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Florent de Bodman, co-auteur du rapport Terra Nova sur les écrans : « Le jeu est une alternative aux écrans ! »
Florent de Bodman, cofondateur et directeur de l’association 1001 mots est le co-auteur du rapport publié par Terra Nova intitulé : Enfants et écrans : prendre le problème à la racine. Un rapport qui, une fois n’est pas coutume, évoque cinq actions clefs à mettre en œuvre dès la petite enfance et qui surtout invite à changer complétement de méthode : fini les alertes culpabilisantes sur les risques, place à un véritable accompagnement des parents pour leur offrir des solutions très concrètes se substituant aux écrans. On fait le point.
Les Pros de la Petite Enfance : À la demande l’Élysée, un rapport sur les écrans est paru en 2024. Pourquoi Terra Nova, moins de deux après, a-t-il jugé utile de se pencher à nouveau sur ce sujet ?
Florent de Bodman : Le rapport d’avril 2024 portait essentiellement sur les adolescents et les réseaux sociaux. Il y a eu très peu de choses sur les jeunes enfants. Or, on sait que dès deux ans, certains enfants passent plus de six heures par jour devant un écran. On parle très peu de ce qui se passe dans la petite enfance.
Notre rapport s’ouvre sur l’histoire d’une petite fille qui, à trois ans, lors de son entrée en maternelle ne parle pas du tout. Au point que l’enseignante pensait qu’elle souffrait d’un handicap. La maman, très occupée, a expliqué que sa petite fille depuis ses huit mois, était devant la télévision quand elle pleurait, parce que ça la calmait. Durant trois ans, son monde, c’était la télé, ses seuls amis c’étaient les personnages des dessins animés qu’elle regardait.
Pourquoi c’est important la petite enfance ? On sait qu’une bonne maîtrise du langage oral est nécessaire pour progresser à l’école et c’est le lien que l’on peut faire avec nos mauvais résultats PISA… Cet exemple du langage montre combien les premières années sont cruciales. Voilà pourquoi nous avons souhaité mettre l’accent sur la petite enfance.
Au plan des politiques publiques, il y a eu très peu de choses de faites pour réduire le temps d’écran des très jeunes enfants. On a l’impression que le gouvernement n’a pas vraiment essayé de mettre fin à la surexposition précoce aux écrans.
En juin 2025 quand Catherine Vautrin publie un arrêté interdisant les écrans dans les lieux d’accueil, elle se trompe de cible. Les enfants en mode d’accueil, quels qu’ils soient, ne sont pas ou très peu exposés aux écrans. Les écrans, c’est essentiellement en famille. Mais, effectivement, il est plus difficile d’accompagner les parents pour changer les pratiques, ça demande plus d’efforts et de financements que de prendre, juste comme cela a été fait, un texte d’interdiction.
Donc, vous, dans ce rapport, vous appelez à un changement de méthode assez radical.
Oui, la grande question, c’est aider les parents, les accompagner pour que soit réellement mise en œuvre le « pas d’écran avant trois ans ». C’est cela véritablement l’objectif de notre rapport. Et nous pensons que, sur ce point, on pourrait faire beaucoup mieux que jusqu’à présent.
Faire beaucoup mieux en proposant des alternatives aux écrans, c’est cela ?
On commence par la question des lieux de jeu sans écrans, parce qu’on pense qu’il faut faire concurrence aux écrans. Il faut une approche positive. Il faut proposer quelque chose d’enthousiasmant aux parents, pas seulement des interdictions. Les enfants aujourd’hui restent à la maison, de plus en plus. Une maman rencontrée à Montargis m’expliquait qu’elle vivait dans un quartier « de vieux » où il n’y a rien pour les enfants, et que le premier jardin public est à une heure de marche. On manque d’espaces de jeu libres dans les parcs. L’objectif serait que tous les jeunes enfants aient un lieu accueillant pour jouer à moins de 15 minutes de chez eux.
Vous appelez notamment à densifier le réseau de ludothèques…
Les ludothèques sont des trésors extrêmement méconnus. Mais elles sont décentralisées et nous n’avons aucun chiffre consolidé. On pense qu’il y en a environ 1500 en France, 10 fois moins que les bibliothèques ou les médiathèques. On a peu de données sur le budget global que cela représente, mais on sait qu’elles sont en général financées par les CAF et les communes. Il faudrait qu’il y ait un plan national pour les ludothèques, une ambition nationale pour le jeu du tout petit hors du domicile. Ce serait motivant pour tout le monde.
Vous voulez doubler le nombre de ludothèques d’ici la rentrée 2027. Comment ?
Non, nous ne voulons pas, d’ici la rentrée 2027, doubler le nombre de ludothèques, nous voulons doubler le nombre de ludothèques hors les murs. Un dispositif très peu connu qui est surtout développé à Paris sous le nom de Ludomouv. C’est un container installé en général dans une rue piétonne, avec des jeux et jouets. Et devant, sont installés des tables et chaises où parents et enfants peuvent s’installer pour jouer. C’est un dispositif fantastique, très accessible (il n’y a pas la barrière du lieu fermé, un peu institutionnel) qui accueille un public très varié. Certaines de ces ludothèques hors les murs sont toujours au même endroit, d’autres peuvent être déplacées. Ce système permet de créer dans un premier temps assez rapidement des ludothèques pour un coût relativement modique.
Par ailleurs, on estime aujourd’hui que la CNAF consacre environ 60 millions par an aux ludothèques, et nous souhaiterions dans un deuxième temps, lors de la prochaine COG, que s’ajoutent à ces 60 millions d’euros, ne serait-ce que 20 millions par an. Cela permettrait de faire beaucoup plus et beaucoup mieux.
Vous souhaitez aussi vous appuyer sur les LAEP ?
Nous souhaitons donner un nouvel élan à ces lieux d’accueil enfants-parents ! Le LAEP est un trésor sous-estimé, sous-exploité qui fonctionne en moyenne deux après-midi par semaine hors week-end. Le problème ce sont donc les horaires d’ouverture. Il faudrait pouvoir les ouvrir le samedi.
Ludothèques et LAEP sont des lieux qui accueillent les enfants avec leurs parents… Donc cela demande aux parents du temps. Or, vous expliquez dans votre rapport que les parents connaissent les risques d’une surexposition écrans, mais qu’ils sont pris par le quotidien et le manque de temps. Comment trouveront-ils le temps d’aller dans ces lieux ?
Nous avons un temps envisagé des solutions où des professionnels seraient sur place pour accueillir les enfants. Mais c’était un autre budget. Et surtout, nous avons la conviction que ces lieux sont aussi des lieux où les parents rencontrent d’autres parents et des professionnels, ce qui est très important.
Il y a une bataille culturelle autour du jeu. C’est essentiel de montrer aux parents comment jouer avec leurs enfants, car nombreux sont ceux qui ne savent pas… Donc oui, nous avons à les convaincre de prendre le temps de venir dans ces lieux. C’est un pari.
D’une façon générale, vous considérez que cette omniprésence des écrans dans les familles est due à l’isolement des parents ?
Oui, nous souhaitons vraiment travailler sur les causes profondes de la surexposition aux écrans et nous savons que l’isolement des jeunes parents – en particulier des jeunes mères – y est pour beaucoup. C’est une source de fatigue et d’épuisement qui fait qu’on n’a plus l’énergie jouer et qu’on met l’enfant devant la télé. Au Danemark il y a un modèle très inspirant : dès que vous avez un bébé, vous êtes mis en lien avec un parent du même quartier qui a eu un bébé au même moment que vous. Une professionnelle forme le groupe, vous met en contact, puis les parents avec leurs enfants se réunissent seuls quand ils le souhaitent, environ une fois par mois. C’est un modèle que personne n’a vraiment encore considéré. Les groupes qui existent sont tous organisés autour d’un professionnel.
En France, ça commence tout juste. Il y a une association Le club poussettes qui fonctionne sur le modèle danois. Elle est déjà présente dans 150 villes, ce qui prouve qu’elle répond à un besoin. Ce qui est capital, c’est qu’il y ait eu un tiers de confiance pour créer le lien avec les parents. La première réunion a lieu à la PMI, puis c’est l’affaire des parents. Ce type de groupes pourrait profiter à 20% des jeunes parents d’ici cinq ans.
Vous pensez que le changement de méthode doit aussi concerner la communication nationale sur les dangers des écrans ?
Oui, car actuellement, elle ne touche pas tous les parents et n’atteint pas forcément ses objectifs. La communication est juste et intéressante bien sûr, mais elle est centrée sur les interdits. Elle pourrait être plus concrète pour parler à tous les parents : en évoquant par exemple l’impact des écrans sur le sommeil, la vision ou le surpoids des enfants. Elle doit aussi être accessible et donc être partout où sont les parents : les réseaux sociaux par exemple et pas seulement sur des affiches dans les PMI. Et puis, il faut aussi prévoir une communication et des interventions spécifiques pour aller – physiquement – vers les familles les plus vulnérables et celles où les écrans sont déjà très et trop présents. Des programmes d’accompagnement existent déjà d’ailleurs sur d’autres thématiques que l’écran et cela fonctionne très bien.
Que comptez-vous faire pour que votre rapport ne soit pas un rapport de plus, sans suite ?
Après la phase d’élaboration des propositions et leur chiffrage, nous allons maintenant entrer dans la phase de plaidoyer. Nous avons des alliés de poids comme Serge Tisseron qui signe l’avant-propos du rapport et désormais, nous souhaitons regrouper une coalition d’experts portant ce message. C’est important en cette période campagne présidentielle.
Tout le monde est d’accord sur le constat. Il n’y a pas eu de véritable plan d’action jusqu’à présent et nous proposons des solutions qui sont faisables, qui demandent un peu d’argent en effet : 200 millions par an une fois que tous les dispositifs proposés seront arrivés à maturité, c’est-à-dire dans cinq ans. Mais, 200 millions pour des actions touchant tous les enfants de moins de trois ans, cela ne nous paraît pas impossible.
Propos recueillis par Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 21 octobre 2026