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« Le modèle coopératif est un antidote à la financiarisation des crèches », selon Lynda-May Azibi, déléguée à la Confédération générale des SCOP et des SCIC

Et si le modèle coopératif était le remède pour mettre fin à la marchandisation de la petite enfance ? C’est en tout cas cette idée que défend Lynda-May Azibi, déléguée à la Confédération générale des SCOP et des SCIC dans une récente note de la Fondation Jean-Jaurès. Entretien.

Les Pros de la petite enfance : Vous soulignez dans cette note la place croissante du privé lucratif dans les crèches  et ses dérives. En quoi les Scop* et les Scic* apportent-elles des garanties fortes contre la marchandisation ?

Lynda-May Azibi : La force de ces structures, ce sont les fondamentaux du modèle coopératif. Dans une Scop ou une Scic, une partie importante des bénéfices – au minimum 15 %, mais en pratique plutôt autour de 45 % – doit être mise en réserves impartageables. Ces réserves ne peuvent pas être distribuées, ni même récupérées par les salariés en partant. Elles ont vraiment vocation à assurer la pérennité de l’entreprise. Elles servent à réinvestir dans l’outil de travail, par exemple en améliorant les locaux, en achetant du matériel ou en formant les professionnels. Autre différence fondamentale : dans une coopérative, si vous investissez 10 € au capital, vous repartez avec 10 €. Vous ne pouvez pas espérer vous enrichir personnellement. En revanche, en tant que salarié associé, vous participez aux décisions et bénéficiez d’un partage équitable des bénéfices, sous forme de participation. L’idée n’est pas la spéculation, mais la durabilité.

C’est finalement tout l’inverse du modèle lucratif, notamment celui des grands groupes détenus par des fonds d’investissement. Ces derniers ont une logique de rentabilité à court terme : il faut dégager de la marge le plus vite possible, quitte à faire des arbitrages au détriment des enfants et des conditions de travail. Dans une coopérative, on pense sur le long terme, on consolide les fonds propres, on s’ancre dans le territoire. Une Scop ou une Scic ne peut pas être délocalisée ni revendue. En ce sens, je dirais que le modèle coopératif est une forme d’antidote à la financiarisation de la petite enfance.

Pourquoi ce modèle est-il encore marginal ?

Il faut être assez lucide : la petite enfance traverse une crise structurelle : la pénurie de professionnels, la pénibilité des métiers et la rentabilité qui s’avère faible. À cela s’ajoute une méconnaissance du modèle coopératif. En France, nous représentons environ 4 600 Scop et Scic, soit 90 000 salariés. Nous avons une quarantaine de crèches coopératives. Ce modèle est apprécié par les professionnels parce que précisément, vous avez la possibilité en tant que salarié de devenir associé : cela vous donne accès au partage des bénéfices, mais aussi à une place dans les décisions stratégiques.

Nous avons mené des études qui montrent que les salariés associés expriment un sentiment fort de bien-être. On est aujourd’hui dans un contexte de crise du travail et de perte de sens. En France, l’organisation du travail reste très verticale et rigide, avec peu d’autonomie laissée aux salariés. Le modèle coopératif vient bousculer cette logique. Et dans le secteur de la petite enfance, où exercent majoritairement des femmes, parfois en situation de précarité, cela prend une dimension particulière. Il est précieux pour elles d’avoir un modèle qui leur permette d’agir et d’être actrices de leur destin professionnel.

Vous citez la crèche Mêli-Mêlo à Lille comme exemple. Qu’est-ce qui, selon vous, en fait une réussite emblématique du modèle coopératif ? Et quelles sont les limites dans ce cas précis ?

La crèche Mêli-Mêlo existe depuis plus de dix ans, ce qui est déjà un signe de solidité. C’est une Scic, c’est-à-dire une coopérative d’intérêt collectif, dont la gouvernance associe différents acteurs, y compris la collectivité territoriale de Lille. Cette crèche a réussi à tenir dans la durée, à proposer un projet éducatif de qualité et à s’ancrer dans son territoire. Pour nous, c’est un exemple qui parle, parce qu’il est à la fois concret, visible et durable.

Pourtant, elle se retrouve dans une situation paradoxale. Dans le cadre d’un appel d’offres pour une DSP, c’est un grand groupe privé qui a été retenu, et qui sous-traite ensuite à Mêli-Mêlo une partie des berceaux. C’est complètement absurde. Résultat : la métropole paie deux fois plus cher – une première fois le délégataire privé, une deuxième fois la sous-traitance à la coopérative. Je ne veux pas accabler les services de l’État, mais on voit bien qu’il serait possible de faire autrement : trouver un fonctionnement qui pèse moins sur les finances locales et qui, en même temps, permette de valoriser un modèle que nous considérons comme mieux disant.

Quelles sont, selon vous, les conditions de réussite pour développer significativement le modèle coopératif dans les prochaines années ? Vous dites qu’il faut changer les règles du jeu.

D’abord, repenser les critères notamment des marchés publics. Il y a un blocage au niveau des appels d’offres pour les acteurs du non lucratif. Ils ne font pas le poids en raison, de difficultés d’ordre organisationnel. Comme dans d’autres secteurs, les crèches indépendantes, avec peu de salariés, ont du mal à disposer de l’ingénierie nécessaire pour répondre aux appels d’offres. Et aujourd’hui, les collectivités privilégient essentiellement le prix, ce qui favorise mécaniquement les grands groupes capables d’écraser les coûts. Il faudrait que les cahiers des charges des marchés publics intègrent des critères de qualité, et pas seulement le prix. On pourrait imaginer, par exemple, des indicateurs liés au taux d’encadrement. L’idée est bien de donner plus de place à la qualité dans l’évaluation des projets. C’est ce que tente de faire des villes comme Bordeaux, preuve que c’est possible dès qu’il y a une volonté politique.

Ensuite, nous proposons cette idée de développer les services d’intérêt économique général (SIEG). Ce sont des contrats passés avec l’État ou les collectivités, qui confient à une structure des missions d’intérêt général assorties d’obligations de service public. C’est un cadre juridique qui pourrait favoriser les crèches coopératives. Il y a aussi un enjeu de mutualisation pour les acteurs du secteur privé non lucratif. Beaucoup de petites structures manquent de moyens pour répondre aux appels d’offres ou assurer la gestion administrative. On pourrait imaginer des Scic regroupant plusieurs crèches, mutualisant les fonctions supports (comptabilité, gestion, RH). Cela permettrait aux crèches d’avoir un fonctionnement plus robuste et mieux armé face aux exigences des marchés publics. Dans l’Ouest, nous avons par exemple une Scic qui regroupe douze crèches : chacune de ces structures est un établissement de la coopérative. Si l’on résume, il y a deux axes à poursuivre : d’un côté, interpeller les décideurs publics pour qu’ils intègrent de véritables critères qualitatifs dans les appels d’offres ; de l’autre, encourager les acteurs non lucratifs à s’organiser pour être plus solides et plus puissants par rapport aux groupes privés lucratifs.

Lire la note : Des crèches coopératives pour démarchandiser la petite enfance

Les SCOP et les SCIC, c'est quoi ?

Il existe deux types principaux de coopératives : les Scop et les Scic. Une Scop (société coopérative et participative) est une structure où les salariés détiennent au moins 51 % du capital et donc du pouvoir de décision. Le principe est simple : « une personne = une voix ». Les grandes décisions se prennent en assemblée générale, dans une logique de gouvernance démocratique. Les bénéfices sont encadrés par la loi : au minimum 15 % doivent être réinjectés dans la crèche sous forme de réserves impartageables, au moins 25 % sont partagés entre l’ensemble des salariés, qu’ils soient associés ou non, et au maximum 33 % peuvent revenir aux salariés associés. Le gérant est lui-même considéré comme salarié et peut cotiser à l’assurance chômage.

Une Scic (société coopérative d’intérêt collectif) fonctionne sur le même principe démocratique mais associe plusieurs catégories d’acteurs autour du projet collectif. On y retrouve au moins un salarié, des bénéficiaires (notamment les parents), ainsi qu’une troisième partie prenante obligatoire, comme une collectivité, une association, une entreprise ou un fournisseur. Concernant les bénéfices, le modèle est encore plus exigeant : au minimum 57,5 % des excédents doivent être réinvestis dans la structure, et dans les faits, la plupart des Scic réinjectent la totalité, ce qui en fait un modèle non lucratif.

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Propos recueillis par Candice Satara

PUBLIÉ LE 19 septembre 2025

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