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Laure Roulin, animatrice d’APP : « Sensibiliser les directions de crèches aux groupes d’analyse de pratiques, c’est favoriser un management vertueux »

EJE, co-directrice de la crèche Villa Gentil au Cannet (Alpes-Maritime), Laure Roulin anime aussi depuis un peu plus d’un an des groupes d’analyse de pratiques. De son expérience, elle tire un constat : pour porter ses fruits, l’analyse de pratiques professionnelles (APP) doit s’adresser à tous les membres d’une équipe, direction comprise.

Les Pros de la petite enfance : Dans quel contexte les groupes d’analyse de pratiques ont-ils été déployés pour les professionnels de l’accueil au Cannet ? Comment s’organisent-ils sur votre territoire ?

Laure Roulin : Depuis le début de l’année 2023, l’obligation réglementaire de l’APP prévue par la loi ASAP est entrée en vigueur. À cette occasion, la coordination petite enfance du Cannet a voulu mettre en place un dispositif ambitieux car chacun dans la commune est convaincu de l’intérêt fondamental de cet outil pour favoriser la qualité de l’accueil, mais aussi pour créer du lien et du soutien entre la direction et les équipes de professionnels.

Concrètement, les séances ont lieu toutes les trois semaines et durent 1h30 chacune. Elles sont co-animées par une psychologue et une EJE et réunissent six agents des crèches de la ville, mais également trois assistantes maternelles basées sur le territoire. La vraie richesse de ces groupes d’analyse est leur mixité : avec des personnels de crèches différentes, on peut travailler la problématique de la qualité de l’accueil dans la commune dans sa globalité et non par structure. Chaque crèche ayant son identité, on va amener d’autres regards, sortir de l’entre soi. Pour les mêmes raisons, il était important d’inclure les professionnelles de l’accueil individuel dans ces séances. Elles permettent de se familiariser aux autres pratiques d’accueil. Par exemple, les assistantes maternelles ont pris conscience, grâce à ces temps d’échanges, à quel point l’accueil collectif s’était individualisé, s’inscrivait désormais dans la continuité de la vie familiale.

Par ailleurs, deux séances d’APP sont réservées aux personnels de direction et de codirection des structures. Enfin, la psychologue du Cannet encadre aussi des temps d’APP avec les animateurs des LAEP et le personnel du RPE de la Ville.

Quel rôle joue l’équipe d’animation de ces groupes d’APP ?
Qu’il s’agisse de l’EJE ou de la psychologue, l’équipe n’est pas là pour apporter des solutions. Elles viennent toujours en soutien du groupe de parole. Au début des séances, elles sensibilisent au cadre (rappellent le respect du secret professionnel, précisent que l’analyse se déroulera toujours avec le même groupe) afin d’établir une relation de confiance. La parole des professionnels tarde alors parfois à se libérer et c’est normal : cette confiance s’acquiert avec le temps et les premières séances sont d’autant plus complexes que l’élaboration d’un regard sur ce qui pose problème n’est jamais aisé. Le rôle de l’EJE est alors de verbaliser une émotion, de soutenir le débat, de créer du lien. Elle aide à faire émerger des pistes de travail et d’amélioration, en encourageant un membre du groupe qui partage son expérience à s’ouvrir à sa pratique et ainsi à se décentrer. L’EJE est aussi là pour faire le lien entre la pratique et la théorie, essayer d’amener les professionnels présents à prendre de la hauteur par rapport au quotidien.

La psychologue, quant à elle, va plutôt aider à exprimer la part inconsciente de la pratique, poser des limites quand elles sont nécessaires ou rechercher des signes pouvant relever de la détresse. C’est elle qui pose les limites et le cadre de l’APP : l’analyse de pratiques ne doit pas déborder dans le champ de la thérapie.

Enfin, en tant que co-animatrices, nous cherchons aussi à comprendre pourquoi certains professionnels ne veulent pas prendre la parole ou ne parviennent pas à aller au-delà d’un premier constat sur leurs conditions de travail difficiles. Il est vrai que les séances se déroulent actuellement dans un contexte très tendu pour le secteur de la petite enfance. Notre rôle est alors de parvenir à aller au-delà du « ça ne va pas bien » ou des problématiques de turn-over du personnel pour comprendre comment les difficultés peuvent surgir et comment les adresser. Nous devons aussi savoir faire preuve d’empathie et de bienveillance, garder à l’esprit que souvent les professionnels ne sont pas écoutés. On leur demande de prendre soins des enfants, mais qui prend soins des pros ?

Comment concrètement le groupe d’analyse de pratiques parvient-il à trouver des solutions aux problèmes évoqués en séances ?

Il y a plusieurs pistes en ce sens. D’abord, quand le groupe se soutient et se questionne, les professionnels peuvent se projeter dans des problématiques qu’ils ont déjà rencontrées sur leur lieu d’accueil et suggérer des solutions qui ont été mises en place dans leur équipe.

Ensuite, il suffit parfois d’évoquer la difficulté avec un enfant pour qu’elle ne pose plus problème, car ce n’est pas la situation en soi qui doit changer, mais bien le regard que le professionnel porte sur lui-même. La verbalisation suffit parfois à la distanciation et ainsi à ne plus considérer une situation un temps jugée problématique de la même façon.

J’insiste toujours fortement sur ce point, car l’analyse de pratiques permet cette prise de distance par rapport aux gestes du quotidien en se projetant dans l’ici et le maintenant. En tant que professionnels, on a souvent la tête dans le guidon et en cas de difficultés, on tend à entretenir notre stress, voire à « s’inventer des histoires », à monter en épingle des situations qui en réalité n’ont pas l’importance qu’on leur concède. Résultat : certains sont bloqués dans des postures professionnelles aberrantes, a fortiori quand ils ne se sentent pas soutenus par leur hiérarchie. Quand en APP, un pair vient demander « qu’est-ce que cette situation évoque en toi ? Pourquoi te perturbe-t-elle ? », on est dans un lien d’altérité, de soutien, et pas de hiérarchie. Cette démarche aide l’autre à puiser dans ses connaissances, à entrevoir des solutions. La maïeutique (l’interrogation de l’autre pour l’aider à exprimer ses connaissances, ndlr.), quand elle n’est pas imposée, elle émane du groupe et qu’elle est soutenue par l’animateur, est une véritable opportunité pour évoluer.

Dans un contexte où l’accès à la formation est souvent difficile, où les structures font parfois appel à des personnels moins qualifiés, l’analyse de pratiques peut-elle encore porter ces fruits ? Après tout, elle se base sur des connaissances préalables…

Les séances d’analyse de pratiques sont en réalité très utiles dans ce cadre aussi, car elles sont l’occasion de mettre en lumière les éventuels décalages entre la formation (notamment le CAP AEPE) et les exigences du terrain. On le constate : il y a un vrai problème d’enseignement aujourd’hui dans le secteur. On le voit notamment quand les professionnelles sollicitent les enfants sur des choses qu’ils ne sont pas encore en mesure de comprendre et qu’elles partagent leurs difficultés en analyse de pratiques. Si on peut évoquer les besoins fondamentaux des bébés en séance, l’émergence de ces questions nous permet surtout de rebondir et d’avoir une réflexion, au long cours, sur la construction de la formation. C’est pourquoi l’analyse de pratiques des professionnels de terrain doit permettre ensuite de sensibiliser les directions aux évolutions demandées par les équipes et ainsi d’aller plus loin dans la construction de la collectivité. C’est ce que nous avons mis en place au Cannet et force est de constater que cela permet un management circulaire qui va toujours dans le sens de la qualité de l’accueil.

Comment avez-vous investi les directions de structures dans cette démarche ? Quel est votre premier bilan ?
Il y a d’abord eu un constat : certaines directrices de crèches questionnaient l’APP, s’interrogeaient sur l’intérêt d’un changement de postures de travail au quotidien quand celles-ci semblaient fonctionner. On ne peut pas parler de défiance : des groupes de paroles étaient depuis longtemps menés en structure. Mais avec des temps d’échanges qui se déroulaient en-dehors des crèches, dans des lieux neutres, avec des psychologues, l’APP était source d’interrogations.

L’équipe du Cannet a donc mis en place une formation à destination des directions de structures pour les sensibiliser à l’APP. Le principe : pendant deux jours, les agents de direction sont accompagnés par un spécialiste de l’analyse de pratiques pour comprendre l’enjeu de l’APP, comment elle permet d’élaborer la qualité de l’accueil, de faire un travail sur le lien, de valoriser les compétences entre les agents. Cela leur a permis de comprendre à quel point ces temps d’analyses avaient un effet très vertueux sur les pratiques. Bien formées, les équipes de direction sont plus à même d’écouter la parole des agents et de les accompagner dans le changement de posture. Elles sont aussi plus ouvertes à la modification du projet éducatif ou à l’adaptation du matériel ergonomique. Ce dispositif fait ainsi que les équipes avancent toujours toutes ensembles en gardant la qualité de l’accueil au cœur de toutes les décisions.
 

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Véronique Deiller

PUBLIÉ LE 10 octobre 2023

MIS À JOUR LE 24 octobre 2023

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