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La « Neuromania » en petite enfance

Maud Papelard

Par Maud Papelard

Educatrice de jeunes enfants, formatrice

Cela fait un petit moment que j’avais envie d’écrire sur ce sujet. Je me souviens quand un organisme de formation m’a demandé d’intervenir sur une formation autour des émotions de l’enfant en me disant « il faut qu’il y ait le mot neurosciences dedans, sinon, ils ne prendront pas la formation ! ». J’ai répondu à la demande, certes, mais avec grande prudence.

Dernièrement, j’ai lu le livre d’Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue clinicien « Neuromania », un livre qui remet les pendules à l’heure sur pas mal d’idées reçues encore très populaires.
On ne va pas se mentir, les neurosciences sont partout, on est envahis par la « neuro-mode » notamment dans le secteur de la petite enfance : beaucoup d’informations s’appuient sur une image de cerveau pour nous expliquer comment accompagner les enfants, comment gérer une tempête émotionnelle…
Les neurosciences sont-elles indispensables pour être un bon professionnel de la petite enfance, ou sont-elles juste en train de nous déconnecter de notre propre expertise terrain ? Je me pose sincèrement la question.
Alors bien-sûr, il est intéressant de s’appuyer sur les données des neurosciences (c’est d’ailleurs ce que je fais lors de mes formations !), car elles nous expliquent beaucoup du comportement humain, du comportement des enfants, mais il ne faudrait pas en faire un passeport de bonne conduite non plus.
Les neurosciences sont tellement vulgarisées, simplifiées aujourd’hui que cela a créé des « neuromythes », des fausses croyances qui ont la dent dure. S’appuyer sur les neurosciences ok, mais pas en dépit du bon sens, car ce serait perdre l’essentiel à mon sens : le lien et l’observation.

Dans notre secteur de la petite enfance, il y a deux grandes fausses croyances qui sont encore beaucoup véhiculées.

L’idée reçue que « tout se joue avant trois ans » : cette croyance peut être hyper culpabilisante pour les parents et les pros de la petite enfance. La plasticité cérébrale (la capacité du cerveau à remodeler ses connexions en fonction de l’environnement et des expériences vécues) s’arrêterait ou chuterait drastiquement après la petite enfance. Si un enfant « rate » certaines acquisitions ou vit des moments difficiles avant trois ans, son cerveau serait « endommagé » à tout jamais ! Il me semble important d’apporter de la nuance. S’il est vrai que la création de connexions foisonne et connaît un pic au début de la vie, la plasticité cérébrale dure toute la vie. Le cerveau reste malléable à 6 ans, 15 ans, 40 ans et même à 80 ans. L’humain a une immense capacité de résilience et de réadaptation grâce, justement, à cette plasticité continue.

Le mythe du « cerveau triunique » : dans les neuromythes tenaces, Albert Moukheiber nous parle de ce fameux cerveau à trois étages que Paul MacLean a développé dans les années 60, et qui nous dit que le cerveau aurait un développement en étages. Les neurosciences modernes l’ont invalidé. Le cerveau ne fonctionne pas comme un immeuble où les étages s’empilent, mais comme un réseau ultra-connecté. Quand un enfant (ou un adulte d’ailleurs !) vit une émotion, ce n’est pas son « cerveau émotionnel » qui s’allume tout seul, mais des zones cognitives, sensorielles et motrices peuvent aussi d’activer simultanément.
Maintenant, si le cerveau est entièrement actif, il n’est pas entièrement mature pour autant et sur cette donnée, il y a un consensus scientifique !

Tout cela pour dire que les neurosciences nous aident à comprendre notre fonctionnement et c’est tant mieux, elles ont le mérite de nous faire changer de regard, de mieux voir la vie du point de vue de l’enfant et cela a permis de questionner et améliorer nos pratiques avec eux. Le tout, c’est de ne pas tomber dans le piège du réductionnisme des neurosciences brandies à tout bout de champ, qui vide ces découvertes de tout leur sens.
Ce qui m’exaspère en ce moment, c’est de voir comment les neurosciences sont utilisées pour parer aux violences éducatives. Est-ce qu’en 2026, nous ne pourrions pas simplement voir combien cela abîme les enfants ? Réduire la bientraitance à une histoire d’ocytocine ou de cortisol, c’est déshumaniser le débat. Est-ce que la société a vraiment besoin des neurosciences pour arrêter de violenter les enfants, pour s’indigner d’une fessée ou d’une humiliation verbale ?
Il faudrait une preuve par IRM des dégâts causés dans le cerveau ? Surtout que vous l’aurez compris, les données tirées de l’IRM sont à prendre avec des pincettes, leur interprétation est complexe !
Nous n’avons pas besoin d’être des neuroscientifiques pour être bientraitants.

Nous avons juste besoin d’être humains, empathiques, de porter les enfants, de les accompagner à se déployer et devenir des êtres autonomes, bien dans leur basket en étant structurant et présent pour eux.
Accompagner nos tout-petits à construire leur estime d’eux-mêmes n’est pas une consigne neuroscientifique : c’est un devoir éthique, une question de dignité humaine.

PUBLIÉ LE 22 mai 2026

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