Tribune Libre
La petite enfance est un âge de la vie, oui mais lequel ? Par Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue
Les dix ans des Pros de la Petite Enfance, c’est la fête d’un média et d’une équipe, c’est aussi la fête de toutes celles et tous ceux qui lisent les pros et qui peuvent s’y exprimer. Mais au fait, la petite enfance, ça démarre et ça s’arrête quand ? Et à quel point, à partir de diplômes différents, une communauté professionnelle peut-elle se constituer autour d’un âge de la vie ? Réflexions sur ce qu’est la petite enfance ? Par Fabienne Agnès Levine, psychopédagogue et collaboratrice régulière des Pros de la petite Enfance.
Les professions concernées par les premières années de la vie sont assez nombreuses et surtout, variées. Depuis longtemps, elles ne sont plus cantonnées au secteur de la santé, comme l’histoire de la pédiatrie et de la puériculture peuvent en témoigner. Les métiers autour de la naissance et de la périnatalité ne sont d’ailleurs plus les premiers auxquels on pense quand on parle de la petite enfance.
Qui dit « petite enfance » dit « premières années »
On pense plus à ceux qui s’exercent auprès des enfants dans le cadre de l’accueil individuel et collectif. S’y ajoutent d’autres métiers dans le champ de l’éveil culturel et artistique, avec des intervenants spécialisés en petite enfance. Il ne faut pas oublier les fonctions exercées à l’école maternelle ou pendant les temps péris et extrascolaires par les professeurs des écoles, les ATSEM, les AESH, les animateurs et animatrices.
Pour tous les pros, les premières années sont fondatrices et précieuses, mais lesquelles exactement ? « Là où tout commence », comme l’indique le sous-titre du rapport de la commission sur « Les 1000 premiers jours », et non plus « Là où tout se joue », comme il a pu être affirmé auparavant. Lorsqu’en 2020, le Ministère de la Santé a lancé une nouvelle politique en prévention en santé et en soutien à la parentalité, la période ciblée était de mille jours, précisément « du 4e mois de grossesse aux 2 ans révolus de l’enfant ». Ce focus rejoint, en partie seulement, le champ d’action des services de PMI (protection maternelle et infantile) qui depuis 1945, sont placés aux avant-postes pour exercer une mission de « prévention médico-sociale précoce à destination des femmes enceintes et des enfants de moins de 6 ans, ainsi que de soutien à la parentalité. »
Pour résumer, l’âge des enfants associé aux métiers de la petite enfance est flexible. Les textes officiels, tel celui encadrant le service public de la petite enfance, concernent sans équivoque les modes d’accueil des moins de trois ans. Dans le cadre scolaire, « petite enfance » désigne les enfants entre 3 ans et 6 ans, voire soit entre 2 ans et 6 ans. Dans ce cas, « toute petite enfance » est l’expression adoptée pour les moins de 3 ans. Pour quiconque ne travaille pas dans ce secteur, ce n’est pas si simple de s’y retrouver !
Une superposition approximative entre « petite enfance » et « âge préscolaire »
Pour comprendre la place des enfants les plus jeunes en dehors de leur milieu familial, il faut toujours s’informer sur le contexte historique et culturel des initiatives. La France est connue pour être un des pays qui a le plus institutionnalisé l’accueil de la petite enfance. Les premières crèches charitables créées au début du XIXe siècle ont abouti aux EAJE actuels. Les salles d’asile destinées au départ aux enfants de moins de 7 ans sont devenues l’école maternelle telle qu’elle est structurée aujourd’hui, avec un recentrage sur la période de 2 à 6 ans dès les lois de 1881, puis de 3 à 6 ans au cours du XXe siècle. Dans beaucoup d’autres pays, il existe un seul type d’accueil, le plus souvent à partir de la marche (et non dès les premiers mois), car l’entrée à l’école est prévue à 5, 6 ou parfois 7 ans. Dans les recherches en sciences de l’éducation, ces divergences d’entrée dans le système scolaire sont analysées en tant que système dit « intégré » ou au contraire, « divisé ». Dans les pays appliquant le premier, les enfants accueillis en même temps ont de grands écarts d’âges tant qu’ils ne vont pas à l’école ; dans d’autres, à commencer par la France, les enfants passent d’un mode d’accueil individuel ou collectif à un établissement scolaire, avec une rupture dans leur mode de vie et dans les attentes envers eux.
Que le système soit intégré ou divisé, tous les enfants de moins de 6 ans sont dans une période « préscolaire », sans quoi aucune étude en éducation comparée à l’échelle européenne ou extra-européenne ne serait possible. Dans le langage courant, le terme « préscolaire » devient de plus en plus difficile à appliquer à l’école maternelle française. Certes, depuis longtemps, la plupart des enfants de 3 ans étaient inscrits en petite section. En abaissant l’obligation d’instruction de six à trois ans, la loi de 2019 a levé l’ambivalence qui a toujours caractérisé l’école maternelle, à la fois une école adaptée aux tout-petits et un cycle pré-élémentaire. Depuis, au nom de la réduction des inégalités sociales et scolaires, les attendus concernant la préparation à la lecture, à l’écriture et aux mathématiques ont envahi le contenu du cycle 1 (voir le nouveau programme de la rentrée 2026). Dans ce contexte, il est peu probable que les professeurs des écoles se perçoivent comme des professionnel(le)s de la petite enfance plus, ou autant, que des enseignant(e)s. Du côté des ATSEM, le grand écart qu’elles doivent faire au quotidien entre leur identité du côté de la petite enfance et leurs missions exercées « en classe » risque de s’accentuer.
Des tranches d’âges aux contours incertains
La recherche de repères qui définissent la période de la petite enfance conduit à vérifier des définitions issues d’organismes reconnus à l’échelle internationale, tels l’OMS, l’UNESCO et l’UNICEF. L’Organisation Mondiale de la Santé indique un cadre de la naissance à cinq ans tandis que les deux autres instances ciblent une période susceptible de protection accrue jusqu’à l’âge de 8 ans. Du côté de la médecine et de la psychologie, les réponses sont-elles plus unifiées ? La terminologie médicale fournit des critères non négociables pour déterminer les dosages de médicaments et d’autres traitements ou pour établir des normes de sommeil, d’alimentation et tout autre conseil de puériculture : « nouveau-né « jusqu’à 28 jours, « nourrisson » jusqu’à 2 ans, « enfant » jusqu’à 11 ans. Les échelles de développement dont l’utilisation est réservée à quelques professions, telles psychologues, psychomotriciens et orthophonistes, reposent également sur des critères rigoureux mais pas transposables entre eux. Dans les tests validés par la communauté scientifique, les résultats sont standardisés pour une population précise, au nombre de jours ou de mois près, par exemple de 2 mois à 30 mois pour l’un et de 16 jours à 42 mois pour un autre.
Dans les lieux fréquentés par les enfants « en bas âge » (encore un terme vague !) et leurs familles, on parle volontiers de bébés, de tout-petits et de jeunes enfants, avec des repères variables, car adaptés à la réalité de terrain. Ce pourrait être ces trois mots aux contours flous qui fédèrent des professionnels avec des parcours différents et qui se reconnaissent en tant que pros de la petite enfance, dans ce média et ailleurs. Et à la question « Qu’est-ce que la petite enfance ? », les sociologues donnent une réponse satisfaisante. Pour eux, les catégories par âge sont le résultat d’une construction sociale, dont les fondements et les conséquences sont à étudier dans un contexte donné.
PUBLIÉ LE 22 juin 2026