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Fabienne Agnès Levine, psychopédagogue : « Plus un jouet est simple, plus l’enfant peut se l’approprier »

Les jouets occupent une place centrale dans le quotidien des jeunes enfants, sans toujours être considérés à leur juste valeur. Dans son ouvrage Guide des jouets à l’usage des professionnelles de la petite enfance (Dunod), sorti le 18 mars, la psychopédagogue Fabienne Agnès Levine propose de mieux penser le choix des jouets et d’en faire de véritables outils au service du développement de l’enfant. Interview.

Les Pros de la petite enfance : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Fabienne Agnès Levine : C’est quelque chose de très personnel. Depuis mes études en psychologie de l’enfant et en sciences de l’éducation, j’ai développé un véritable intérêt pour le jouet, pour l’objet lui-même. J’aurais d’ailleurs pu m’orienter vers l’histoire ou le design du jouet. J’ai aussi été marquée par des auteurs aujourd’hui moins cités, comme Jean Château, André Michelet ou encore Irène Lézine, qui abordaient le jouet en lien étroit avec le développement de l’enfant, la relation éducative et l’environnement avec une vision très moderne. Et puis, avec le recul, j’ai le sentiment que le jouet est aujourd’hui sous-estimé, trop vite assimilé à un simple objet de consommation. J’ai été surprise de l’absence du jouet dans le référentiel qualité alors qu’il a un rôle fondamental. Au quotidien, le rapport aux objets est essentiel pour l’enfant. À l’extérieur, la nature constitue déjà une offre de jeu en soi, mais dans les espaces intérieurs, ou même dans une cour ou un jardin aménagé, il est primordial de réfléchir à ce que l’on met à disposition des tout-petits, à ce qu’on leur permet de manipuler.

Vous expliquez que les jouets sont des « outils de travail » en crèche. Pourquoi est-ce important de les considérer ainsi ?

Parce que, même si l’on parle beaucoup d’autonomie, de libre choix de l’enfant et de libre circulation, il reste dépendant de ce que l’adulte met à sa disposition. En ce sens, les jouets sont bien des outils puisqu’il revient au professionnel de les choisir et de veiller à leur qualité. C’est lui qui organise l’espace, décide de ce qui est accessible. Certes, le terme « outil » peut sembler un peu risqué, mais il fait référence à une notion importante pour moi, notamment à travers l’ouvrage Les outils de l’enfance d’André Michelet où les jouets sont pensés dans cette perspective.

Vous dites aussi que les professionnels sont peu formés à l’analyse des jouets. Est-ce un manque aujourd’hui dans la petite enfance ?

Oui, clairement. Chez les éducateurs de jeunes enfants, la question est davantage approfondie, avec parfois des modules spécifiques consacrés au jeu. J’ai moi-même animé ce type d’enseignement, où une véritable réflexion autour du jouet est proposée, mais cela reste rare. Dans la plupart des formations, l’approche se limite souvent à des repères simplifiés du type « quel âge, quel jouet », en lien avec le développement psychomoteur. Or, le jouet est un objet complexe, qui devrait être analysé sous de multiples angles.

Il existe des outils très intéressants, comme la classification ESAR, utilisée notamment en ludothèque. Elle peut sembler un peu technique au premier abord, mais elle est très utile. Elle permet, face à un jouet, d’identifier rapidement ce qu’il mobilise en priorité chez l’enfant : motricité, manipulation, « faire semblant ». Autrement dit, elle donne un premier repère sur le « registre » dans lequel l’enfant va appréhender le jouet. Ce qui est intéressant, c’est que cette classification n’est pas restrictive : un même jouet peut être utilisé de différentes façons.

Vous parlez de « liste raisonnée » de jeux et de jouets. Qu’entendez-vous par là ?

C’est une question que les professionnels ne se sont souvent jamais vraiment posés : les jouets sont là, mais ils ne sont pas forcément répertoriés ni analysés. Une liste raisonnée, c’est une liste organisée selon des critères. On peut faire un parallèle avec la nutrition : on classe les aliments par catégories. Pour les jouets, c’est la même chose. Il s’agit de les penser en grandes familles. Dans le livre, j’en propose dix, adaptées aux enfants de moins de 48 mois.

L’idée, concrètement, c’est de faire un inventaire : prendre ces catégories, observer ce qu’on a dans sa structure ou chez soi, et repérer les équilibres. On peut se rendre compte, par exemple, qu’on a beaucoup de jouets moteurs, mais très peu de jouets qui sollicitent la motricité fine. Cela permet d’identifier ce qui est en trop… et surtout ce qui manque. C’est un travail à faire en équipe, régulièrement, pour se demander : où en est-on avec les jouets ? Qu’est-ce qu’on propose réellement aux enfants ? Ensuite, dans un second temps, on peut affiner par univers de jeu. Par exemple, dans les jouets miniatures, les jouets de constructions, les figurines.

S’intéresser aux jouets de l’enfant, c’est une manière de s’intéresser à l’enfant. Cela permet de penser à lui en train d’utiliser le jouet. Quand je travaille avec des équipes, il arrive souvent que les professionnels fassent le lien : « Ah oui, Thomas aimerait beaucoup ça » ou « Camille va être contente en arrivant lundi de découvrir cet espace ». En réfléchissant aux jouets, ils prennent conscience qu’ils connaissent déjà très bien les enfants, leurs préférences, leurs façons de jouer.

Peut-on vraiment parler de « bons » et de « mauvais » jouets ? 

Oui, on peut quand même faire cette distinction. Il peut y avoir de mauvais jouets, notamment en raison de matériaux de mauvaise qualité, de conditions de fabrication discutables ou d’une conception mal pensée. Certains jouets cumulent trop de fonctions, sont peu manipulables ou pas adaptés aux capacités de l’enfant. Et puis il y a aussi les contrefaçons qui posent question. Cela dit, il existe aussi beaucoup de jouets bien conçus, notamment chez les fabricants reconnus, qui travaillent avec des designers et parfois des spécialistes du développement de l’enfant. Comme dans d’autres domaines, le jouet reste un produit de consommation, avec ses qualités… et ses défauts.

Pourquoi insistez-vous autant sur les jouets simples plutôt que complexes ?

C’est d’autant plus important que, dans le cadre familial, les parents – et plus largement tous ceux qui offrent des jouets – sont fortement sollicités par des produits complexes, multifonctions, souvent plus volumineux et plus coûteux, très attractifs d’un point de vue marketing. C’est pourquoi il me semble essentiel que tous les enfants aient aussi accès à des jouets simples, qu’ils n’ont pas forcément chez eux.

Un jouet simple, c’est un jouet conçu autour d’une seule fonction. Par exemple, un boulier à vagues est pensé uniquement pour faire circuler des billes sur des tiges, ou un jeu d’engrenages pour explorer un mécanisme précis. Ces jouets sont plus faciles à manipuler et laissent davantage de place à l’imagination. Plus un jouet est simple, plus l’enfant peut se l’approprier, détourner son usage, inventer. À l’inverse, un jouet complexe combine plusieurs fonctions dans un même objet : encastrements, perles à manipuler, formes à assembler… On peut en proposer quelques-uns, mais il est préférable que la majorité des jouets restent simples.

Voir aussi : Toutes les sélections de jouets de Fabienne Agnès Levine

Et quelle place donner aux objets du quotidien ?

Les objets du quotidien ne sont pas si faciles à intégrer : leur utilisation dépend de l’âge des enfants, des situations de jeu et des catégories de jouets. Ils ont toute leur place, mais de manière réfléchie. Pour certains objets issus de la récupération, comme les bouteilles sensorielles, il est préférable de rester vigilant, notamment lorsqu’ils ne sont pas totalement sécurisés. Il vaut mieux ne pas les laisser en accès libre et privilégier une utilisation accompagnée. En revanche, dans les jeux symboliques, ils sont particulièrement intéressants. Dans les coins d’imitation — comme la dînette ou les jeux de rôle — ils enrichissent considérablement les situations de jeu. On peut, par exemple, compléter une mallette de docteur avec des éléments ajoutés (petits sparadraps, bandes de velcro), ou intégrer des objets du quotidien comme des ustensiles de cuisine, des contenants, ou même des emballages vides. Tout dépend donc du contexte et de l’usage. Si j’en parle relativement peu dans le livre, ce n’est pas par manque d’intérêt, mais parce que mon propos porte principalement sur les jouets du commerce.

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Propos recueillis par Candice Satara

PUBLIÉ LE 19 mars 2026

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