S’abonner
Espace
Abonnés

La période de familiarisation est plus facile et plus douce en extérieur

Dans cet article, Valérie Roy, EJE et docteure en sciences de l’éducation, s’interroge : quel impact sur la familiarisation le fait d’accueillir en semi plein-air peut-il avoir ? Auprès des enfants, de ses parents ? En quoi cela peut-il changer la posture des professionnelles en cette période où un petit enfant se sépare de sa famille et découvre un autre univers, d’autres adultes, d’autres pairs et un autre environnement ? Et finalement, est-ce que l’extérieur peut jouer un rôle de référent, stable et sécurisant, dans ce temps qu’on appelait autrefois adaptation ? Voici ses observations, et ce qu’elle en a retenu.

En quoi les environnements vivants peuvent-ils favoriser la familiarisation du jeune enfant de 12 mois à 3 ans en EAJE fonctionnant sur un projet plein air avec une présence de nature ? Je me suis demandé comment ce lien s’établit, s’articule si jeune en collectivité et comment favoriser un environnement sécurisant, suffisamment bon pour l’enfant en présence de tant d’autres pairs et de toutes ces professionnelles plongées dans des espaces plus ou moins adaptés ?
J’ai choisi d’utiliser une approche participative qui s’ancre dans la réalité quotidienne et les expériences des individus plutôt que d’utiliser une méthode technique. Cette approche qualitative est décrite comme une expérience vécue.

Accueillir des enfants : tout un art … mais pas une science exacte !

Qu’est-ce qu’accueillir un jeune enfant ? Quelle posture adopter pour permettre un accueil qualitatif du jeune enfant en structure EAJE ? Des questions que de nombreuses professionnelles se posent dans le secteur de la petite enfance. Exerçant beaucoup en extérieur au Petit Jardin de l’Udaf de Paris, les familiarisations s’effectuent régulièrement dehors, dès que le temps le permet (en dehors des très fortes intempéries).
L’entrée dans une structure petite enfance provoque des bouleversements affectifs et épidémiologiques. (…). Les moments de familiarisation des jeunes enfants en halte-garderie sont donc des périodes difficiles, épuisantes, stressantes. De nombreux enfants arrivent, il faut contenter tout le monde mais il faut surtout les familiariser à leur nouveau lieu de vie, à ce nouvel environnement. C’est un pari un peu fou pour des professionnelles sensibilisées à la bienveillance. Les jeunes parents parfois éprouvent également des émotions, des angoisses liées à la séparation de leur enfant, doivent accorder un minimum de confiance à l’équipe pédagogique, la référente. Parfois le déni s’installe, la fuite, le parent oublie le doudou si cher à son enfant, oubli les transitions importantes pour la journée de halte. Arriver dans un lieu d’accueil pour un jeune enfant n’est pas chose facile. Certaines émotions liées à la séparation d’avec la personne d’attachement s’expriment. Selon Bernard Golse, « Accueillir, c’est en effet offrir à l’enfant l’occasion de transformer progressivement ses compétences en performances, c’est respecter les rythmes propres de son développement, c’est transformer ses pulsions agressives grâce à l’instauration de limites claires mais également grâce à un travail d’élaboration et de soutien à la sublimation progressive, c’est enfin parler à l’enfant mais avec un langage vrai, juste, empreint de plaisir et qui part toujours du point de vue de l’enfant lui-même » .

La période de la familiarisation est donc une période sensible, où la responsabilité professionnelle reste importante. Une adaptation en échec nuit au bon développement de l’enfant. En effet, selon Sylviane Giampino, « plus l’enfant est petit, dépendant, plus la responsabilité des adultes est grande. Les modes d’accueil sont des lieux d’accompagnement, les outils efficaces d’une prévention psychique prévenante et humanisante. La séparation précoce entre l’enfant et son milieu familial quand ses parents sont au travail n’est nullement pathogène si cette séparation est réalisée dans de bonnes conditions d’accueil et de relation. ». Un enfant mal accueilli, mal adapté, est un enfant en souffrance qui s’ouvrira plus difficilement aux autres.

A chaque enfant, son rythme

Le jeune enfant est si sensible, quand il est tout petit, qu’il a besoin de temps, d’un temps parfois non institutionnel pour s’approprier son nouvel environnement. C’est pourquoi nous sommes surprises durant les familiarisations. Nous voyons des enfants tous petits s’adapter très rapidement, voire dès le premier instant, d’autres mettre un temps plus long pour s’acclimater. Plus l’enfant est secure psychiquement, mieux il pourra s’attacher, mais de nombreux autres paramètres entrent en ligne de compte durant les familiarisations, comme : l’âge de l’enfant lors de son arrivée en structure, la stabilité du mode d’accueil, la sensibilité du jeune enfant, son anxiété et celle de sa famille, son niveau de communication, la professionnelle qui propose les soins au tout petit, la capacité de l’adulte d’être à l’écoute des signes émis par le jeune enfant, et bien sur l’environnement, l’espace en lui – même. J’ai pu l’observer durant mes années de travail.

La référente et la fonction maternante

Dans cette « histoire », il est une fonction fondamentale : la fonction maternante. Cette fonction n’est pas éternellement liée à la personne de la mère, et une autre personne peut tenir lieu pour cette fonction maternante : c’est la référente.
La référente est une personne, une professionnelle qui va prendre en charge les besoins essentiels du très jeune enfant, lui prodiguer une attention unique, s’engager de façon personnelle au travers de la relation, « prendre soin de son espace, de son activité, de ses rythmes ». C’est en établissant une harmonie au travers des soins donnés à l’enfant que va se créer un lien entre le petit et sa référente. Dans cet environnement sécurisant, sensible, il va s’épanouir sous le regard attentif de la personne d’attachement. Il se sent respecté.  L’enfant a confiance, il sait par expérience, que sa référente sera présente, s’il a besoin d’elle.« L’enfant « en référence » va développer en lui un sentiment continu d’exister et étoffer sa sécurité de base », ajoute Bernard Golse.
Parfois la référente ne va pas exclusivement suivre tous les soins donnés à cet enfant comme par exemple, en halte-garderie, où une référence trop renforcée est difficile à planifier. Mais elle va présenter à l’enfant les autres membres de l’équipe pédagogique. Elle va s’occuper de l’enfant sur certains temps précis.

Des familiarisations plus douces en exétrieur

J’ai constaté, durant mes 15 années d’expérience en plein air, que les familiarisations des jeunes enfants dans l’espace extérieur de ma structure semblent se dérouler avec plus de douceur de manière paisible au contact de la nature même urbaine. Je me suis alors demandée si mon ressenti était fondé ou pas.
J’ai donc émis l’hypothèse au travers des observations d’enfants menées sur les trois structures, au travers des entretiens réalisés, que l’espace extérieur facilite les familiarisations des jeunes enfants à partir du moment où ce dernier représente bien l’espace de vie où les enfants vont vivre régulièrement en présence d’une référente plus ou moins proche d’eux.
Culturellement, nous sommes peu enclins à familiariser les petits en plein air dans nos villes françaises, mais j’ai constaté des différences de résultats que je vous indique : en structures halte-jeux où les espaces extérieurs plein air sont utilisés pour les familiarisations, les difficultés ne dépassent pas les 33,33% sur les deux structures haltes jeux observés. En espace intérieur sur un projet plus classique où les enfants réalisent leurs familiarisations en espace fermé, les difficultés de séparation, de mal être chez le jeune enfant sont de l’ordre de 50%. Ainsi ces données interrogent fortement les familiarisations dans les espaces fermés. Elles pourraient être mesurées à plus grande échelle maintenant que les projets semi plein se développent. Les souffrances engendrées par des séparations douloureuses affectent autant les enfants que les parents et les professionnelles qui parfois tombent elles-mêmes en burn out, s’épuisent au milieu des pleurs d’enfants qu’elles ne peuvent plus contenir et finissent par quitter leur profession ou s’absenter. Une animatrice, kathy, professionnelle raconte, « Et des fois, un enfant, qui a du chagrin à l’intérieur, des fois de sortir dans le jardin, voilà bien va apaiser son chagrin parce qu’il est sorti, pendant sa familiarisation dans le jardin, …on remarque qu’ils aiment bien le jardin, qu’ils apprécient. »
Quand j’évoque le terme « facilitation », j’utilise ce mot comme un processus pour expliquer que la relation établit entre l’enfant et l’espace référent l’apaise durant cette étape. Il ne s’agit pas non plus de croire qu’une adaptation doit obligatoirement être rapide du côté de l’enfant mais plus de souligner que c’est plus évident pour lui de s’apaiser, et que le processus de familiarisation se déroule plus agréablement pour lui, donnant une impression de rapidité.
C’est dans ce sens que j’utilise ce terme aussi parce que les professionnelles durant leur entretien, m’ont énoncées leur souffrance, leur mieux être dehors.

L’espace extérieur comme espace référent, comme espace plus contenant

La fonction référente, comme on l’a précisé en amont, est indépendante de la personne qui « l’incarne » : toute fonction joue à hauteur du milieu dans lequel elle intègre et accueille le sujet — de l’enfant comme de l’adulte, il faut toujours le répéter. C’est pourquoi il faut questionner cette fonction référente en elle-même, et voir si nous pouvons poser l’hypothèse que l’espace extérieur peut remplir une fonction d’espace référent — voire la remplir avec plus de vertu que l’accueil dans un seul espace fermé.
Il y a bien une personne qui a évoqué la notion d’« espace extérieur offrant une référence », c’est Emmi Pikler, au sein de son institut. En effet, cette idée de contenance des espaces plein air a été plus ou moins abordée par les travaux d’Emmi Pikler qui défendait l’importance des espaces extérieurs pour les enfants carencés. Elle relatait l’apport des sorties en extérieur des enfants le plus longtemps possible entre le début du printemps jusqu’à la fin octobre. Elle préconisait le sommeil en extérieur, ce que la structure de Mulhouse, pouponnière depuis 1920 met en place sur des terrasses aménagées comme dans la pouponnière de Budapest ou ce que les écoles plein air ont expérimentés largement durant l’entre-deux-guerres en France et dans toute l’Europe et ce qui se met en place à l’heure actuelle à Lyon également. (…)
L’espace en lui-même serait-il plus contenant à l’extérieur bien qu’il pourrait apparaître comme le contraire ? En effet, durant certaines familiarisations réalisées à l’intérieur du Petit Jardin de l’Udaf de Paris où j’exerce depuis si longtemps et à l’extérieur, j’ai constaté que l’enfant se comportait différemment. Il est plus énervé à l’intérieur, plus angoissé, plus difficile à apaiser. Le parent semble moins disposé, plus agacé par le bruit environnant. Au « champ de Mars », où j’ai interrogé certaines professionnelles, elles évoquent des différences d’accompagnement.
Emma par exemple souligne : « (…) . Le milieu déjà offre des moyens qui sont à disposition de l’enfant sur lesquels l’adulte n’a même pas à intervenir et c’est cela qui est fantastique. Parce que dans les structures fermées, l’adulte est très agissant sur la séparation alors que dans un endroit de plein air finalement l’adulte a besoin de moins de proximité avec l’enfant, a besoin de moins agir sur l’enfant. L’enfant trouve par lui-même des solutions pour porter sa séparation. »

Espace plein air vs espace fermé

En observant les enfants en espace fermé et en espace plein air sur plusieurs années, en interrogeant les professionnelles de terrain en halte-garderie et celles ayant eu des expériences passées en crèche, je me suis donc rendue compte que certaines conditions ne sont pas forcément remplies pour accéder à des familiarisations de qualité. Comment, quand de nombreuses professionnelles décrivent l’espace intérieur comme un espace bruyant, épuisant, plein d’excitation, où il est difficile de s’entendre, peuvent-elles être pleinement disponibles pour accueillir un jeune enfant vue la difficulté des premières émotions liées à la séparation : « beaucoup de pleurs » ?

L’espace intérieur peut offrir un bon agencement, avec un bon aménagement, avec différents coins de jeu prévus pour les jeunes enfants, de belles décorations, mais vite être perçu comme trop mouvementé, voire trop petit pour accueillir convenablement l’enfant durant la familiarisation, surtout si le nombre d’enfants est important.
En espace extérieur, la perception est autre. Ce dernier permet à l’enfant de s’éloigner de l’adulte s’il le veut, pour s’isoler sans gêner les autres enfants et pour se familiariser en douceur. Le tout petit y trouve son parent et sa référente, les autres enfants, plutôt loin de lui. Il sent le vent, l’air le calme, les odeurs du jardin, c’est différent. Il y a un lien entre l’espace environnant et l’espace intérieure psychique de la référente, son bien-être.
L’espace extérieur peut devenir référent, mais sans présence réelle d’adulte, physique et psychique, cela ne fonctionne pas non plus.

L’espace extérieur est un espace vivant

De plus, l’espace extérieur devient référent parce qu’il est aussi un espace vivant. En effet, dehors le vent souffle, l’air est chaud ou humide, le soleil chauffe la peau. Des variations significatives des sensations corporelles induisent des sentiments, agissent sur le psychisme des enfants et des professionnelles. ( …).
Ainsi l’environnement qui touche la peau du petit, qui le caresse par le biais du vent, la chaleur, l’odeur de la terre, des fleurs, est comme un corps qui contient les jeunes enfants et les rassure. Cet environnement touche les muscles, les os, des jeunes enfants au même titre qu’un adulte. Dehors, il y a un mouvement dans l’espace que l’on ne pas nier. La professionnelle référente va aussi éprouver des sensations corporelles face à cette vie dans laquelle elle-même s’inscrit, s’enracine. Dans un espace fermé, s’il est très peu aéré, les sensations et le mouvement dans l’espace ne sont pas les mêmes. Cela change quelque chose. Je dirai que dehors, il y a comme un bercement, un mouvement de contenance produit par l’air, les nuages et le soleil. Ceci concerne le domaine de la phénoménologie. Et les émotions de l’enfant peuvent s’exprimer librement (pleurs, joies, colère, tendresse, etc).

L’espace plein air référent : une évidence

En tant que praticienne de terrain et directrice d’établissement, j’ai déployé ma passion pour l’éducation en plein air ; je me suis engagée à la défendre ; ce domaine représente également un processus d’autoformation, soulevant des enjeux fondamentaux tant intellectuels que spirituels. J’ai interrogé la relation entre la nature et l’enfant.
(…)
C’est dans ce contexte que j’ai souhaité aborder le sujet de l’espace naturel plein air référent. Ce qui peut surprendre. En effet, l’espace dans lequel les enfants évoluent n’est pas toujours interrogé en termes de familiarisations. On aborde souvent le sujet de l’organisation de l’espace, des repères spatiaux temporels, mais plus rarement de l’espace choisi en lui-même pour réaliser les familiarisations (le plafond, les murs, les meubles ou le ciel, les nuages, les arbres, le jardin).

*Thèse intitulée « Thèse : « L’enfant, la liberté et le vent ou l’entrée enfantine dans la vie au sein d’espace vivant ».
NB / les intertitres et les coupes ont été proposées par la rédaction

Vous avez envie de lire la suite ?

Abonnez-vous dès maintenant

Valérie Roy

PUBLIÉ LE 03 décembre 2025

Ajouter aux favoris

Laisser un commentaire