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Les grandes étapes du développement sensoriel de l’enfant
Le développement des capacités sensorielles chez l’enfant se fait très progressivement au cours de ses trois premières années de vie. De la découverte des sensations à une perception de plus en plus fine de son environnement, plusieurs étapes sont à franchir. Voici quelques repères (qui restent indicatifs, car chaque enfant évolue à son propre rythme) pour vous aider à identifier ces différents stades et à accompagner au mieux dans leurs découvertes les enfants que vous accueillez, à domicile ou en structure.
Le développement sensoriel constitue le socle de l’ensemble du développement de l’enfant. Bien qu’il soit encore peu connu, il est étroitement lié aux dimensions motrice, émotionnelle, relationnelle et intellectuelle. Les expériences sensorielles permettent au cerveau d’apprendre à organiser et à interpréter les informations issues du corps et de l’environnement. Elles sont également à la base des futurs apprentissages. « Le développement sensoriel est long et non-linéaire. Il va dépendre de la répétition, de l’état émotionnel, de l’attention et surtout de la qualité de l’environnement humain et matériel », explique Sidonie Fillion, psychomotricienne*.
Souvent réduite aux cinq sens, la sensorialité est en réalité bien plus vaste. On peut même recenser jusqu’à 32 sens différents. Retenons surtout que deux sens essentiels viennent s’ajouter aux cinq sens traditionnellement connus : le sens vestibulaire, qui concerne l’équilibre, et le sens proprioceptif, qui permet de percevoir la position et les mouvements des différentes parties du corps dans l’espace.
La vie sensorielle débute dès la vie intra-utérine. En effet, les récepteurs sensoriels commencent à se développer dès le premier trimestre et rentrent en fonction à partir du dernier trimestre de la grossesse : tactile, vestibulaire, auditif, gustatif, olfactif et visuel – même si la vue n’est pas encore mature à la naissance. « Dans l’utérus, le bébé perçoit principalement trois types de sensations : les vibrations, les balancements et les contacts. L’ensemble de ces expériences constitue la base de notre mémoire sensorielle. Quelles que soient les expériences ultérieures, y compris en cas de déficience ou de handicap sensoriel, chaque être humain a déjà vécu ces sensations fondamentales », note Sidonie Fillion.
De la naissance à trois mois
Le toucher est le sens le plus développé chez le nourrisson. Il s’exerce à travers la peau, mais aussi par les muqueuses, essentiellement au niveau de la bouche. L’audition est également très performante : la reconnaissance de la voix maternelle joue un rôle essentiel dans la création des premiers liens. Les sens olfactif et gustatif sont eux aussi bien développés, permettant notamment l’identification de l’odeur de la mère. En revanche, la vision reste immature ; l’enfant perçoit surtout les contrastes et manifeste une attirance particulière pour les visages humains plutôt que pour son environnement. « Les systèmes proprioceptif et vestibulaire sont sollicités dès la naissance, mais ils sont encore en cours de maturation. Le traitement des différentes informations sensorielles ainsi que la réponse comportementale est encore désorganisée. Il est donc important d’être attentif à l’environnement du nourrisson : limiter le bruit, la lumière et l’agitation autant que possible », indique la spécialiste.
C’est le moment pour vous de :
– pratiquer le portage fréquent ;
– porter une attention particulière à la manière de toucher l’enfant ;
– le laisser en body pour favoriser les sensations corporelles ;
– garder à l’esprit qu’il existe un temps de décalage entre ce que l’enfant ressent et sa réaction. En raison de l’immaturité du système nerveux, l’intégration de l’influx nerveux est plus lente et la réponse n’est pas immédiate.
De trois à six mois
La motricité volontaire est en pleine évolution. Les premiers gestes intentionnels apparaissent, accompagnés d’une grande phase d’exploration, principalement par les mains et la bouche. Le toucher joue un rôle essentiel : il permet à l’enfant de recueillir ses premières informations sur les objets qu’il explore, comme la texture, la forme, la résistance, la densité, ou encore la distinction entre le mou et le dur.
« La proprioception se nourrit des expériences motrices. En explorant les différentes positions et transitions de manière répétitive et en mobilisant son corps, le bébé affine peu à peu la perception de ses appuis et de ses limites corporelles, contribuant ainsi à la construction de son schéma corporel », détaille Sidonie Fillion. Elle précise que l’audition est un sens fondamental qui guide l’orientation du regard : comme l’enfant est souvent installé au sol, il a tendance à tourner la tête vers les sons qu’il perçoit. Il prend ainsi des repères auditifs qui favorisent l’interaction avec l’adulte. « La vision, quant à elle, continue d’évoluer et n’atteint sa maturité qu’aux alentours de 6 ans ; c’est le sens qui se développe le plus lentement. L’enfant commence néanmoins à coordonner le regard et la main, et à mieux percevoir les objets », ajoute-t-elle.
C’est le moment pour vous de :
– limiter les stimulations et de ne pas multiplier les objets ;
– varier les textures et les matières pour enrichir les expériences sensorielles, tout en veillant à ce que les objets soient faciles à saisir et pas trop lourds. « Il est préférable de ne pas changer trop souvent le matériel proposé : le bébé a besoin de répétitions pour intégrer et assimiler. Il convient également de ne pas entraver l’enfant dans ses positions, mais de le laisser explorer librement par lui-même », estime la psychomotricienne.
De six à neuf mois
Le bébé diversifie progressivement ses explorations, car son sens du toucher devient de plus en plus précis. Il affine notamment sa perception de la température et des propriétés physiques des objets. Cette finesse croissante s’explique par la maturation des circuits nerveux. Le système vestibulaire et la proprioception sont fortement sollicités à mesure que la motricité volontaire se développe : les déplacements, les déséquilibres et les changements de position se multiplient. On observe alors l’apparition de coordinations entre les différents mouvements. Par ailleurs, le goût et l’odorat prennent une place importante avec l’introduction de la diversification alimentaire.
C’est le moment pour vous de :
– offrir à l’enfant des expériences motrices variées afin qu’il puisse explorer différentes possibilités. « Il ne s’agit pas uniquement de proposer des supports mous : l’enfant doit aussi pouvoir expérimenter ses appuis, se repousser et ajuster ses mouvements », précise la psychomotricienne
– être attentif à ses réactions face aux nouvelles expériences, en particulier lors de la diversification alimentaire, et de veiller à éviter la surstimulation. Le bébé a besoin d’un environnement à la fois sélectif et répétitif, soutenu par une présence adulte disponible, sécurisante et contenante.
De neuf à douze mois
L’enfant commence à organiser ses perceptions au niveau cérébral et à comprendre progressivement les relations de cause à effet. Le toucher s’affine, notamment au niveau des mains et des pieds. La perception du sol joue un rôle essentiel dans l’évolution des différents niveaux moteurs. La proprioception permet un meilleur ajustement et une plus grande précision des mouvements, tandis que la vision associée au tonus constitue un moteur essentiel de la motricité : elle donne envie à l’enfant de se déplacer. « Pour évoluer sur le plan moteur, l’enfant a besoin d’être motivé par un objectif, qu’il s’agisse d’un adulte, d’un objet ou d’un élément de l’environnement. Vers 12 mois, la vision atteint environ 4/10e : l’enfant a encore une perception globale de son environnement, ne distingue pas toutes les couleurs, mais la vision reste un levier fondamental de la motivation au mouvement », développe Sidonie Fillion.
C’est le moment pour vous de :
– offrir des expériences motrices diversifiées (quatre pattes, montées, pentes) et observer les stratégies corporelles que l’enfant met en place pour changer de position ;
– s’assurer que l’aménagement de l’espace soutient l’exploration, en étant pensé à partir de l’observation des enfants. Une vigilance particulière est nécessaire pour éviter toute surestimation des compétences. « L’accompagnement sensoriel et moteur repose avant tout sur la disponibilité de l’adulte et sur une variété d’expériences que l’enfant peut réaliser seul, dans un cadre sécurisant pour le professionnel », note la psychomotricienne.
De douze à dix-huit mois
Avec l’acquisition de la marche, le périmètre d’exploration s’élargit considérablement. Le système vestibulaire et la proprioception sont fortement sollicités, tant par les déplacements que par les chutes, qui font partie intégrante du développement (car elles permettent un ajustement du tonus et des stratégies posturales). La proprioception permet à l’enfant d’affiner la perception de son corps en mouvement et dans l’espace.
« Le goût et l’odorat continuent de se développer : cette période peut voir apparaître des préférences, des refus ou des phobies alimentaires. Les premiers choix sensoriels émergent, l’enfant devenant capable d’aller vers certaines expériences et d’en éviter d’autres. La diversité des expériences motrices reste essentielle », observe l’experte.
C’est le moment pour vous de :
– porter une attention particulière aux conditions sensorielles des repas : un environnement trop lumineux ou trop bruyant peut entraver l’expérience ;
– introduire de la nouveauté avec mesure, en trouvant un équilibre entre répétition et découverte
De dix-huit à vingt-quatre mois
Cette période est marquée par le développement du traitement sensoriel. Le cerveau apprend à organiser, trier et moduler les informations sensorielles de manière plus fine. Des hypersensibilités peuvent apparaître, notamment face aux bruits, aux textures, aux mouvements ou aux odeurs, en lien avec ce processus en cours.
« Il est essentiel d’être attentif aux signes de surcharge sensorielle, certains enfants pouvant manifester de l’agitation en fin de journée liée à un trop-plein de stimulations. La stabilité des repères humains et matériels doit rester une priorité », prévient la psychomotricienne.
C’est le moment pour vous de :
– proposer des expériences motrices régulières : le moteur doit occuper une place centrale dans les sections, car il constitue une priorité dans la hiérarchie des propositions ludiques (voir le travail d’Anne-Marie Fontaine et Alain Legendre).
De deux à trois ans
Le schéma corporel s’affine grâce au développement de la proprioception et du système vestibulaire. Le sensoriel nourrit l’acquisition du langage, la construction de la pensée, le jeu et la manière dont l’enfant explore son environnement à travers ses propriétés physiques.
C’est le moment pour vous de :
– proposer des expériences sensorielles variées, en s’appuyant notamment sur des ressources comme les ouvrages de Catherine Meyer-Heine ;
– observer comment l’enfant mobilise son corps afin d’instaurer un rythme équilibré entre moments d’activité et temps d’apaisement.
« En collectivité, il existe un risque de surstimulation, alors que l’enfant a besoin de temps d’exploration libre et de moments de calme pour intégrer ses découvertes. L’enjeu réside dans un équilibre subtil entre exploration et apaisement, avec une attention constante portée à la régulation sensorielle. Le rôle de l’adulte est d’observer, de comprendre et d’ajuster l’environnement sensoriel en fonction des besoins des enfants », conclut Sidonie Fillion.
* co-auteure avec Aurélia Verrier de Accompagner le développement sensoriel et affectif du jeune enfant (Éd. Dunod).
Julie Giorgetta
PUBLIÉ LE 09 février 2026