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Crèches : quelle est l’attitude des pros quand ils s’inquiètent pour un enfant ?

Dans un lieu d’accueil, il arrive très souvent que l’on s’inquiète pour un enfant, et ce, pour de multiples raisons. Mais que devient cette inquiétude lorsqu’elle perdure et comment est-elle vécue par les professionnels et les parents ? Samuel Fely est doctorant en sociologie, rattaché au Centre d’Étude des Mouvements Sociaux (CEMS), sous la tutelle de l’EHESS, du CNRS et de l’INSERM. Dans le cadre de sa thèse, il s’intéresse aux trajectoires des inquiétudes concernant le développement des enfants accueillis en crèche, donnant parfois lieu à une prise en charge précoce. Pendant un an et demi, il a mené une enquête ethnographique dans des crèches, dont il tire aujourd’hui des premières observations intéressantes, bien que son travail ne soit pas encore achevé.

Les crèches sont des observatoires privilégiés du développement de l’enfant et en première ligne pour participer au repérage précoce des troubles ou besoins particuliers de l’enfant. Pourtant, ces difficultés infantiles, attribuées soit à des causes sociales liées à l’environnement familial et à l’éducation soit à des causes biologiques liées à la santé de l’enfant – font souvent l’objet de controverses entre les différents acteurs. C’est le sujet qu’a choisi d’explorer le sociologue Samuel Fely. « (Ma) thèse propose de faire un pas de côté vis-à-vis de la question de la nature des difficultés infantiles pour s’intéresser au regard que portent les adultes sur le développement des enfants » et à « la trajectoire de leurs inquiétudes », précise-t-il. Il a étudié l’émergence des questionnements, leur qualification, la manière dont les parents s’en saisissent, ne s’en saisissent pas ou s’en saisissent autrement. Leur analyse permet « de se pencher sur ces signes qui inquiètent les adultes, les sens qui leur sont attribués, la manière dont un travail se coordonne entre différents acteurs : les professionnels des crèches, les parents et les intervenants du secteur médico-éducatif », ce qui le favorise et ce qui l’entrave.

Une enquête de terrain

Pour conduire son enquête ethnographique, Samuel Fely a donc été accueilli pendant un an et demi dans cinq crèches représentatives par la diversité de leurs modalités de gestion, la diversité des profils des professionnelles de la petite enfance qui y travaillent et des parents et enfants qui y sont accueillis. Au final, plus de 800 heures d’observation dans deux multi-accueils, une crèche inclusive, une crèche parentale et une crèche familiale, publiques ou associatives ; des entretiens menés avec les professionnelles de la petite enfance, mais également avec les parents et enfin une exploitation secondaire des données de l’enquête ELFE. (https://www.elfe-france.fr/)

Différentes configurations d’inquiétude selon les crèches

Par ses observations, le sociologue reconnait que la manière dont est organisée la crèche et son bon fonctionnement, le profil de la directrice, la présence d’une psychologue de crèche et son orientation, les professionnelles présentes et leur formation, les rapports entre elles… tout cela forme une « configuration d’inquiétude » particulière. La manière dont les professionnels s’inquiètent et dont ils qualifient la situation ne sera pas exactement la même selon les configurations et va davantage se tourner vers des enjeux affectifs, des enjeux d’attachement, ou d’apprentissage… « Bien sûr, ce qui se joue le plus, c’est la situation de l’enfant lui-même, précise Samuel Fely. Mais il y a un enjeu dans la manière dont se structurent les différents rapports entre les professionnels ». Il reconnait également que les métiers de la petite enfance sont des métiers empreints d’affect, avec une fatigue émotionnelle importante et les conflits interpersonnels n’y sont pas anecdotiques… La réponse apportée ne sera donc pas non plus la même si un psychologue est présent à la crèche, selon la manière dont est structurée l’offre de soins sur le territoire et les ressources de la famille….

La relation de confiance : un prérequis pour pouvoir alerter

Le sociologue note un point essentiel : le moment pour les professionnelles de faire part de leurs inquiétudes aux familles sans les alarmer et les faire paniquer. En général, la transmission de l’inquiétude a lieu lorsqu’il y a un accord interne. « Si l’incertitude est encore trop forte ou que les professionnelles ne se sentent pas alignées les unes avec les autres sur le fait qu’il y a une inquiétude, en principe elles ne transmettent pas », souligne Samuel Fely. Dans ce cadre très institutionnel, les alertes sont en général indirectes et progressives. Les professionnelles vont faire part de leurs observations, tâter le terrain, voir la réaction des parents… « Il y a tout un travail à faire pour créer une relation de confiance et finalement dire son inquiétude », observe le sociologue. La qualité de l’annonce dépend beaucoup du lien tissé entre les professionnelles et les parents. Et dans cette relation, la question de la distance sociale avec les parents joue énormément : avec des parents dans la précarité ou des parents des classes supérieures, la teneur de l’échange n’est pas la même.

Dans ses observations Samuel Fely a tout de même noté le savoir-faire et la délicatesse des professionnels dans la manière d’appréhender les situations, la réflexivité des équipes notamment sur l’idée de ne pas « poser d’étiquette » sur les enfants et leur manière de ne pas chercher à poser à tout prix un diagnostic qui n’est pas de leur ressort.

Dans cette situation, la crèche parentale s’est tout particulièrement démarquée. « Les parents et les professionnels se connaissent bien, ça joue énormément sur la confiance qu’ils se témoignent. D’ailleurs, il n’y avait pas d’inquiétude dans cette crèche et peu de difficultés. Et quand il y en a eu, tout le monde se faisait confiance », a remarqué le sociologue. Pour Samuel Fely, en réalité les professionnels ne s’inquiètent pas tant les difficultés de l’enfant que de l’idée que les parents pourraient ne pas réagir…

Le rôle primordial du psychologue pour prendre du recul

La présence d’un psychologue dans la structure a également un impact important sur la réflexivité des équipes. D’une crèche à l’autre, le sociologue a été surpris de constater à quel point leur accompagnement pouvait empêcher la « psychologisation sauvage » des situations. Le fait de renvoyer certains comportements d’enfants que l’on a du mal à expliquer à de la psychologie un peu à l’emporte-pièce. Pour Samuel Fely, il y a le risque de « poser une étiquette » sur l’enfant… Le psychologue, lui, travaille à ce que cela n’arrive pas. Il crée des espaces de réflexivité commune qui permettent de prendre du recul. « J’ai le sentiment que les professionnels de la petite enfance n’aiment pas trop leurs discours savants et les leçons, note le sociologue. Ils apprécient en revanche les psychologues de crèche qui connaissent les enfants, observent les situations avec les professionnels, alimentent les questionnements et aident à trouver des solutions concrètes… ».

L’alignement des acteurs, essentiel face aux incertitudes

La bonne gestion des inquiétudes tient également à l’alignement des différents acteurs impliqués : les professionnels, les parents, le psychologue, mais également la PMI, les professionnels du secteur médico-social, l’école et tout le réseau local de la crèche. Sont-ils vraiment alignés ? C’est-à-dire, sont-ils en contact, arrivent-ils à discuter, à créer du lien entre eux ? À trouver un langage commun ? Pour Samuel Fely, « évidemment plus l’incertitude est forte plus le désalignement est facile, et plus il y a de difficultés sociales, plus l’incertitude est forte ». Car l’interprétation des difficultés en termes de problèmes sociaux est plus facilement mobilisée que pour des familles qui n’ont pas de difficultés sociales. Et cela renforce les possibilités de désaccord entre les professionnels ou au sein des familles.

Focus sur les petits garçons, agités, de classe populaire

Les travaux de Samuel Fely mettent également en évidence que dans les crèches, l’attention des professionnelles est focalisée sur ce qui est le plus visible (par exemple, un enfant qui pleure, tape ou crie plus que les autres) car le quotidien est dense et la manière dont sont organisées les crèches le favorise clairement. « Les inquiétudes peuvent concerner tous les enfants, mais il apparait que tendanciellement, les professionnelles se préoccupent davantage des enfants les plus agités, qui sont davantage des petits garçons, et issus de classes populaires », souligne-t-il. Les professionnelles en semblent bien conscientes, puisqu’elles l’ont évoqué en entretien, il faut prendre garde à ne pas oublier « les profils plus discrets » et « problématiques moins bruyantes ».

En s’appuyant sur les données de la cohorte ELFE, le sociologue a aussi observé que même à seuil de problématique de développement égal, les garçons fréquentent davantage les professionnels du soin. « La manière dont j’interprète ce résultat, c’est de dire qu’il y a une attention plus grande sur la manière dont s’expriment les difficultés des garçons », note-t-il.

Les parents trop souvent jugés dans le déni

Enfin, il apparait que les professionnels ont tendance à très rapidement à parler de déni, lorsque les parents ne semblent pas s’inquiéter malgré les alertes. « Je me suis intéressé à ce terme de déni parce qu’il est revenu très souvent au fil de mon enquête, explique Samuel Fely. S’il ne doute pas que le déni existe, dans le cas des crèches, celui-ci estime que ce terme est utilisé de manière abusive. « Mes observations montrent que des parents décrits comme dans le déni se mobilisent pourtant beaucoup, mais pas de la manière dont les professionnels s’y attendaient ou dans le cadre de la crèche ». Il explique que cette manière d’avoir tendance à rapidement qualifier de déni le comportement des parents – et notamment des familles les plus précaires – invisibilise certaines manières de se mobiliser autour de son enfant. Pour le sociologue, il faudrait plutôt parler de « désalignement autour de l’inquiétude ».

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 27 avril 2026

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