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Gillian Cante, doctorante : « Dans la nature, tout interpelle et met les enfants en éveil ! »

Doctorante canadienne à l’Université de Strasbourg, investie auprès du Furet et du think tank Académie Petite Enfance, Gillian Cante mène depuis quatre ans une thèse sur la place du jeu libre dans la nature, en comparant les politiques publiques mises en place en France et au Québec. Si sa thèse ne sera achevée qu’en 2025, elle a accepté d’évoquer avec les Pros de la petite enfance, les perspectives de son passionnant travail de recherche. 

Les Pros : Vous explorez depuis quatre ans « La place du jeu libre et sensoriel dans la nature comme enjeu de santé et d’éducation à l’environnement du jeune enfant : Un regard comparatif des politiques publiques de la petite enfance en France et au Québec ». Pourquoi ces regards croisés ?

Gillian Cante : En 2019, peu de chercheurs travaillaient sur la nature et la petite enfance en France. Mais c’est à ce moment-là que plusieurs mouvements ont émergé (le Réseau Pédagogie Par la Nature, le réseau Frene, Tous Dehors France et Label Vie – Écolo Crèche qui avait déjà démarré depuis 2009 sur les pratiques du développement durable en crèche). Il y a eu de nombreuses initiatives locales intéressantes, mais l’on sentait bien qu’il y avait encore peu de connaissances. J’ai voulu suivre ce mouvement, pour explorer son déploiement en France. Car à la même époque, le projet Alex était en train d’émerger au Québec… Cela m’a passionnée de voir comment des approches permettent de mettre en œuvre des politiques publiques. En 2021, la Charte nationale – et son principe 6 – sont devenus applicables en France. J’ai été curieuse de savoir ce que l’on allait réussir à faire de ce principe dans les lieux d’accueil, malgré les normes, les contraintes, les difficultés… 

Et concrètement, comment avez-vous exploré cette thématique ?

G.C : Il y a une part de travail sociologique avec des entretiens, des observations, des discussions. Puis je suis allée échanger avec les équipes et observer les enfants in situ, dans leurs lieux d’accueil (un jardin d’enfant, un multi-accueil et une micro-crèche en France et dans trois Centres Petite Enfance (CPE) au Québec) pendant près de 50 heures pour comprendre comment les pratiques sont mises en place. Et tout ce travail d’observation est très convainquant : les enfants manifestent, par leur comportement une grande satisfaction.

A l’extérieur, ils ont un mouvement du corps plus expressif, ils montrent énormément d’intérêt pour tout ce qui les entoure. Tout les met en éveil ! Ils ont également la possibilité de tester leurs limites par le jeu dit risqué, et cela ne dépend pas juste du fait d’être dehors (même si c’est déjà un très grand pas) mais du type d’extérieur dans lequel ils sont. Dans tous ces projets, l’aménagement et les espaces extérieurs sont riches d’opportunités, d’invitations à expérimenter, c’est ce qu’on appelle les affordances. Ce ne sont pas de petites cours plates au sol synthétique avec trois bacs où arroser des plantes, non. On est dans un espace ayant des surfaces irrégulières, avec de la boue, la terre sablée, de la végétation, des éléments naturels qui changent avec les saisons. Toute cette nature interpelle l’enfant, éveille ses sens, permet à son corps de s’exprimer… 

En quoi le fait que les jeux soient libres est-il si important ?   

G.C : En fait, je me demande comment un jeu pour un enfant de moins de 3 ans peut ne pas être libre. Le jeu libre ce n’est pas une activité à mettre en place ; comme le dit Winnicott, tout est jeu ! Les tout-petits s’intéressent toujours à ce que font les adultes. Ils sont dans l’imitation mais n’ont pas besoin de jouets préconçus pour pouvoir le faire. A l’extérieur, tout a un intérêt pour l’enfant et un bâton peut suffire à dessiner. On peut en revanche accompagner un enfant dans son jeu en s’intéressant à sa découverte et en lui donnant les mots pour décrire ce qu’il fait. 

Vous portez un regard comparatif entre les politiques publiques de la petite enfance menées en France et au Québec, concernant la place du jeu libre et sensoriel dans la nature. La France est-elle vraiment à la traîne sur ces questions ? 

G.C : Je ne crois pas que la France soit à la traîne ! Certes, le Québec est en pleine évolution tout comme ici, mais nous n’avons pas les mêmes moyens. En 2005, le livre de Richard Louv « Last Child in the Woods » (Une Enfance en liberté, éd. Leduc 2020) alertait sur l’état de santé des enfants, qui passent de moins en moins de temps dehors, à explorer la nature. Le terme « syndrome de manque de nature » (Nature Deficit Disorder) est devenu un concept. Puis Outdoor Canada – une association de médecins, pédiatres, chercheurs – a publié en 2015 un manifeste qui a fait grand bruit, rappelant l’importance de faire sortir les enfants.

Le Québec a rapidement compris l’intérêt du dehors pour les enfants. Le réseau de CPE a lancé plusieurs projets pour mener les jeunes enfants en forêt. Puis a mis en place le projet Alex à partir de 2019 pour promouvoir les sorties dehors, mais aussi l’importance de la place de la nature dans les sorties. Dans ce projet, il ne s’agit pas seulement d’être dehors avec les enfants, mais de les amener en milieu naturel sans jouets ! Ce qui est intéressant, c’est que le Ministère de la Famille a tout de suite soutenu la recherche pour suivre le déploiement du projet. Ils étaient très à l’écoute pour mieux comprendre les retombées de ces pratiques. Il faut dire que le Ministère de la Famille s’est particulièrement engagé sur les questions du bien-être et du social, pour donner une place importante à l’enfant dans la société, et ce dès la fin des années 90. Une politique qui perdure encore aujourd’hui malgré les mouvements des gouvernements, car le Ministère de la famille a toujours un budget assez important notamment pour la recherche… 

En France, le constat du manque de nature n’a trouvé que peu d’écho dans les politiques publiques. C’est certainement un reflet des questions plus complexes liées au foncier et aux normes de responsabilité juridique. Pour aller en milieu naturel, tel qu’en forêt, il faut y avoir accès. Ce sont donc les objectifs de développement durable qui ont pris une place centrale dans les discours et dans les programmes. Cependant, ces trois dernières années, il faut reconnaitre que la France a néanmoins porté une attention toute particulière à la période de la petite enfance et que de nombreux projets autour de la nature se sont développés malgré une certaine rigidité des normes. Alors la question que je soulève maintenant dans ma thèse est « Quelles sont nos intentions pour nos enfants ? Quels moyens voulons-nous engager ? Quelles sont les priorités pour l’enfant ? »

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 10 décembre 2024

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