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La place des jeunes enfants dans l’espace public et la nature : les recommandations du HCFEA
Nous passons en moyenne 85 % de notre temps à l’intérieur. Et les enfants sont aussi concernés. Comment leur ouvrir les portes de la ville, de la nature et du plaisir d’être avec d’autres à l’air libre, et pourquoi ? Dans son rapport intitulé « Quelle place pour les enfants dans les espaces publics et la nature ? Éducation, santé, environnement », adopté le 17 octobre et publié le 25 octobre, le Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA, présidé par Sylviane Giampino, alerte sur l’émergence d’une génération coupée de l’extérieur, et propose des pistes concrètes. Zoom sur les recommandations (trop peu nombreuses) concernant la petite enfance.
Les enfants sortent de moins en moins et consacrent moins de temps à jouer dans la nature. Ce n’est pas un phénomène récent, mais il se poursuit encore aujourd’hui et se trouve renforcé par le développement de nouveaux supports de loisirs et de communication. En France, les enfants de 2 ans regardent les écrans en moyenne 56 minutes par jour (Santé publique France, 2023). De ces différents constats a émergé la figure de « l’enfant d’intérieur » qui met en évidence le « passage d’une époque où la présence non supervisée des enfants dans les espaces publics était perçue comme allant de soi à une époque où ceux-ci ne peuvent plus fréquenter ces espaces que sous certaines conditions », explique le rapport du HCFEA.
Certaines transformations territoriales ont aussi accentué le phénomène et contribué au retour des enfants vers des espaces clos. « À ceci s’ajoute une autre problématique, celle d’espaces peu adaptés aux enfants, ou au contraire trop spécialisés sur des activités ludiques très précises qui n’invitent pas au jeu libre. » Autant de facteurs qui peuvent être amplifiés par les inégalités sociales.
Repenser les lieux d’accueil en incluant le « dehors »
Cet état des lieux inquiétant posé, le HCFEA a formulé un « ensemble de propositions d’amélioration, d’accélération et de mises en œuvre plus ambitieuses qui toutes visent à renforcer un principe central, celui de l’inclusivité du dehors. » Hélas, peu sont en lien direct avec la petite enfance. Pourtant les bienfaits du « dehors » sur le développement des jeunes enfants ne sont plus à prouver. Moins de maladies, moins de dangers, moins d’anxiété, plus de plaisir et d’explorations, l’éveil à la nature est un véritable enjeu pour les professionnels de la petite enfance. Le rapport mentionne toutefois les travaux de Catherine Bouve, enseignante-chercheur en Sciences de l’Éducation, interrogée par Les Pros de la petite enfance en début d’année.
La spécialiste a entrepris une recherche-action sur « Le vécu des environnements extérieurs des jeunes enfants accueillis en EAJE ». « Il s’agit, à partir d’une approche socio-ethnographique auprès de quatre EAJE situés en milieu rural et urbain, de comprendre les modalités de l’expérience des enfants, les aménagements et propositions faites par les équipes. Cette étude, coconstruite avec les professionnels, vise également à repenser les lieux d’accueil trop centrés sur des questions sécuritaires.» En attendant ses conclusions, nous vous partageons les quelques pistes du HCFEA portant sur les enfants moins de trois ans.
Mieux connaître les spécificités et besoins propres à l’enfance et selon l’âge
L’enfant, du très jeune enfant à l’adolescent, a des besoins, des rythmes spécifiques, différents de ceux des adultes qui doivent être intégrés par l’action publique. Le rapport précise que : « L’enfant par son rythme propre et sa vulnérabilité est un “ralentisseur humanisant” ». En conséquence, le HCFEA préconise de :
- « Concevoir et adapter des environnements pour la promenade, le jeu, les pauses, les rencontres et le besoin de lenteur, prévoir leur compatibilité avec les besoins d’usages et de circulations pressées, c’est concevoir le dehors comme l’espace de l’inclusion de tous et de chacun.
- Penser des usages pour et avec des bébés : bancs, espaces pour allaiter, donner le biberon, changer son bébé…»
Le rapport encourage également « à se doter d’outils d’observation et de suivi pour une représentation plus précise des enfants dans les études et la statistique publique.» Par exemple : « Systématiser les études sur les disparités territoriales d’accès aux espaces verts et aux offres et équipements de loisirs en extérieur. » ; « Développer les études d’épidémiologie infantile liée aux accidents impliquant des véhicules à moteur.»
Revoir l’organisation des institutions
Les professionnels de la petite enfance ont une place stratégique dans cet éveil au « dehors ». Pour ce faire, il convient de :
- « Systématiser la coopération de professionnels de la petite enfance, de l’enfance et de la jeunesse à tout projet d’aménagement et de rénovation urbaine.
- Rendre la formation aux métiers de l’enfance accessible et attractive. Y intégrer les activités en extérieur et le contact à la nature, dans les établissements, et par des sorties fréquentes.»
Cette dernière proposition ne précise pas si les professionnels de la petite enfance sont concernés. De nombreux organismes dispensent actuellement des formations à la pédagogie d’éveil à la nature, mais la formation classique reste faible sur ce thème.
Une ville pour les enfants
Le HCFEA invite à « changer de postulat dans la construction des aires de jeux et le règlement des parcs, pour viser l’épanouissement, la découverte et l’expérimentation de ses capacités et limites. » Les bienfaits de ces espaces sont indéniables, pour autant il est nécessaire de s’interroger sur leur forme, leur emplacement, leur spécialisation parfois restrictive (3-6 ans).
Comme évolution, le HCFEA recommande :
- « d’autoriser des jeux à risque modéré, où les enfants découvrent leurs limites et apprennent à mieux apprivoiser la prise de risques, autant pendant l’enfance que lors des étapes ultérieures de la vie ;
- laisser des espaces non affectés à une destination précise dans les aires de jeux ou de promenades ;
- favoriser des zones de jeu libre et de nature dans les parcs, où les enfants pourraient exercer à la fois leur liberté et leur besoin de bricoler, de transformer leur environnement et de jouer y compris sur les pelouses et dans les arbres ;»
Enfin, le rapport appelle à « valoriser les activités comme grimper, utiliser des outils, réaliser des jeux de force et d’opposition, s’occuper d’animaux, ou encore réaliser des activités pensées comme « d’intérieur » à l’extérieur : dormir/se reposer dehors, dessiner, lire, raconter des histoires, etc.»
Dans les crèches : stimuler les activités à l’extérieur
Le HCFEA demande à ce que soit respecté « le cadre normatif conditionnant à un espace vert dans la structure, ou à proximité permettant un accès quotidien des enfants, l’agrément d’une structure d’accueil collective », en application de l’article 6 de la Charte nationale de qualité d’accueil du jeune enfant : « La nature joue un rôle essentiel pour l’épanouissement des enfants.»
NB : L’’arrêté créant un référentiel bâtimentaire national de 2021 précise les normes applicables : à savoir un espace extérieur de 15m² minimum pour les micro crèches, 20m² pour les petites crèches, 30m² pour les crèches, 50m² pour les grandes crèches et 70m² pour les très grandes crèches.
Un extérieur sain et accessible
Pour redonner à la nature sa place dans la ville, le HCFEA souhaite appliquer l’idée de « la ville verte du quart d’heure », soit :
- « rendre accessible un espace naturel à moins de 15 min à pied ;
- développer parcs, espaces verts, promenades plantées, coulées vertes, miroirs d’eau, baignades naturelles… ;
- favoriser la végétation dans les rues, sur les façades et sur les toits ; encourager la biodiversité et sa découverte par les enfants avec les jardins partagés, potagers, vergers pédagogiques, fermes urbaines; laisser place au naturel dans la ville : mares ; friches ; haies naturelles … »
Une ville verte et saine. En France, trois enfants sur quatre respirent un air pollué (Unicef France, 2019). Les enfants sont exposés aux polluants non seulement dans leur quartier de résidence, mais aussi dans leur école et leur lieu d’accueil. À Lyon plus d’une école et crèche sur deux était située à moins de 200 mètres d’une zone dépassant la norme européenne (concentration illégale de dioxyde d’azote) ; 13 % d’entre elles étaient localisées à moins de 50 mètres (étude GreenPeace 2019). « Si la pollution atmosphérique affecte tous les âges, il va de soi que les enfants subissent davantage ses conséquences en raison de leurs spécificités physiologiques : des défenses naturelles et un système immunitaire plus vulnérables, certaines barrières protectrices plus perméables.», souligne le rapport.
Il consacre ainsi une partie à l’enjeu de la réduction de la pollution de l’air en proposant notamment « d’améliorer la qualité de l’air dans et aux abords des établissements scolaires : s’assurer que les nouvelles constructions recevant des enfants soient à distance des sources d’émission de polluants atmosphériques ; réduire le trafic routier aux abords des établissements scolaires, via des aménagements de piétonisation et de rues scolaires, l’intensification de la zone à faible émission (ZFE) et la création de zones à trafic limité (ZTL).» Des propositions ambitieuses, mais qui visiblement ne concernent pas le EAJE…
Rapport : « Quelle place pour les enfants dans les espaces publics et la nature ? Éducation, santé »
Candice Satara
PUBLIÉ LE 05 novembre 2024
MIS À JOUR LE 16 novembre 2024