Curieusement la réglementation sur l’acoustique dans les lieux d’accueil du jeune enfant est beaucoup moins contraignante que celle applicable aux établissements scolaires qui est déjà relativement minimaliste, ou aux logements même. « On peut dire, note Fanny Mietlicki, qu’elle est quasiment inexistante ». Que dit le référentiel bâtimentaire national sur ce sujet ? Très peu de choses en vérité : « Le niveau de l’environnement sonore à ne pas dépasser, menuiseries extérieures fermées, hors présence d’enfants, est inférieur à 40 décibels au sein de l’établissement. ». Ce « hors présence des enfants », pour un lieu d’accueil du jeune enfant, est donc assez explicite du peu de cas qui est fait des conditions de vie des petits et de travail des adultes qui les accompagnent ! Bref, une réglementation bâtimentaire basique : un niveau sonore de 40 décibels ne règle ni le bruit extérieur dans les locaux et ni celui des équipements internes. Car les dispositions concernant les bâtiments d’habitation notamment près des infrastructures bruyantes ne s’appliquent pas aux bâtiments du tertiaire… que sont les crèches !
Il y a bien des recommandations contre le bruit de voisinage mais paradoxalement, elles se retournent contre les crèches dont les cours ou jardins sont parfois jugés comme constituant une gêne insupportable pour les habitations voisines. Le monde à l’envers en quelque sorte souvent dénoncé par la FFEC qui a mené trois campagnes autour du droit des enfants à faire du bruit.Les sénateurs ont même voté une proposition de loi sur le sujet. Néanmoins admet Fanny Mietlicki « ces dispositions peuvent aussi protéger les crèches de bruit de voisinage ».
Dernier point problématique de ce vide réglementaire :« Il n’y a chez nous aucune obligation sur les matériaux à utiliser, regrette Fanny Mietlicki, alors qu’ailleurs, en Angleterre par exemple, le confort acoustique est strictement réglementé ». Et ce, même si le document édité par le Conseil national du bruit concernant les EAJE, il y a déjà plus de dix ans, liste les bonnes pratiques (connues et reconnues) et multiplie recommandations. Car ce n’est pas un document opposable et ce ne sont donc que des préconisations au bon vouloir des gestionnaires.
Comment lutter contre cette pollution sonore
Peu de normes contraignantes donc, ce qui ne veut pas dire qu’on ne sait pas ce qu’il est possible (nécessaire) de faire pour améliorer la situation dans les EAJE. « Spontanément, explique Fanny Mietlicki, on pense à traiter l’acoustique des locaux mais on ne pense pas forcément à travailler sur l’aménagement des espaces. Alors que cela peut faire aussi la différence ». Trois actions concernent directement l’acoustique : le traitement de la réverbération des locaux, l’isolation acoustique avec les bruits extérieurs et les bruits des équipements de la structure (chauffage ventilation, cuisine buanderie etc.).
Voici quelques règles de base, selon la directrice de Bruitparif, qui peuvent participer à lutter contre la pollution sonore :
1. Veiller à l’organisation l’espace. Mieux vaut plusieurs petits espaces qu’un grand car la réverbération acoustique y est plus importante, et c’est elle qui est source de bruit. Mais là, on touche aussi à l’organisation pédagogique.
2. Utiliser des matériaux absorbants placés au plafond et sur les murs, des sols absorbants et souples en faisant attention à leur composition. A savoir, une salle bien traitée a un effet positif sur la salle voisine.
3. Attention aussi à la qualité des matériaux choisis pour la qualité de l’air.
4. L’implantation de la crèche dans l’espace extérieur. Si elle est située à proximité d’un axe routier, placer les pièces annexes en premier rideau. Les lieux avec enfants plutôt à l’arrière.
5. Agir sur le comportement des professionnels. Leur faire prendre conscience du niveau sonore et les inciter à éviter de claquer les portes, les jeux bruyants, moduler leur voix car en général plus il y a de bruit plus on a tendance à élever la voix, voire à crier. Instaurer des temps calmes, des activités d’écoute, pas assez développées auprès des tout-petits.
6. Le choix de la vaisselle peut avoir un impact non négligeable sur les décibels. Comment concilier niveau sonore et lutte contre les perturbateurs endocriniens ? En clair pour éviter le plastique, y a-t-il une alternative à l’inox ? Il y a la vaisselle QUIET, en verre trempé ultra léger qui a remporté en 2024 le trophée des Décibels d’Or, concours orchestré par le Conseil national du bruit.
7. Quant aux espaces extérieurs, mieux vaut éviter les cours entourés de quatre murs car le bruit se réfléchit et privilégier les jardins ouverts, quand c’est possible…
Des aménagements anti-bruit financés avec l’aide de la CAF
Bonne nouvelle, les Caf peuvent participer au financement de travaux destinés à améliorer l’acoustique des EAJE. Sollicitée, la Cnaf nous a précisé : « Les aides à l’investissement, qu’il s’agisse de créations ou de rénovations, peuvent intégrer des aménagements visant à améliorer la qualité acoustique des locaux. Ces actions sont encouragées, notamment au titre de l’amélioration des conditions de travail des personnels et la qualité de l’accueil des tout-petits.
À ce titre, la circulaire du fonds de modernisation des établissements d’accueil du jeune enfant (C2024-161) précise : « L’amélioration des conditions de travail des professionnels au-delà de la simple mise en conformité avec les obligations résultant du droit de travail. Sont ainsi éligibles au Fme l’aménagement d’une salle du personnel dédiée, l’acquisition de mobilier adulte en section et dans les salles de pause, l’amélioration de l’ergonomie des matériels professionnels, les opérations d’insonorisation ainsi que les aménagements des sections d’accueil en vue de diminuer le nombre moyen d’enfants par groupe tout en préservant la capacité d’accueil totale de l’équipement ».
Certaines crèches se sont emparées de ces possibilités et ont mené des actions anti-bruit. C’est le cas par exemple des dix crèches de la communauté d’agglomération du Puy en Velay avec leur opération « Tout doux le bruit ». Un tel succès qu’en 2025 l’opération, a été étendu aux RPE et LAEP.
.
Pièce jointe :
guide-cnb-5-acoustique-creches-min.pdf
1.61 Mo
>
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 04 février 2026