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Elise, EJE, choquée par les propos tenus sur l’homoparentalité au sein de sa crèche

Élise est EJE dans un multi-accueil de 24 berceaux de la région lyonnaise. Lors d’une réunion d’équipe, elle a été prise à partie par une collègue auxiliaire de puériculture, à propos d’un livre, sur l’histoire d’un enfant qui a deux mamans, qu’elle avait emprunté à la bibliothèque et ramené à la crèche. Une vive discussion s’en est suivie. La directrice gênée a botté en touche, en proposant à la professionnelle d’en reparler à la psychologue, lors d’une prochaine réunion. Ce qui fut fait. Après nous avoir envoyé ce témoignage, elle avait finalement décidé qu’elle ne souhaitait pas qu’il soit publié. Le récent suicide d’une enseignante lesbienne l’a fait changer d’avis. Élise a souhaité témoigner en préservant son anonymat pour ne gêner ni sa direction ni ses collègues.

« Pour grandir sereinement, j’ai besoin que l’on m’accueille quelle que soit ma situation ou celle de ma famille. »
(Principe 1 de la charte nationale d’accueil du jeune enfant)

Le livre qui sème la zizanie dans la réunion d’équipe

J’avais emprunté des livres à la bibliothèque sur plusieurs thèmes (famille, hiver, etc.), dont ce livre (Ndlr. Jean a deux mamans – École des Loisirs) sur un jeune enfant ayant deux mamans, dans l’objectif d’ouvrir les enfants sur le monde qui les entoure, mais aussi parce qu’un enfant de la crèche a deux mamans. J’avais signalé les thèmes des livres aux professionnelles, à l’oral comme à l’écrit (sur notre cahier de transmissions).

Cette semaine-là, à la fin d’une réunion d’équipe, une collègue a pris la parole sur un ton révolté et a dit : « Je voudrais parler de quelque chose qui me dérange, qui m’a perturbée et contrariée pendant toutes mes vacances. J’ai découvert ce livre de la bibliothèque et je ne comprends pas pourquoi un livre comme ça se trouve en crèche, je trouve que ce n’est pas sa place ». Puis, elle a ajouté : « On ne doit pas parler de religion et venir avec son voile, alors on ne doit pas non plus parler de sexualité ».

L’homoparentalité et ses représentations au cœur de la discussion

Je lui ai expliqué qu’on ne parlait pas de sexualité, mais de parentalité. Que le livre raconte l’histoire d’une famille, comme lorsque l’on raconte un livre sur une famille avec un papa et une maman. Elle poursuit et explique qu’elle trouve que les enfants sont trop petits, qu’à deux ans, ils ne devraient pas entendre parler de « ça ». Elle insiste sur le fait que les enfants sont « innocents » et qu’on ne doit pas leur mettre des « idées comme ça dans la tête ».
Puis, elle ajoute : « C’est la norme de parler de ça, donc il faut parler de ça, eh bien je ne suis pas d’accord. Bientôt, je vais devoir venir à la crèche avec un drapeau LGBT sur le tee-shirt ? ».

Je lui signifie donc qu’en tant que professionnelles de la petite enfance, nous sommes amenées à accueillir tous types de familles, dont des familles homoparentales, monoparentales et que nous accueillons d’ailleurs un enfant qui a deux mamans à la crèche. Elle me répond qu’elle n’est pas d’accord pour en parler aux enfants.

Elle raconte qu’elle s’est retrouvée avec ce livre et qu’une petite fille demandait où était le papa, qu’elle ne trouvait pas cela normal de parler de « ça » à un enfant en crèche et qu’elle, en tout cas, elle ne le ferait pas. Elle ajoute que si l’enfant dont je parlais avait vraiment deux mamans, qu’elle ne le savait pas et ne voulait d’ailleurs pas le savoir. Elle précise qu’elle en a parlé à sa sœur qui lui a dit qu’elle n’aimerait pas qu’on ait lu « des livres comme cela » à sa fille à la crèche. Une autre professionnelle réagit alors : « Moi, je ne le lirai pas non plus, parce que je n’aime pas ça ».

Des propos choquants et discriminants non relevés par la direction

Je reste choquée par ce que j’ai entendu. Une professionnelle ne devrait pas parler ainsi de l’homoparentalité, comme si c’était quelque chose de grave et de dangereux qu’il faut cacher… Ces familles sont accueillies en EAJE, mais, finalement, comment les accueille-t-on réellement ? Que met-on derrière le mot « accueil » ? Ne pas vouloir parler de ces familles revient à les nier et à les dénigrer.

Seules deux professionnelles, infirmière et auxiliaire de puériculture, ont réagi plusieurs fois aux propos tenus, et ont évoqué l’importance d’accueillir toutes les familles en expliquant notamment que nous organisions la « fête des parents » (et non pas « la fête des Mères » et « fête des Pères »), pour justement inclure chaque famille.

La directrice de la crèche était présente, mais n’a pas repris les collègues sur leurs propos. Elle a précisé que celles que cela gênait n’étaient pas obligées de lire le livre en question. Elle a mis un terme aux propos de la professionnelle en lui demandant de ré-évoquer la question lors d’une prochaine réunion avec la psychologue de la crèche.

La psychologue recadre le débat avec subtilité

Lors de cette nouvelle réunion, l’échange a duré une trentaine de minutes. La psychologue a commencé en demandant si tout se passait bien à la crèche et ma collègue a tout de suite parlé du livre : « Je voudrais parler d’un livre qui a été emprunté à la bibliothèque parce que la directrice m’a demandé d’en parler avec vous. »

Elle a donc réitéré les propos qu’elle avait tenus en réunion : « je ne le lirai pas », « ils sont trop petits pour leur parler de ça », puis a ajouté « il y a d’autres sujets plus importants : le brossage des dents, le pot, les mamans qui sont enceintes ».

La psychologue lui a demandé si la question de l’homoparentalité était quelque chose de compliqué pour elle ou si elle trouvait que ce n’était pas opportun pour les enfants, ce à quoi ma collègue a répondu : « On parle d’homoparentalité, alors on va parler d’inceste, de viol, de pédophilie, de violences faites aux femmes, puisque ça existe et que, peut-être, des enfants le vivent. » Elle ajoute : « dans notre système, il faut qu’on adhère au mouvement LGBT sinon on est « has been », il faut les aimer, sinon on est catalogué d’homophobe… ».

La psychologue intervient : « Vous mettez dans le même panier, quelque chose qui est de l’ordre d’une faute, qui est puni au pénal (inceste, viol, pédophilie) et l’homoparentalité qui n’est pas considérée comme quelque chose de pervers, de déviant, de fautif. Ça vient simplement questionner le rapport que de nombreuses sociétés ont construit sur le couple parental hétérosexuel. » Une autre collègue a pris la parole : « Comme vient de le dire M., je trouve qu’on ne devrait pas parler de ça à des enfants de 2 ans. Je trouve qu’ils sont trop petits. »

La psychologue explique qu’un enfant va progressivement apprendre le sens critique, qu’il n’a pas de  sens critique  avant ses 7/8 ans, quand il commence à avoir des éléments de raisonnement. Elle ajoute qu’avant cet âge, le jeune enfant entend ses parents et les adultes qui l’entourent parler de sujet en négatif ou en positif et va donc intégrer ce qu’il entend, mais que  de lui-même l’enfant n’est pas intolérant et que  la question de la tolérance , c’est  la manière dont chacun de nous la portons et la faisons vivre .

La psychologue a précisé que des enfants accueillis peuvent avoir deux papas ou deux mamans, mais a évoqué aussi les familles monoparentales. Elle a rappelé de façon implicite que chacun avait son avis personnel sur beaucoup de sujets, mais qu’au travail, nous devions réfléchir à l’accueil de tous.

NB : les intertitres sont de la rédaction

PUBLIÉ LE 13 septembre 2025

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Une réponse à “Elise, EJE, choquée par les propos tenus sur l’homoparentalité au sein de sa crèche”

  1. Cle.mlyne_162035 dit :

    Le recadrage entre accueil des différents types de familles et sexualité était nécessaire :). Quand on accueille il faut savoir faire la différence. Le débat est le même a l’école. Certaines personnes ne veulent pas voir ce qui est hors de leur culture ou croyances mais dans ce cas il faut travailler dans un autre métier. Pour les enfants je pense que le débat est différent car ils doivent pouvoir se reconnaître dans les livres de petite enfance, hors ils sont loin de couvrir tous les cas : 1 seul papa ? Famille reomposée ? Enfants adopté ? Enfants orphelins vivant chez les grands parents ? Bref soit on ouvre la voie a tous les profils soit on n’en parle pas mais seulement 2 situations familiales je trouve que ce n’est pas un juste milieu. Pour la suite j’aurais proposé faire un projet pédagogique « familles du monde » auxquels les parents pourraient participer avec les dessins des plus grands, la lecture des livres sur toutes ces situations.

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