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Les chatouilles ont-elles leur place auprès des jeunes enfants et dans les lieux qui les accueillent ?

Elles semblent inoffensives, amusantes, synonymes de complicité. Pourtant, les chatouilles suscitent aujourd’hui de nouvelles interrogations. À l’heure où les professionnelles de la petite enfance sont invitées à renforcer leur vigilance autour du respect du corps et du consentement, ce geste du quotidien mérite-t-il d’être repensé ? On fait le point.

Qui n’a jamais fait des « guilis-guilis » à un bébé pour le voir éclater de rire ? Longtemps considérées comme un jeu anodin entre adultes et enfants, les chatouilles sont rarement questionnées. Pourtant, les réflexions actuelles autour de la prévention des violences sexuelles faites aux enfants conduisent à réinterroger certains gestes du quotidien. Notamment parce qu’ils interrogent la place accordée au corps de l’enfant et à sa capacité à dire non. Les chatouilles font partie de ces pratiques qui divisent. Faut-il les bannir ? Peuvent-elles rester un jeu ? Ou bien invitent-elles surtout les adultes à être plus attentifs aux réactions des jeunes enfants ?

Le rire ne dit pas toujours le plaisir

Premier constat : le rire provoqué par les chatouilles est loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît. « On ne sait pas très bien pourquoi l’enfant rit », reconnaît d’emblée la psychomotricienne Monique Busquet. Les recherches scientifiques sur le sujet restent limitées. Mais, selon les connaissances actuelles, les chatouilles déclencheraient avant tout « un rire nerveux », une réaction réflexe liée à une stimulation perçue comme intrusive.
Pour autant, la psychomotricienne ne réduit pas les chatouilles à une expérience systématiquement négative. Elle rappelle que, dans certaines situations, notamment lorsque la relation est sécurisante et que l’enfant garde la maîtrise du jeu, elles peuvent devenir un moment de plaisir partagé. « Ce rire de bon cœur, je crois qu’il n’est possible que quand c’est dans une situation de toute confiance avec son parent et où il peut réagir, où il ne va pas subir », détaille-t-elle.
Pour la psychologue clinicienne et haptothérapeute Hélène Sallez, la réflexion dépasse toutefois la seule question du rire. Selon elle, les chatouilles traduisent parfois la difficulté des adultes à entrer autrement en relation avec le jeune enfant. « Ils ne savent pas faire autre chose », observe-t-elle, estimant que les adultes prennent rarement le temps de laisser l’enfant initier lui-même le jeu ou le contact.
Elle distingue également le rire spontané du jeune enfant de celui provoqué par les chatouilles. Le premier naît d’un jeu auquel l’enfant participe volontairement, comme un « coucou-caché ». « On ne le fait pas rire. C’est lui qui trouve tout seul ce qui est amusant », explique-t-elle. À l’inverse, le rire déclenché par les chatouilles relève davantage, selon elle, d’une réaction réflexe du corps. Voir un enfant rire ne signifie donc pas nécessairement qu’il éprouve du plaisir ou qu’il souhaite que le jeu se poursuive.

Une première approche du consentement

Les chatouilles placent l’adulte dans une position particulière : c’est lui qui décide quand le jeu commence… et souvent quand il s’arrête. Or, un très jeune enfant n’a pas encore les mots pour dire qu’il souhaite interrompre une interaction. En revanche, il l’exprime avec son corps. « L’enfant dit stop avec son corps », insiste Monique Busquet. Il tourne la tête, se raidit, tente de s’éloigner, repousse la main de l’adulte. Autant de manifestations qui méritent d’être reconnues comme de véritables expressions de son accord ou de son refus.
Pour la psychomotricienne, le consentement ne s’enseigne pas uniquement avec des livres ou des explications : « Il faut d’abord que les adultes le lui fassent vivre réellement ». Autrement dit, respecter un bébé lorsqu’il détourne la tête pendant un repas, lorsqu’il refuse un contact ou lorsqu’il manifeste son inconfort participe déjà à la construction de cette culture du consentement.
Hélène Sallez attire quant à elle l’attention sur les conséquences possibles lorsque l’enfant ne parvient pas à mettre fin au jeu. Selon elle, certains développent progressivement des stratégies de défense : ils se raidissent, se figent ou finissent par masquer leurs réactions afin de décourager l’adulte de continuer. À ses yeux, ces mécanismes peuvent conduire l’enfant à se couper peu à peu de sa propre sensibilité corporelle.
Les deux professionnelles rappellent également que les situations sont très différentes selon l’âge de l’enfant et le contexte. Une brève interaction lors d’un change avec un bébé de quelques mois n’a pas la même portée qu’une longue séance de chatouilles avec un enfant plus grand qui peut davantage participer au jeu, exprimer son accord ou son refus, voire demander à recommencer. En revanche, toutes deux invitent les adultes à rester attentifs aux réactions de l’enfant, quel que soit son âge, et à s’interroger sur la place qu’il occupe dans l’interaction : est-il acteur du jeu ou le subit-il ?

En collectivité, la prudence s’impose

Ces réflexions prennent une dimension particulière dans les établissements d’accueil du jeune enfant. Pour Monique Busquet, les chatouilles n’ont pas vraiment leur place en crèche ou chez les assistantes maternelles. « C’est trop délicat de trouver l’équilibre, de ne pas rentrer dans l’agression, dans l’intrusion, dans la prise de pouvoir de l’adulte sur le corps de l’enfant », affirme-t-elle.
Elle souligne également que les chatouilles ne répondent à aucun besoin spécifique du jeune enfant. En revanche, celui-ci a besoin d’interactions, de jeux, de regards, de chansons… mais aussi d’un toucher contenant et sécurisant.
Le Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant ne mentionne pas explicitement les chatouilles. En revanche, il rappelle à plusieurs reprises l’importance du respect de l’intimité de l’enfant, de ses manifestations corporelles et de son rythme, notamment lors des soins. Il précise aussi que « les professionnels mettent à profit le moment de change comme un moment individuel de relation (regard, parole, jeux, sourires, rires…) ». Les moments du quotidien sont donc pensés comme des temps privilégiés d’échange et de complicité. Mais ils doivent rester fondés sur l’observation de l’enfant, le respect de son intégrité et de ses réactions. Sans interdire les chatouilles, ces principes invitent les professionnels à s’interroger sur leurs pratiques et sur la place laissée au jeune enfant dans ces interactions.

Le besoin n’est pas d’être chatouillé

Les deux expertes rappellent qu’il existe de nombreuses autres façons de nourrir la relation. Monique Busquet évoque les jeux de grimaces, les échanges de regards, les jeux d’imitation, les gazouillis, les chansons ou encore un toucher plus enveloppant. « Le bébé a besoin d’être touché, mais avec un toucher plus profond », explique-t-elle, distinguant ainsi les chatouilles d’un contact plus contenant qui participe à la découverte du corps.
Pour Hélène Sallez, les chatouilles présentent également un autre risque : celui d’une forte excitation sensorielle. Selon elle, cette stimulation dépasse parfois les capacités de régulation du jeune enfant. « On voit bien que l’enfant qui rit de cette façon-là est excité », explique-t-elle. Elle observe que certains enfants deviennent ensuite plus nerveux, plus irritables ou plus agités. C’est pourquoi elle invite les adultes à privilégier des formes de contact plus contenantes et apaisantes. Porter un bébé en soutenant véritablement son corps, prendre le temps de le contenir quelques instants avant de le poser, accompagner les soins avec une présence calme… autant de gestes qui favorisent, selon elle, la sécurité affective sans passer par la stimulation des chatouilles.
L’article « Ça vous chatouille ou ça vous grattouille ? Plus de guili-guili pour bébé ! », écrit par Patrick Ben Soussan et publié dans la revue Spirale en 2019, rappelle que les chatouilles sont traversées par des dimensions affectives, relationnelles et culturelles bien plus complexes qu’il n’y paraît. La question n’est peut-être pas de savoir s’il faut les interdire ou les autoriser, mais plutôt ce qu’elles révèlent de la manière dont les adultes entrent en relation avec les jeunes enfants. Qui initie le jeu ? L’enfant peut-il y mettre fin ? Ses réactions sont-elles entendues ? Autant de questions qui rejoignent aujourd’hui les réflexions plus larges sur le respect du corps et la construction du consentement dès les premières années de vie.

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Raphaëlle Orenbuch

PUBLIÉ LE 27 juillet 2026

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