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De la garde à l’éducation : lorsque jouer devient une activité éducative de la petite enfance

Par Laurence Rameau

Infirmière-puéricultrice, formatrice, auteure

Malgré les efforts de nombreux spécialistes de la petite enfance en vue de diffuser les connaissances sur les apprentissages des plus petits, cette question reste secondaire. Elle ne vient qu’après la réponse aux besoins et le maternage qui englobe les soins aux plus petits.

En petite enfance, tout se passe comme si apprendre n’était pas la priorité des bébés humains… Certes, pendant des siècles, s’occuper des petits a consisté à les faire survivre, tant la mortalité en bas âge était importante. Il a donc bien fallu miser sur le soin. Mais depuis le milieu du 20ᵉ siècle, depuis la pasteurisation, le contrôle alimentaire, les vaccinations, les antibiotiques et l’ensemble des gestes d’hygiène, ce risque de mortalité a presque disparu. Le bébé, devenu une personne à part entière, s’impose comme un sujet qui mérite attention et éducation. Même s’il nait très prématurément, et manque de capacités pour survivre seul, il est aussi rempli de compétences, dont la plus intéressante est celle de pouvoir développer son cerveau et donc son intelligence et ses connaissances. Ce qui nous fait constater que plus l’environnement d’un jeune enfant est riche en possibilités d’apprentissage, plus il crée des connexions neuronales.

L’éducation des petits une affaire de groupe social et non une question individuelle. Pour Jean-Jacques Hublin , paléoanthropologue, élever des enfants est, pour les humains, une entreprise collective, particulièrement sur la période où ils sont des bébés. En effet, le coût énergétique de l’éducation des très jeunes enfants, qui présentent un développement cérébral intense, est tel qu’il est impossible de le réduire à une affaire individuelle de chaque mère ou même de chaque couple parental. Les sociétés humaines se sont développées en partageant le « fardeau » des enfants entre les adultes, et en allongeant le temps de leur développement et donc de leur éducation sur de nombreuses années, pour en alléger le coût à court terme. Pour le chercheur, en augmentant ce temps d’éducation, on a permis à la race humaine de devenir de plus en plus intelligente. Ce qui lui fait aussi dire que c’est par les enfants que l’humanité se développe et que c’est grâce à eux que nous sommes devenus si humains.

En effet, le partage de l’éducation des plus petits entre les adultes a eu pour conséquence de permettre aux bébés de développer des liens avec d’autres personnes que leurs géniteurs et donc les a obligés à s’équiper en conséquence. Il fallait bien attirer l’attention de ces adultes pour obtenir leurs soins ! Et de fait, cela reste vrai aujourd’hui. Ils sont mignons, gazouillent, sourient, développent des façons de communiquer et de se rendre irrésistibles. En retour, ils analysent les réactions des personnes qui les entourent et cherchent à comprendre comment elles fonctionnent pour sélectionner les bonnes façons de s’y prendre. En somme, les caractéristiques psychologiques humaines vont de pair avec les contraintes biologiques, lesquelles façonnent également les organisations sociales. Tout est lié.

La chance de pouvoir apprendre…Nos bébés, si dépendants des adultes que nous sommes, sont déchargés de toutes les contraintes concernant leur survie et passent leur petite enfance à accumuler des savoirs sur leur environnement et à exercer leur imagination. Chercher les caractéristiques physiques d’objets, leurs fonctionnalités, leurs possibilités insoupçonnées en modifiant les critères et les hypothèses, tout en ayant l’esprit grand ouvert à toutes les options, est un travail à plein temps ! Sans compter qu’il leur faut aussi explorer et développer leurs capacités corporelles et leurs relations aux autres. Pour faire tout cela, ils ont un instinct, un code génétique présent en l’humain : la curiosité naturelle. Elle les pousse à s’aventurer, à explorer le monde à partir d’une base de sécurité, qu’ils acquièrent, encore une fois, auprès de nous, les adultes présents dans leur environnement proche.

Pour Philippe Rochat, docteur en psychologie (auteur du Monde des bébés), les apprentissages des bébés commencent très tôt et sans doute avant même leur naissance. Ils discernent les invariants de leur environnement pour construire leur pensée et prédire ce qui va se produire. Leur cerveau peut alors commencer à anticiper et donc à prendre des décisions. Ils n’ont sans doute pas besoin des adultes pour stimuler leurs apprentissages qui se font de façon implicite, naturellement. Mais ils ont besoin d’eux pour qu’ils leur créent un environnement rassurant, avec des invariants et des différences, car l’un ne va pas sans l’autre (pour reconnaitre ce qui est pareil, il importe aussi d’être sensible à ce qui est différent), et un équilibre entre sécurité et aventure, Cet environnement, seuls les adultes sont capables de leur donner.

 Si nous savons que le jeu est la marque de l’enfance, et particulièrement celle de la petite enfance, nous avons plus de mal à envisager qu’il soit aussi celle de l’apprentissage. Nous sommes tellement conditionnés à partager le temps entre le travail et les obligations d’un côté et de l’autre la détente et les loisirs, que nous avons aussi créé cette même scission pour les journées de nos enfants. L’école est marquée par cette idée de temps d’apprentissage en classe suivi de temps de jeux en récréation, pour soulager l’effort demandé. La petite enfance n’échappe pas à cet agencement du temps et des espaces. Les crèches ont souvent organiser le déroulement des journées des enfants en des temps et des espaces de jeux dits libres, suivis ou précédés de temps d’activités dirigées, orientées ou accompagnées. Quel que soit le terme utilisé, il s’agit bien de consacrer un moment à l’apprentissage, différent de celui du jeu. Or, les petits n’ont pas d’autre moteur que celui du jeu pour engranger des savoirs. C’est uniquement à travers leurs propres activités ludiques qu’ils apprennent. Entraver cet état naturel est sans doute le pire service qu’on peut leur rendre en matière d’apprentissages. Par contre, le soutenir, en leur apportant des occasions ludiques dans des environnements organisés en ce sens, devrait être l’objectif des adultes, et particulièrement de ceux qui sont des professionnels de la petite enfance.

Lorsque l’on parle de professionnels de la petite enfance, on relie presque automatiquement ces derniers au fait qu’il leur faille garder les enfants, s’occuper d’eux, en l’absence de leurs parents. Or, ce n’est pas (ou plus) de garde dont il s’agit, mais bien d’éducation.

De la garde à l’éducation … Quelle différence y a -t- il entre ces deux concepts ?
Garder des jeunes enfants correspond au fait de veiller sur eux, de leur donner les soins nécessaires, de les protéger et de s’assurer qu’il ne leur arrive rien de néfaste. Ils peuvent ainsi grandir et se développer, en attendant d’être enfin libérés de cette garde pour bénéficier d’un peu plus de liberté et donc d’aventures. Le travail des professionnels repose donc sur la bonne conservation des enfants, leur attention, leur surveillance, sans valeur ajoutée. Lorsque chaque année, la question de : qui va garder les enfants ? est posée, tout comme celle des modes de garde existant ou manquant est rappelée, il est clair que l’on se situe dans ce concept, celui dans lequel les jeunes enfants sont des « personnes » à garder et les professionnels des « personnes » en situation de le faire.
Éduquer des jeunes enfants demande évidement bien plus d’engagement, de disponibilité et de possibilités de réflexion. Il s’agit d’avoir des connaissances et des capacités relationnelles. Il faut savoir créer l’environnement le plus adéquat à l’apprentissage des jeunes enfants, y compris dans les actions et les positionnements professionnels. Il importe aussi de savoir comment leur permettre de jouer et comment les suivre dans leurs jeux, comment être prêt à étayer leurs apprentissages en leur permettant de mieux comprendre leurs actions, leurs recherches, et comment aller plus loin. Là, les jeunes enfants sont des êtres à éduquer (au sens de la formation et de l’épanouissement de leur personnalité) et les professionnels des éducateurs et non des gardiens.

Qu’en conclure ? Rarement le travail dans la petite enfance est présenté sous cet angle, celui d’un apport éducatif aux enfants. Serait-ce parce que si l’on admettait cela, il faudrait réellement réfléchir à la formation de ces professionnels ? C’est une question qui nécessite réflexion, car il semble aujourd’hui que plus personne n’ignore que les bébés sont importants et qu’ils sont des apprenants. Ils ne font même que ça, sans arrêt, et même lorsqu’ils dorment… Alors, il leur faut des professionnels qui soient en capacité de remplir cette mission, de vrais éducateurs de la petite enfance, recrutés et formés à un niveau bien supérieur que ce qui se fait actuellement en France.

Illustration Chat GPT (à l’initiative de Jean-Pierre Chaubet, Puériculteur formateur d’auxiliaires de puériculture à l’IFRASS de Toulouse)

Laurence Rameau

PUBLIÉ LE 09 février 2026

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