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Julie Cailliau, directrice de l’Observatoire des tout-petits au Québec : « 16% des enfants de 0 à 5 ans passent plus de 2 heures par jour devant les écrans »

L’Observatoire des tout petits vient de publier un rapport alarmant sur les écrans. Il contribue à une large prise de conscience de l’impact de la surexposition des enfants et des jeunes sur leur santé et leur développement, ces derniers mois au Québec. Une Commission parlementaire est en cours qui permettra peut-être aux députés et aux pouvoirs publics de pendre ce sujet à bras le corps, car les statistiques sont affolantes. Rencontre avec Julie Cailliau, directrice de l’Observatoire des tout-petits au Québec.

Les Pros de le petite enfance : Qui a travaillé sur ce rapport « Les écrans et les tout-petits » et que révèle-t-il ? 

Julie Cailliau : L’Observatoire a collaboré avec une équipe de l’Université de Sherbrooke, dirigée par Caroline Fitzpatrick, qui a voulu évaluer les impacts d’une surexposition aux écrans sur le développement des enfants. Le rapport révèle qu’entre 0 et 5 ans, sur le plan du développement, il n’y a aucune valeur ajoutée à utiliser les écrans. Au contraire les risques sont avérés pour le développement de certaines habiletés comme la gestion des émotions, le langage… jusqu’au développement neurologique.
L’IRM a permis d’observer que lorsqu’un enfant est surexposé aux écrans, certaines zones de son cerveau sont surdéveloppées, d’autres sous-développées et les zones les plus sensibles à la surexposition sont celles impliquées dans le langage et dans les compétences émergentes en écriture et en lecture. Elles subissent des modifications anatomiques du même type que celles que l’on observe dans les cas de maltraitance infantile… Une conclusion qui nous invite au principe de précaution.

Au Québec, les enfants sont-ils très exposés aux écrans ? 

Chez nous, les tout-petits peuvent être exposés aux écrans dans le milieu familial mais aussi dans les services de garde éducatifs à l’enfance, lieux d’accueil que fréquentent les enfants entre 0 et 5 ans avant leur entrée à l’école maternelle à 4 ou 5 ans. Dans les services de garde éducatifs à l’enfance, qui relèvent du Ministère de la Famille, il y a une règlementation en place qui balise l’usage des écrans : au maximum 30 minutes cumulées dans la journée, un usage sporadique, inscrit dans le programme éducatif. Tandis qu’à l’école, il n’y a pour l’instant pas de cadre…
Or les statistiques révèlent que les deux tiers des écoles publiques utilisent les écrans, dès la maternelle (appelée le préscolaire). Certains à but pédagogique, d’autres de l’ordre de la récompense. Des Comités de parents rapportent qu’il est même fréquent que les enfants soient devant un film pendant qu’ils prennent leur repas, mais il n’existe pas de données qui documentent ces pratiques. Nous même, nous avons été très surpris en travaillant sur ce rapport que des enfants soient exposés à ce point : 16% des enfants de 0 à 5 ans passent plus de 2h par jour devant les écrans ! Le type de pratiques est aussi effrayant : ce n’est pas seulement pour regarder la Pat’patrouille, c’est également pour jouer en ligne…

Le gouvernement a-t-il pris la mesure de l’enjeu de la surexposition aux écrans ? 

Cet automne le sujet des écrans est vraiment sur la place publique au Québec. Le gouvernement a décidé de saisir une commission parlementaire transpartisane sur l’impact des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes (CSESJ). La tranche d’âge visée était d’abord les adolescents puis les enfants d’âge primaire. Mais nous avons synchronisé la date de sortie de notre rapport et nous avons été auditionnés par commission la semaine dernière. Nous avons proposé quelques pistes comme baliser davantage l’usage des écrans pour les 0-5 ans. La commission rendra son rapport à la fin du mois de mai.

Pensez-vous que les politiques publiques puissent s’en inspirer ? 

La commission parlementaire a vocation à proposer des lois, elle est pondérée en fonction de la représentation des différents partis à l’Assemblée nationale. Les membres de la coalition Avenir Québec, au gouvernement en ce moment, étaient présents lors des auditions. Cela pourrait donc avoir une incidence sur les politiques publiques, les programmes et mesures mis en place par le gouvernement, indépendamment des actions législatives. Je pense qu’il y a eu une grande prise de conscience de la place que prennent les écrans dans nos vies et dans la vie des tout-petits…

Sensibiliser, former, informer, vos préconisations nous semblent timides au vu de ces statistiques alarmantes… Pourquoi ne pas faire des propositions plus fortes ?

L’Observatoire de la petite enfance communique l’état des connaissances afin d’éclairer la prise de décisions qui concernent nos tout-petits. Nous ne sommes pas bien placés pour faire des recommandations drastiques. En revanche, la recherche montre qu’il n’y a pas de valeur ajoutée à utiliser les écrans à ces âges-là. Après c’est aux politiques-décisionnaires d’agir en connaissance de cause !
En effet, nos pistes de solutions ne sont pas dans l’interdiction. Nous proposons de sensibiliser, former, informer, car à partir du moment où le personnel sera au courant de l’impact que cela a sur les enfants, les pratiques vont s’ajuster d’elles-mêmes. La sensibilisation a une grande valeur pour faire évoluer la norme sociale. Quand bien même on interdirait les écrans dans les écoles, si l’on continue d’avoir tous la tête penchée sur nos écrans dans le métro, on n’aura pas changé la manière dont les tout-petits perçoivent l’attrait des écrans. Donc cette question de la norme sociale, c’est un ensemble de mesures qui peut la faire évoluer.

Vous êtes très optimistes, pensez-vous vraiment que cela puisse suffire ?

Sensibiliser, former, informer ce n’est qu’un point de départ. Cela ne fait pas tout mais cela participe de la solution. Il faut désormais réfléchir l’ensemble des politiques et des mesures avec un drapeau rouge sur la question des écrans, et s’appuyer sur l’existant.
Il y a aussi tout ce qui peut être fait du côté de l’encadrement des entreprises numériques. Comment est-ce que l’on conçoit les produits numériques mis entre les mains des tout-petits, comment est-ce que l’on met en marché ces produits et comment est-ce qu’on les classifie pour permettre aux parents de faire des choix éclairés ? A l’heure actuelle, ici ce sont les entreprises numériques qui font cette classification elles-mêmes. En Australie, pays assez exemplaire sur la question du numérique, c’est un comité indépendant d’experts du développement des enfants qui fait la classification des jeux.
Lorsque le Gabriel Attal était venu en visite au Québec, il avait visité une école avec le ministre de l’Éducation et le Premier ministre du Québec. Et il avait été question de l’interdiction des écrans dans les écoles et nos élus avaient répondu : « On n’est pas rendus là ! ». Depuis, il y a eu la décision de créer la Commission spéciale. J’ai vraiment hâte que soit publié son rapport fin mai, afin de voir si « on est rendus là maintenant »… 

Lire le rapport de l’Observatoire des tout-petits 

Suivre les auditions de la commission spéciale 

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 08 octobre 2024

MIS À JOUR LE 23 octobre 2024

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