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Déclarée inapte à 52 ans : le parcours éprouvant de Véronique, auxiliaire de puériculture
Après plus de 30 ans de carrière en crèche municipale, Véronique Escames, auxiliaire de puériculture, a été poussée vers la sortie à seulement 52 ans. Son témoignage met en lumière la pénibilité des métiers de la petite enfance, mais aussi les lourdeurs administratives et les difficultés de reclassement de personnes pourtant engagées et expérimentées.
« J’étais auxiliaire de puériculture depuis septembre 1988 », raconte Véronique. Pendant plus de trois décennies, elle a travaillé au contact direct des jeunes enfants, dans une crèche municipale de Montigny-le-Bretonneux. Un métier exigeant, physiquement comme moralement : « Dans une crèche, tout est fait pour être adapté aux enfants, mais en fait, rien n’est adapté aux adultes », souligne-t-elle. Pendant des années, l’auxiliaire enchaîne les journées rythmées par les soins, les jeux, les repas, les changes, les levers et couchers. Comme ses collègues, elle passe son temps à se baisser, porter, se relever. Jusqu’au jour où le corps a dit stop.
De malade à… inapte
Diagnostiquée d’une fibromyalgie, maladie chronique qui provoque des douleurs diffuses et une fatigue intense, Véronique tente malgré tout de continuer à exercer. « J’avais été diagnostiquée il y a un certain nombre d’années, mais je faisais partie de celles qui disaient : “non, mais si je m’arrête, elles vont galérer.” » Parallèlement, elle souffre du dos, elle se souvient, à l’époque, avoir « un lumbago par mois ». La douleur se calme avec la prise d’anti inflammatoires et un passage chez le médecin, l’ostéopathe, et parfois quelques jours d’arrêts, mais elle revient systématiquement.
Sur les conseils de sa directrice, elle demande une reconnaissance de travailleur handicapé (RQTH) afin de conserver un temps partiel à 80 %. Mais cette démarche administrative va déclencher une réaction en chaîne inattendue. « Quand j’ai envoyé ma reconnaissance à la mairie, ils m’ont demandé d’aller passer une visite médicale, se souvient-elle. Et là, le médecin m’a déclarée inapte. » Tout s’enchaîne alors brutalement. « Un vendredi soir, à 17h, j’ai eu un coup de téléphone de la mairie me disant que lundi, je ne devais pas revenir travailler. ». Nous sommes en juillet 2021 et Véronique n’est âgée que de 52 ans.
Un métier qui use… sans réelle prévention
Cette inaptitude n’est pas une surprise au regard des conditions de travail. Comme rappelé récemment par le Syndicat National des Professionnel·le·s de la Petite Enfance (SNPPE), les données de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) pour 2023 sont alarmantes. On recense 3 089 accidents du travail, en hausse de 9 % sur un an, 930 accidents de trajet (+16 %), et 166 maladies professionnelles reconnues (+44 %). Et pourtant, ces professions restent absentes de toutes les grilles existantes de reconnaissance de la pénibilité.
Pour Véronique, ce qui est révoltant, c’est l’absence de prévention et de formation adaptée tout au long de sa carrière. « Quand j’ai fait l’école d’auxiliaire, à l’époque, l’ergonomie, on n’en parlait pas. Et sur la ville de Montigny, je n’ai jamais eu la formation “gestes et postures” , souligne-t-elle. Pendant des années, mes visites médicales mentionnaient qu’il fallait que je fasse en urgence cette formation, mais à chaque fois, elle était annulée. »
À la suite de ses problèmes de santé, Véronique s’est vue imposer des restrictions physiques strictes par la fonction publique : ne pas porter plus de cinq kilos, éviter de se baisser ou de se relever fréquemment. Des consignes irréalistes vu le quotidien des pros en crèche. Pour tenir compte de ces restrictions, elle a été basculée dans la section des « moyens », composée uniquement de collègues présentant des limitations similaires. Une stratégie inefficace, toute la charge ne pouvait retomber que sur les collèges en bonne santé.
L’abandon administratif
Déclarée inapte, Véronique est alors placée en période de préparation au reclassement, une phase censée lui permettre de rebondir. « On me l’a bien vendue, confie-t-elle. Pendant un an, on est censé nous former, nous faire faire des stages d’immersion dans différents services. Sauf qu’en juillet-août et même septembre, il ne s’est strictement rien passé. » Elle en garde un souvenir amer : « Je l’ai vécu comme un abandon. On vous dit de rentrer chez vous, qu’on va vous recontacter. Mais rien ne se passe. » Le sentiment d’injustice est doublé d’un manque à gagner. On lui avait assuré qu’elle conserverait son salaire intégral, mais en réalité, seules les bases étaient versées, sans les primes : avec au final une perte mensuelle d’environ 300 à 500 euros. Ce qui est loin d’être négligeable.
Les mois passent, sans véritable accompagnement. Elle se retrouve à suivre une formation Word et Excel, sans rapport avec son expérience. Elle effectue un bilan de compétences pour clarifier ses envies professionnelles. Sur cette base, on lui propose de tenter un stage au service social de la mairie de Montigny, mais elle est refoulée de manière brutale. Puis à force d’insister, elle obtient un stage d’immersion dans un Greta, organisme de formation continue pour adultes rattachée à l’Éducation nationale. La structure des Yvelines cherche une formatrice pour les CAP petite enfance et les Assistants de Vie aux Familles (ADVF).
Reclassement impossible
Véronique est ensuite embauchée au Greta, tandis que du côté de la fonction publique, la situation reste bloquée. « À la fin de la période de reclassement, on m’a conseillé de demander ma retraite pour invalidité, en me disant qu’elle serait refusée, mais que ça me laisserait du temps pour travailler pour le Greta. », explique-t-elle.
Mais la procédure tourne au cauchemar administratif. Véronique découvre avec frustration que son dossier n’a même pas été enregistré au Centre Interdépartemental de Gestion(CIG) ), chargé de gérer les dossiers administratifs et médicaux des fonctionnaires territoriaux. Un an plus tard, elle est convoquée devant un médecin expert : à l’issue de cet entretien, le médecin la déclare inapte à tout poste et à tout grade, avec un taux d’invalidité de 17 %. Pour l’auxiliaire, cette décision est complètement absurde : comment un taux d’invalidité relativement modeste peut-il justifier l’inaptitude complète à toute activité professionnelle ?
Sentiment d’injustice et de dévalorisation
Véronique se sent alors écartée, sans reconnaissance ni considération : « J’étais vacataire au Greta, mais pour la mairie, je n’étais plus rien. C’est extrêmement dévalorisant après toute une carrière. » Elle souligne que, depuis le passage des postes d’auxiliaires de puériculture en catégorie B, les possibilités de reclassement sont limitées, surtout quand il s’agit de postes administratifs strictement définis. En clair, il n’existe pas de poste correspondant exactement à son profil et à son statut.
Les erreurs administratives s’accumulent durant toute cette période. La mairie réalise un rattrapage de cotisations retraite qui aurait dû être étalé normalement, mais qui est effectué en une seule fois, en décembre. Malgré ses courriers, et même ceux envoyés par son avocat, la mairie ne répond jamais. Après trois ans de silence et de blocage, Véronique reçoit finalement, en septembre dernier, la notification officielle de sa mise en retraite d’office pour invalidité et de sa radiation des cadres de la fonction publique.
« Une maltraitance institutionnelle »
Aujourd’hui, elle évoque sans détours le terme de « maltraitance institutionnelle » pour qualifier ce qu’elle a vécu. « Il n’y a d’humain que le mot, mais sinon il n’y a aucune humanité », regrette-t-elle. Elle dénonce une politique du « débarras » : « On n’a pas envie de s’enquiquiner avec des personnes qui ont des problèmes de santé. » Et surtout, elle insiste : « J’étais très jeune. J’avais encore envie de travailler. » Malgré tout, aujourd’hui formatrice, elle a su rebondir et a même trouvé un nouveau sens à sa mission, mais la blessure reste bien présente : « J’ai eu besoin de faire le deuil de la crèche. »
Candice Satara
PUBLIÉ LE 13 novembre 2025
5 réponses à “Déclarée inapte à 52 ans : le parcours éprouvant de Véronique, auxiliaire de puériculture”
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Je n’ai pas pu lire l’article malgré mon intérêt sur le sujet mais, je pense que mon histoire en tant qu’auxiliaire de puériculture municipale rejoint celle de cette dame. j’ai été reconnu inapte à 50 ans Ce qui a suivi m’a poussée dans la dépression et j’ai finalement démissionné pour me protéger . J’ai depuis obtenu un diplôme d’EJE à 57 ans et je suis maintenant en retraite. L’impression que j’ai gardé de cette expérience est qu’une fois hors service dans notre métier, on nous met au rébus sans se soucier de nos aspirations (aprés de longues années de bon service ) ; il ne faut surtout pas déranger !
je subit exactement le même problème de cette personne invalidité et rqth et j ai 56 ans et je voudrais garder l anonyma probleme de reclassement,problème de prestation etc…..
Dépression puis démission afin de me préserver et récupérer un bien être physique et mentale.
On m’a gentiment poussé vers la porte de sortie après 25 ans de service en tant qu’auxiliaire de puériculture en crèche municipale.
J ‘arrivais en fin de carrière, à 58 ans, obligée de m’inscrire chez France travail.
Je rejoins les commentaires.
Certes c’est un beau métier peu reconnu qui n’est pas juste à regarder les enfants jouaient!
Il est dommage de ne pas accès à l’article car beaucoup son concerné…
Assistante maternelle depuis 19 ans … gros problème de dos 2ème opération prévue…. Par où on commence…. Médecine de travail ?? Bref qui est là pour nous aider ??
Auxiliaire de puériculture depuis 2005, rentrée dans la fonction publique territoriale la même année. J’ai eu un accident de trajet qui m’a valu une déchirure des ligaments croisés et entorse de stade 4 sur les ligaments latéraux intérieurs, en 2022. Début 2023, j’entre en parcours de reconversion toujours dans la même fonction publique territoriale. Et il y a 1mois, il m’a été annoncé que mon dossier passera en commission le 29 janvier 2026 pour voir la suite à donner : soit un poste imposé soit une mise en retraite anticipée pour inaptitudes. Je n’ai que 43 ans. Croyez moi qu’en 3 ans j’ai envoyé un nombre incalculable de candidature, passé de nombreux entretiens et rien n’a abouti: la reconversion d’un métier technique vers un métier administratif+ un temps partiel pour s’occuper d’un enfant en situation de handicap, ça fait peur aux recruteurs! Alors, j’attends de connaître cette décision et je continue mes recherches… Mais vraiment très déçue dont les agents de la fonction publique sont traitées dès lors qu’elles ne sont plus après à travailler et ce pour des raisons médicales…