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Maltraitances institutionnelles dans les crèches : la situation peine à s’améliorer 

Violence physique et psychologique, rationnement sur les couches, linge très usagé… une crèche du groupe La Maison Bleue à Lyon vient d’être fermée en urgence en raison d’un « danger imminent pour la santé des enfants ». Les accidents et manquements dans les lieux d’accueil semblent s’accumuler. Est-ce à dire que rien n’a changé depuis la publication du rapport de l’Igas en 2023 ? Alors que le Service public de la petite enfance (SPPE) se met en place, il nous a semblé utile de dresser un état des lieux de la situation et des (petites) avancées.

Depuis le décès d’un bébé de 11 mois dans une micro-crèche de Lyon en 2022, la prévention de la maltraitance dans les lieux d’accueil est devenue une priorité des pouvoirs publics. Suite à ce drame, missionnée par Jean-Christophe Combe, alors ministre des solidarités, de l’autonomie et des personnes handicapées, l’Igas a rendu un rapport « relatif à la qualité d’accueil et à la prévention de la maltraitance dans les crèches » en avril 2023 où sont détaillées et analysées les maltraitances dans les lieux d’accueil et les facteurs pouvant y concourir. Les faits les plus fréquents concernent des négligences « liées au travail à la chaîne et la prévalence d’une logique quantitative dans les structures » qui entraînent un manque d’attention envers les enfants. D’autres catégories de faits sont répertoriés : les violences physiques, psychologiques et le forçage alimentaire.

Peu de choses semblent avoir changé depuis la parution du rapport en 2023. La publication du livre de Victor Castanet en septembre 2024 qui décrit des violences insoutenables sur les enfants dans des crèches du groupe privé lucratif People&Baby, a créé un électrochoc, pressant les autorités de se saisir du sujet. Il y a urgence. Le constat est désormais clair : les maltraitances sur les enfants ne peuvent être détachées des maltraitances institutionnelles : c’est tout un système qui dysfonctionne. La proposition de loi de la députée Céline Hervieu sur les crèches lucratives, adoptée le 23 janvier, confirme cette volonté de mieux encadrer les pratiques, lutter contre la « financiarisation » du secteur et renforcer les sanctions contre les établissements qui ne respectent pas les règles de sécurité et d’accueil.

Les maltraitances institutionnelles, de quoi parle-t-on ?

Selon l’Igas, « la maltraitance institutionnelle résulte en partie de pratiques managériales, de l’organisation ou du mode de gestion d’un organisme, voire de dysfonctionnements au niveau des autorités de tutelle sur un territoire. ». Dans son rapport, il est écrit noir sur blanc : « (…) les risques de maltraitance dans la relation d’accueil ne peuvent être rejetés du côté de la pathologie psychiatrique, en présumant que les professionnels qui réalisent des actes de violence ou de négligence, à des degrés divers, le feraient uniquement en raison de déséquilibres psychiques. »

Pour Héloïse Junier, psychologue et formatrice petite enfance, « la particularité de la maltraitance institutionnelle est qu’elle se répercute en cascade sur chaque maillon de la chaîne : les décisionnaires, la coordinatrice, la directrice, les équipes sur le terrain et puis… les enfants. Dans ce contexte sous tension, la moindre goutte d’eau peut faire vaciller la toile et mettre en déséquilibre tous les protagonistes de la crèche », explique-t-elle. Il peut s’agir d’un accueil en surnombre qui dure, de journées pédagogiques qui sautent ou de nouvelles tâches administratives qui surchargent les équipes… »  Des éléments conjoncturels qui entraînent des dysfonctionnements et peu à peu finissent par devenir la norme.

Financiarisation de la petite enfance

L’ouverture au secteur privé a entraîné une marchandisation des lieux d’accueil qui s’est accentuée avec la mise en place de la PSU, ​​l’allégement des règles d’accueil (taux d’encadrement, qualification des personnels). La qualité d’accueil se détériore, les professionnels pressurisés ont des objectifs de taux d’occupation, subissent des réductions de coût sur des postes élémentaires, le quantitatif prime sur le qualitatif. « Nous savons maintenant que la PSU, modèle de gestion financière dans la veine des entreprises, a considérablement détérioré les conditions d’accueil, souligne Frédéric Groux, Eje et psychologue en crèche qui a fait de la lutte pour la qualité d’accueil sa croisade. Une course à la rentabilité qui a vidé l’activité de son sens ». Qui sont les responsables ? L’État, les collectivités, l’administration via le système de financement actuel et les gestionnaires qui sont peu scrupuleux. Qui en pâtit ? Les professionnels et les enfants accueillis.

Désillusion des professionnels

La plupart des professionnels se sont lancés dans cette voie avec le désir d’accompagner des jeunes enfants, veiller à leur bon développement, s’assurer qu’ils sont sécurisés, mais, sur le terrain la désillusion est totale. « Il y a un décalage aujourd’hui quand on sort de formation entre ce qu’on nous apprend sur l’importance de créer des relations individualisées avec les enfants, de suivre leur rythme d’être présent pour eux et la réalité sur le terrain avec la pénurie de professionnels, les taux d’encadrement qui n’ont jamais été changés, l’accueil en surnombre, le mode de financement qui a entraîné une charge administrative pour les directions, déplore Emilie Philippe du collectif Pas de bébés à la consigne. Bout à bout, tous ces points fragilisent les équipes, elles ne peuvent plus travailler comme elles le voudraient.

Avec des conséquences sur les enfants : le non-respect du rythme individuel, par exemple, en raison du manque de temps, de personnel, crée un attachement insécure chez le tout-petit. Finalement, comme le résume bien Héloïse Junier « l’une des conséquences les plus défavorables de cette maltraitance institutionnelle est tout simplement le fait de, parfois, ne plus avoir le choix de laisser pleurer les bébés ». La révision du taux d’encadrement, la réduction de la taille des groupes, est une demande récurrente des associations et syndicats. Le projet de décret sur les micro-crèches qui prévoit de mettre fin aux pratiques dérogatoires, notamment en termes de qualifications et de ratios d’encadrement de ces établissements, est une première étape.

Manque de formations et de réflexivité

Une insuffisance de formation et de réflexivité professionnelles impacte aussi la qualité d’accueil. Les professionnels ne disposent pas de connaissances actualisées sur les enfants, et de temps de réflexion pour interroger leurs pratiques. Ces différents éléments ont été identifiés comme des facteurs de risque de maltraitance sur les enfants par l’Igas. « La formation continue est source de confiance pour les professionnels car elle étaye leurs perceptions et leurs pratiques et stimule les processus réflexifs et critiques qui font progresser les pratiques professionnelles », notait pourtant déjà en 2020 le rapport des 1000 premiers jours.

Les séances d’analyse de pratiques professionnelles, devenue une obligation dans les structures petite enfance depuis le décret du 30 août 2021, sont la reconnaissance de ce besoin des professionnels de s’exprimer dans un cadre protecteur. Mais il faut aller plus loin. « Les professionnels souhaitent également que ces temps se transforment en pratiques pensées et décidées en équipe », soulignait Monique Busquet dans une chronique sur notre site. Ces APP obligatoires ne doivent pas être mis en place « au détriment d’autres temps de réunions, voire de temps de formation comme les journées pédagogiques. » Marine Schmoll, psychologue en crèche et membre de membre de l’A.NA.PSY.pe, insiste de son côté sur l’importance des temps d’échange avec le psy de crèche. « Il est en première ligne pour prévenir, observer et accompagner les équipes, souligne-t-elle. Il faut que ces temps d’échange existent pour que les mots puissent être posés sur ce qui peut être violent. Mais aujourd’hui le taux de présence des psychologues varie fortement d’une crèche à l’autre. » 

Un niveau de stress et un seuil de tolérance propres à chacun

Dans ce cadre qui, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, dysfonctionne, un autre facteur de risque s’ajoute. Tous les professionnels n’ont pas les ressources suffisantes pour affronter les difficultés. « Chaque personne a un degré propre de réactivité au stress qui dépend de sa personnalité et de son histoire, insiste Héloïse Junier. Même si on aime son métier, il faut parfois avoir la hargne pour supporter des conditions de travail défavorables », précise encore la psychologue.

Dans une même situation, certains pourront basculer dans une forme de violence vis-à-vis des enfants, d’autres feront un burn-out… « Il ne faut pas cacher cette réalité que oui, le fait d’avoir des professionnels qui sont moins bien formés, qui se retrouvent à gérer des groupes d’enfants avec parfois des collègues qui manquent, peut augmenter le risque d’avoir des gestes ou des comportements déplacés, reconnaît Emilie Philippe. Elles n’ont pas les bonnes conditions pour travailler correctement. Mais les deux choses ne sont pas forcément corrélées.

Où commence la maltraitance ?

Christine Schuhl, Eje et formatrice a théorisé le concept des « douces violences » qui correspondent à des attitudes de l’adulte qui mettent l’enfant en insécurité. La professionnelle qui soupire quand un enfant s’adresse à elle, qui lui impose un mouchage de nez ou ne se met pas à sa hauteur pour lui parler. Des comportements souvent adoptés sans réfléchir quand le manque de temps, la fatigue, prennent le dessus sur l’empathie et la disponibilité. « Les douces violences concernent toutes les personnes qui s’occupent d’un public qui est dans une position de vulnérabilité, précise Christine Schuhl. Elles s’infiltrent dans des pratiques qui sont au départ bien-traitantes. » Dans l’accueil du jeune enfant, certaines pratiques professionnelles peuvent ainsi constituer des violences pour les enfants, même s’il n’y a pas de volonté de faire du mal. Christine Schuhl réfute le terme de maltraitance. Mais, on peut s’interroger : le défaut d’intentionnalité écarte-t-il la qualification de maltraitance, surtout si les agissements sont répétés.

Des violences banalisées

La maltraitance est encore ignorée, minimisée, voire banalisée. Un « impensé pour les professionnels » même, constate l’Igas dans son rapport. Certains gestes ou comportements sont perçus comme « ordinaire » par manque de recul et en raison d’un effet de groupe. Pourtant, « les débordements peuvent être nombreux : menaces, humiliations, gestes brutaux…certains ne se rendent plus compte qu’ils vont trop loin », explique Héloïse Junier.

Par ailleurs, l’appréciation des comportements déplacés dépend aussi du lien que les personnes ont avec celui qui les adopte. S’il est perçu comme un membre défaillant du groupe, les autres ne vont pas l’imiter. À l’inverse, s’il occupe une position de leader, le reste de l’équipe pourra alors subir son influence. « D’une manière ou d’une autre, quand vous êtes dans un lieu violent, vous finissez par avoir les mêmes pratiques et presque les justifier », regrette Frédéric Groux. 

La position de témoin lucide

« Parfois seule une personne en position de témoin lucide, c’est-à-dire extérieure au groupe, peut les aider à prendre conscience de leur comportement », prévient Héloïse Junier. Ce témoin lucide peut être le psychologue de crèche qui observe, et ensuite aide le professionnel à reprendre un chemin mieux traitant avec l’enfant. Mais le regard du témoin lucide peut aussi provenir du professionnel lui-même qui revient sur le terrain après une longue absence. « Il y a une sorte de choc pour lui, il ne supporte plus la violence car il a été en quelque sorte sevré de toute cette tension psychologique et physique pendant plusieurs mois, souligne Frédéric Groux. Il n’a plus les œillères qui l’empêchent de voir et réalise qu’il a en face de lui des enfants, des familles, des collègues qui souffrent. »

La culture du secret

Les facteurs de risque de maltraitance tiennent aussi à une culture insuffisante du signalement, elle-même renforcée par une culture du secret. La mission de l’Igas a démontré une difficulté de la part des professionnels à signaler des faits ou des comportements jugés inappropriés. Certains professionnels se taisent parce qu’ils ont peur d’être accusés de délation et que cela soit mal perçu par les autres. « Ils peuvent aussi avoir de l’empathie pour leur collège en difficulté et tenter de lui trouver des excuses », relève Héloïse Junier.

Des conditions de travail difficiles, des problèmes personnels, c’est ce qu’on appelle une attribution causale externe. Ils vont chercher la source du problème dans le contexte pour justifier le comportement de leur collègue. « Cette culture du secret existe aussi bien dans des grandes que dans des petites structures, des “lieux sans histoire” où il y a une forte solidarité dans les équipes, complète Frédéric Groux. Plus vous êtes maltraité en tant que professionnel, plus vous allez avoir des liens forts avec vos équipes et tenter d’étouffer les problèmes ».

Dans une autre de ses chroniques sur notre site, Monique Busquet décrivait avec justesse cette « loi du silence » et donnait quelques pistes de réflexion aux professionnels. Parmi elles : « Se rappeler que notre responsabilité est de protéger les enfants avant de protéger les collègues ; « Comprendre que protéger la personne, en ne disant rien, ne la protège pas, au contraire, car elle reste seule avec ses difficultés et dysfonctionnements. » ; « Savoir comment parler ? Que dire ? À qui ? À la personne concernée, mais pas seulement. » 

Dans son rapport « Proposition d’un circuit sur le recueil des alertes dans les lieux d’accueil du jeune enfant », publié en octobre 2024, Florence Dabin, présidente du Conseil départemental de Maine-et-Loire, préconisait de mettre en place un circuit de signalement simplifié de la maltraitance dans les EAJE, via un serveur vocal interactif pour joindre le Conseil départemental. Un numéro qui pourrait permettre à un professionnel témoin d’un acte de maltraitance, par exemple, de faire une alerte plus facilement.

Une meilleure sensibilisation à la notion de maltraitance

Pour prévenir la maltraitance, il est nécessaire de « s’accorder sur des définitions permettant de bien identifier les faits de maltraitance et de mieux faire partager ces notions à tous les agents », notait encore Florence Dabin dans son rapport sur les circuits de signalement. Elle relevait également que l’appropriation par les professionnels de la réglementation issue de la réforme Norma qui prévoit l’adjonction de protocoles de prévention de la maltraitance aux règlements de fonctionnement des EAJE, restait laborieuse.

Tout ceci montre l’urgence d’améliorer la formation des professionnels au repérage de la maltraitance. Le rapport recommandait ainsi de déployer des modules autour de différentes formes de maltraitance (institutionnelle, émotionnelle et pas seulement physique, douces violences, etc.) dans les formations petite enfance. « Tous les membres de la structure sont concernés, insiste Marine Schmoll. Il n’y a pas que les pros de terrain qui doivent savoir comment on traite les enfants. La formation des gestionnaires à la bien-traitance est peu développée alors qu’elle est aussi essentielle. » 

S’interroger sur sa marge de manoeuvre

​​Mais au-delà des pistes législatives et réglementaires, chaque professionnel doit s’interroger sur sa part de responsabilité, en quoi participe-t-il (ou non) à un système maltraitant, qu’est-ce qu’il peut changer à son niveau ? Certes, « le contexte de base est inadapté, confirme Héloïse Junier. Mettre autant d’enfants immatures dans une même pièce avec si peu d’adultes, c’est forcément voué à la difficulté. Chacune se démène avec ce contexte défavorable. Néanmoins, j’aime rappeler aux équipes qu’elles ont toujours une marge de manœuvre pour améliorer l’accueil de ces enfants, une latitude, et c’est précisément là qu’elles peuvent mettre toute leur énergie et leur créativité.» Réduire le niveau de stress dans la section en faisant des petits groupes, en parlant moins fort, limiter les déplacements des professionnels dans la pièce, faire davantage participer les parents… « On peut mettre en place des petites choses pour limiter le stress au niveau collectif et individuel. » Une première étape.

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 27 janvier 2025

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