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Le jeu libre, le libre choix et la liberté du joueur

Le besoin de jeu libre pendant l’enfance, surtout les premières années, est reconnu dans les discours psychologiques et pédagogiques. Pour réfléchir à sa mise en œuvre en tenant compte des besoins spécifiques selon l’âge des enfants, il faut aussi s’intéresser à ce que signifient le libre choix et la liberté du joueur. C’est le propos de la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine qui s’interroge sur ces trois notions interdépendantes.

Les vertus du jeu libre font consensus, sa définition un peu moins. Selon les disciplines, les milieux professionnels, les âges concernés, le qualificatif « libre » accolé à « jeu » prend des significations différentes.

Le jeu libre et ses variantes

Par jeu libre, les psychologues désignent principalement le jeu symbolique basé sur le faire semblant. Sur un terrain de sport, la pancarte « jeu libre » signifie absence de compétition, mais pas du tout absence de règles à suivre. À l’école élémentaire, le jeu libre commence quand le travail s’arrête. À l’école maternelle, il est aussi une étape qui en précède d’autres menant au jeu structuré, souvent en utilisant un matériel choisi par l’adulte. En accueil de loisirs, le jeu libre est une alternative aux plannings d’activités autant qu’une confiance dans la capacité des enfants à s’organiser entre eux.
On s’aperçoit vite que le jeu libre des uns n’est pas tout à fait celui des autres, sans compter la possibilité de distinguer le singulier et le pluriel. Dans les modes d’accueil de la petite enfance, « jeu libre » signifie priorité à la spontanéité et à l’autonomie des joueurs. Pour les professionnels, cette expression est utile pour distinguer les temps de jeu à l’initiative des enfants, dans un cadre donné, de ceux à l’initiative des adultes, sans exclure la spontanéité des joueurs. Les parents, eux, n’ont pas tellement besoin de nommer tous ces moments libres où, avec des jouets ou pas, leurs enfants s’occupent à leur manière et sans les déranger. Moralité : en crèche et chez l’assistante maternelle, mieux vaut éviter d’annoncer, et surtout d’afficher « jeu(x) libre(s) », sans autre précision. Les parents risqueraient de ne pas soupçonner le travail en amont de préparation des espaces de jeu ni la qualité de la présence pour soutenir le jeu des enfants, qui est un vrai engagement dans la relation.

Le libre accès avant le libre choix

Jouer librement, pour des enfants d’âge scolaire, donc de plus de 3 ans, ça commence par choisir ses jeux et ses partenaires de jeu. Ils exercent de mieux en mieux leur libre arbitre en faisant appel à leurs souvenirs, leurs représentations, leurs affinités, leurs repères dans le temps et dans l’espace. On peut donc penser que ce que l’enfant choisi pour jouer n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une décision, aussi rapide soit-elle. Or, ce signe d’une certaine maturité affective et intellectuelle se trouve à l’approche de 4 ans. On peut donc rassembler des enfants de cet âge, leur présenter plusieurs possibilités et prendre en compte leurs préférences et leurs hésitations.

Pas sûr de pouvoir en dire autant des enfants plus jeunes, quand on leur pose une question qui commence par « Est-ce que tu veux… ? » ou « Qui veut faire… ? ». Pas facile à 18 ou 24 mois, encore moins avant, d’affirmer son choix ou de se diriger en connaissance de cause vers telle ou telle offre à jouer. Certes, on peut regrouper les plus grands de la crèche et leur montrer quelques photos illustrant les activités proposées simultanément. Mais que se passe-t-il après ? Sauf exception de quelques enfants déterminés, les autres se répartissent de manière intuitive vers les ateliers et les adultes en ayant vite oublié leur choix initial. Le même doute s’applique à une tendance actuelle, qui consiste à installer des pôles de jeu entre lesquels les enfants se déplacent en toute liberté. Cette option, non sans intérêt, mérite réflexion et garde-fou avant de s’y engouffrer.

La première question à se poser, en se référant à une pédagogie ou à une autre, est l’impact des zones de jeu sur la qualité du jeu selon qu’elles sont identiques plusieurs semaines de suite ou renouvelées quotidiennement. Autant les enfants de plus de 3 ans sont capables de se déplacer entre différentes propositions se déroulant chacune sous la responsabilité d’un adulte et de choisir, autant les plus petits mis en situation d’exercer leur entière liberté ne profitent pas pleinement de cette opportunité. De plus, l’effectif d’enfants, d’une petite dizaine à trente ou plus, peut faire toute la différence, en termes de sécurité affective et d’accompagnement d’un jeu auto-induit. Les tout-petits peuvent vite se retrouver sans critères de choix et sans repères, même en présence d’un adulte phare dont le rôle est plus un accompagnement bienveillant du groupe qu’une relation personnalisée.

Choisir quelque chose, c’est faire un état des lieux, puis comparer, et enfin éliminer jusqu’à sélectionner ce qui nous convient. Dans ce sens, les plus petits ne savent pas vraiment choisir, mais, face à une proposition, ce qu’ils peuvent faire est une réponse binaire telle « je joue » ou « je ne joue pas ».

Favoriser le choix consiste à encourager les initiatives ponctuelles, ce qui commence par le libre accès. Or, étonnamment, dans les sections, on trouve de moins en moins d’étagères basses, remplies de jouets bien choisis et avec un emplacement désigné pour chacun d’eux. Dommage, car ce dispositif permet au joueur d’anticiper et de se déplacer vers l’objet gardé en mémoire et qu’il convoite, à un moment donné. Si la première étape du libre choix est le libre accès, la première manifestation du libre accès est un espace de jeu stable et permanent, dans lequel peuvent être ajoutées surprises et nouveautés.

La liberté du joueur ou le sentiment de liberté

Pas besoin de références théoriques pour rappeler à tous les anciens enfants que nous sommes que jouer est une démarche intime, qui traduit notre vie intérieure. En même temps, le jeu, aussi spontané soit-il, est en partie conditionné par l’environnement culturel du joueur et ses sources d’inspiration. Se donner comme principe de ne pas du tout intervenir et attendre que tout vienne de l’enfant est donc une illusion, alimentée par une croyance inconditionnelle dans un jeu totalement naturel, donc totalement libre. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le jeu n’est jamais « hors sol ».

Ne pas croire que tous les enfants savent, en toutes circonstances, à quoi ils ont envie de jouer, où, combien de temps et avec qui. Certains ont besoin plus que d’autres d’être stimulés dans leur « métier » de joueur. Pas trop d’inquiétude sur une possible, et pas toujours justifiée, ingérence de l’adulte, car au bout du compte, jouer ne se fait jamais sur commande. C’est toujours un élan, une motivation intrinsèque qui fait qu’un enfant prend du plaisir, s’engage, persévère, interagit. Dans cette mesure, on peut dire que le jeu est une activité libre ou bien, dans le cas où l’adulte est organisateur, librement consentie. L’enfant ne joue pas mieux à construire parce que c’est lui qui est allé chercher un bac de cubes, il ne peint pas plus librement parce que c’est lui qui s’est dirigé vers l’atelier peinture. Ça dépend des fois. Ce qui compte est l’attitude de l’adulte qui laisse une large part aux réactions spontanées du joueur, à la libre utilisation des jeux et jouets pour les déplacer, les mélanger, les abandonner et les reprendre, les partager ou pas.

Un autre critère de liberté est le détournement d’objet pour un usage autre que celui prévu, comportement éclairé par le concept d’affordance. Plus que la liberté au moment de commencer à jouer, ce qui importe est la marge d’imprévu inhérente au fait de jouer. Que la séquence de jeu soit entièrement à l’initiative de l’enfant ou à celle de l’adulte, l’important est d’avoir une démarche tout en nuances et individualisée. Il s’agit pour l’adulte de guetter un regard, une mimique, une parole ou un mouvement corporel, pour interpréter ce qui fait sens, à un instant T pour un enfant. Autant d’indicateurs pour repérer si le joueur est engagé dans une démarche dont il est le seul maître ou s’il a besoin, ponctuellement et de manière non intrusive, d’un apport extérieur. Peut-être que respecter le jeu libre n’est pas forcément ne rien faire, ne rien dire, ne rien proposer. Aucune raison de penser que dans l’expérience ludique, à tout âge, le sentiment de liberté disparaisse si vite.

« Jeu libre », un pléonasme !

2. Être libre de jouer sans que l’adulte ne m’explique comment faire.

3. Être libre de déplacer, combiner et mélanger tous les jeux

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Fabienne-Agnès Levine

PUBLIÉ LE 18 avril 2025

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