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Étude : comment enfants et pros vivent-ils leur journée en EAJE ?
La Cnaf vient de publier une étude ethnographique sur « le temps et la vie quotidienne en Eaje ». Un travail de documentation approfondi qui pose un nouveau regard sur le travail des professionnels en Eaje et montre l’importance de l’espace et du temps sur la manière d’accueillir les enfants.
Le déroulé des journées passées en Eaje, que ce soit pour les jeunes enfants ou les professionnels qui en prennent soin, est méconnu, peu documenté et sujet à de multiples représentations. Donner à voir cette réalité pour mieux la connaitre, pour mieux appréhender les réalités de terrain et comprendre comment s’articulent les existences de chacun, semblait donc essentiel. Forte de ce constat dressé par l’Onape en 2019, la Cnaf a financé une recherche, sur « le temps et la vie quotidienne en établissement d’accueil des jeunes enfants (Eaje) », réalisée par l’équipe d’Anne-Lise Ulmann, Sophie Odena, Pascale Garnier, Catherine Bouve et Carmen Sanchez. Et pour ce faire, deux laboratoires de recherche ont associé leurs compétences, le Centre de Recherche sur le Travail et le Développement (Cnam) et le laboratoire Experice (Sorbonne Paris Nord).
Entretiens et observations longues
Publiés il y a quelques jours dans le Dossier d’étude 237 de la Cnaf, les résultats de ce travail de recherche visent, selon les termes mêmes du rapport, à « montrer la complexité́ de l’articulation entre l’activité́ des adultes et celle des enfants qui tient à la fois à leur interdépendance et à leur relative autonomie ». Toute la difficulté de l’exercice étant de montrer comment l’expérience des professionnels s’articule avec l’expérience des enfants.
L’équipe de recherche a déployé une enquête ethnographique approfondie dans quatre lieux d’accueil (deux crèches municipales, une crèche privée du secteur marchand et une crèche associative) par des entretiens, l’observation de séquences temporelles longues et la restitution de celles-ci sous forme de chronogramme : des visuels qui mettent en regard et objectivent les journées des professionnels et celles des enfants. Les chercheurs se sont concentrés sur trois moments clés de la journée : le repas, la sieste et l’organisation des activités. Leur rapport analyse donc l’organisation de ces quatre structures et les liens entre espace et organisation du temps (Partie I). Puis analyse avec précision les journées orchestrées autour de ces trois temps (Partie II).
Une analyse fine du quotidien partagé
Bien sûr, l’emploi du temps d’une journée en Eaje est bien souvent similaire d’une crèche à l’autre. Les séquences temporelles ne changent pas – accueil du matin/jeux/soins/repas/sieste/jeux/goûter/soins/jeux/départ – mais ne montrent rien de la manière dont se déroulent vraiment les journées, de l’articulation entre chaque moment, de la manière dont cette articulation est perçue, etc. « Objectiver le déroulement des journées ne se limite donc pas au comptage des unités de temps, mais implique d’intégrer l’intensité́ de l’activité́, son niveau sonore, sa densité́… pour saisir la complexité́ des modes d’engagement des professionnels dans leurs relations avec les enfants, les parents, les collègues, les hiérarchies… », indique l’étude. Doivent être prises en compte des données moins mesurables (fatigue, contexte, conceptions éducatives implicites, effectifs, locaux, composition des groupes et des équipes…) qui participent pourtant à l’organisation du temps au sein des Eaje.
L’équipe de recherche s’est donc livrée à une analyse très fine de « ce quotidien partagé » dans ces quatre lieux d’accueil, en comparant les choix de fonctionnement engagés, comme les âges mélangés, la référence, le libre choix d’activité… ; en identifiant les constantes et différences de fonctionnement pour déceler les complexités éprouvées « le plus souvent silencieusement » par les professionnels ; l’idée étant de comprendre leurs logiques de travail et d’en appréhender les conséquences pour eux et pour les enfants.
Deux conceptions distinctes de l’organisation en Eaje
Leurs observations montrent des « différences tangibles dans la manière dont est pensé́ et structuré le temps » au sein de ces séquences temporelles, à la fois du point de vue de l’exercice professionnel comme de celui de la prise en charge des enfants.
Deux types de fonctionnement distincts « qui combinent deux manières différentes d’utiliser l’espace et de concevoir les modes d’organisation des activités avec les enfants » ressortent tout particulièrement :
- L’un « adaptatif-intuitif », constitue un cadre peu prescriptif, implicitement dans la continuité de ce qui peut s’exercer dans l’univers familial. Un rapport au temps assez fluide, mais plus monotone. Un modèle qui nécessite peu de temps de planification et d’organisation collective « mais semble générer des fonctionnements plus éprouvants à tenir tout au long des journées », indique le rapport, qui pointe également la moindre visibilité de l’engagement des professionnels auprès des enfants qui « par conséquent, contribue moins à la reconnaissance de leur professionnalité́ ».
- L’autre « rationnel-planifié », avec une planification plus précise et davantage de concertation pour fonctionner de manière plus coordonnée, avec des temporalités de travail courtes et très diversifiées. Le rapport précise : « une sorte de “suractivité” de la professionnelle est planifiée pour maintenir de l’intérêt et garder le rythme, ce qui nécessite des petits temps de retrait sans enfants, permettant de “souffler” pour repartir moins fatiguée ». Les observations montrent qu’un « cadre prescriptif, mais néanmoins souple » peut soulager les professionnels « du poids subjectif des multiples demandes des enfants, qu’ils ont en permanence à décrypter et interpréter ».
Un cadre prescriptif, mais souple
Au fil de l’étude, l’équipe de chercheurs souligne clairement les bénéfices de « la logique rationnelle-planifiée ». Elle fait le constat « que plus les modalités d’organisation du travail sont pensées et anticipées en amont du travail avec les enfants, plus les pratiques de travail sont partagées et font l’objet de régulations régulières ». A contrario, « plus l’organisation est laissée à la main des professionnels dans le cadre de la section où ils sont affectés, moins les pratiques sont partagées formellement et plus la fatigue semble leur peser ».
Le rapport souligne également dans les structures qui s’organisent sur un modèle « rationnel-planifié », les professionnels sont ceux qui « développent des réflexions plus poussées sur leurs rapports aux savoirs et qui relativisent mieux leurs propres conceptions éducatives » car la planification des temps implique davantage de concertation, de partage de savoirs entre professionnels et d’échanges sur la manière de répondre aux besoins des enfants. « Cette modalité́ d’organisation, qui, par certains aspects peut-être plus contraignante, a permis de constater plus d’opportunités laissées aux professionnelles pour développer ensemble une professionnalité́ partagée, en cohérence avec le projet de la structure », précise encore l’étude.
Ce modèle amènerait également moins de conflictualité dans les équipes : en organisant des rotations fréquentes de personnels dans les différents espaces où évoluent les enfants, le temps est diffracté en petites séquences de travail qui contribuent à développer différentes formes de coopération avec tous ses collègues et pas seulement ceux d’une section. Rotations propices à mieux contenir et dépasser les moments d’exaspération liés à la fatigue, au bruit, aux sollicitations… Mais auprès des professionnels, ce fonctionnement ne fait pas l’unanimité. D’autres le considèrent « trop exigeant » et semblent préférer des fonctionnements « plus improvisés », même s’ils reconnaissent qu’ils sont « plus monotones ».
Un travail d’organisation collectif essentiel en amont
Une condition cependant. Les chercheurs insistent sur « l’importance du travail collectif d’organisation, hors de la présence des enfants, pour assurer la qualité́ de leur prise en charge et contribuer à un travail soutenable sur le temps long ». L’organisation de réunions de concertation permettrait en effet de mettre en débat des situations qui pourraient cristalliser des conflits ; et planifier rigoureusement l’organisation de la journée de chaque professionnelle, c’est « concevoir une manière de travailler qui soit à la fois la moins pesante, facilitant l’entraide pour contribuer à la santé des professionnels », souligne l’étude.
Une pluralité de facteurs entremêlés
Alors, certes l’organisation du travail varie d’un lieu d’accueil à l’autre, mais l’analyse des fonctionnements des crèches citées montre bien qu’elle ne dépend pas seulement du statut de la crèche (privé lucratif, public, associatif), mais d’une pluralité de facteurs entremêlés : « non seulement le statut, mais aussi la taille, l’appartenance à un groupement relevant d’un même gestionnaire, voire d’autres facteurs, comme l’ancienneté́ sur un territoire, les conceptions éducatives portées par la direction… Chaque crèche constitue une combinaison à chaque fois singulière de ces différentes caractéristiques », est-il noté.
Un décalage temporel entre les enfants et les pros
Par ses observations, la recherche pointe également la manière dont les différents modes de fonctionnement des Eaje sont liés aux « expériences de vie collective des enfants, et, réciproquement, comment celles-ci sont affectées par les modalités de fonctionnement collectif de l’EAJE et les pratiques des professionnelles ». En faisant l’analyse approfondie des trois temps essentiels de l’organisation d’une crèche, elle s’attache à comprendre comment s’articule et s’organise le déroulement des journées pour les enfants et les professionnelles.
L’équipe a donc observé et décrit les différentes formes de « cadrage » de l’activité des enfants plus ou moins souple ou rigide, différencie « les activités » de « l’activité », évoque la place des objets et du matériel. Elle dissèque également la manière dont sont vécus les différents temps du repas dans chaque crèche, et dont l’organisation « illustre parfaitement la manière dont est pensé le travail dans les différentes structures ». Elle s’intéresse aussi aux temps de repos dans leurs différentes pratiques, à partir des aménagements mis en place, de l’aide à l’endormissement et de la sieste de plus grands. Le rapport fait cependant le constat d’une « grande asymétrie temporelle entre professionnels et enfants sur une même activité́, comme le temps des repas ». Les chercheurs ont nettement identifié « un décrochage entre les cours d’action des professionnels et ceux des enfants, malgré́ des temps d’interactions récurrents ». Enfin, un paragraphe intéressant évoque également les déambulations de l’enfant « seul » au sein de la crèche, son errance et questionne la visée de l’autonomie…
Espace et rapport au temps jouent sur notre rapport au travail
Les auteurs de l’étude ont également constaté que, si les visées éducatives étaient assez fortement établies au sein de chaque structure et constituaient un socle professionnel commun généralement partagé, « l’observation de sa mise en pratique sous l’angle du temps peut donner à voir de nombreuses différences qui viennent éclairer différentes conceptions du travail. » Les choix éducatifs portés par les directions, en lien avec les modèles d’organisation dans lesquels s’inscrivent les crèches, « vont donc avoir tendance soit à développer des formes de professionnalisation et d’harmonisation des pratiques au sein des équipes soit, à laisser davantage de place à des conceptions plus individuelles ou spontanées du rapport aux enfants ».
Cette enquête ethnographique le montre clairement, l’usage de l’espace et le rapport au temps influent considérablement sur la mise en place des projets pédagogiques « et sur le rapport que les professionnels développent à leur travail », leur satisfaction et la qualité de vie au travail qu’ils y trouvent. Et de souligner que « si l’importance des projets des établissements sur la manière de prendre en charge les enfants avait déjà été démontrée, l’espace et le temps ne semblaient pas aussi déterminants, dans les études précédentes ».
Découvrir et téléchargez l’étude ci-dessous
Pièce jointe :
2025_DE_237_Cnaf_Temps_vie_EAJE.pdf
1.69 Mo
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Laurence Yème
PUBLIÉ LE 19 septembre 2025