Les jardinières d’enfants, ces premières fées des crèches venues d’ailleurs
Par Laurence Rameau
Puéricultrice, formatrice, auteure
Les jardinières d’enfants exerçaient un métier qui n’était au préalable pas prévu pour les crèches, mais pour les jardins d’enfants.
À l’inverse des crèches qui visaient les familles pauvres, les jardins d’enfants sont créés, au 19e siècle, pour accueillir les enfants de classes sociales plus aisées. Il s’agit pour ces dernières d’offrir à leurs enfants une éducation progressiste, suivant en cela les préceptes des nouveaux pédagogues s’inspirant de Rousseau et de son Emile . C’est Fröbel, fils d’un pasteur allemand, qui, le premier, nomme l’institution qu’il vient d’ouvrir en 1837 : « un jardin d’enfants ».
Pour lui, les enfants sont comme des plantes qu’il faut cultiver dans un « vrai » jardin prêt à leur offrir toutes les possibilités d’explorer et de comprendre la nature et les éléments physiques. On peut noter ici que cette référence éducative au jardin sera reprise en 2017 par Alison Gopnik lorsque, en s’appuyant sur des connaissances scientifiques plus actuelles, elle compare deux modes d’éducation des jeunes enfants : la méthode menuisier qui façonne l’enfant selon un plan préétabli, et la méthode jardinier qui plante, arrose, « tutorise » sans savoir exactement de quelle manière la plante poussera .
Le problème est déjà celui-ci à l’époque de Fröbel. En effet, les jardins d’enfants sont des alternatives pédagogiques aux salles d’asiles qui deviendront les écoles maternelles. Des pédagogues comme Pestalozzi ou Fröbel à sa suite, cherchent une autre voie possible, une alternative à la pédagogie traditionnelle descendante du maître vers ses élèves. C’est cet ensemble qui sera nommé et reste encore aujourd’hui intitulé : « l’éducation nouvelle ». Entre autres, Fröbel défend l’idée que les jeunes enfants apprennent par le jeu, accompagnés par des éducateurs à leur écoute, et qui leur laissent toute la liberté d’agir, d’où cette notion de pédagogie active.
Pour autant, ce pédagogue s’inscrit dans son temps pour ce qui concerne la répartition des tâches entre les hommes et les femmes. Il cherche donc à « instruire » les mères pour qu’elles donnent une bonne éducation à leurs enfants. Il caractérise même cette dernière comme étant « une science des mères ». Ce qui l’amène à interdire la présence des hommes dans les jardins d’enfants, puisqu’il s’agit d’un métier de mères, donc de femmes. Ainsi, comme pour les crèches, les jardins d’enfants sont créés par un homme, en direction des femmes et de leur rôle maternel. Mais alors que Firmin Marbeau, homme politique français, s’appuie sur les médecins et les curés (la science et la religion) pour institutionnaliser les pratiques des crèches, Fröbel est, quant à lui, un vrai pédagogue allemand qui s’intéresse au développement des jeunes enfants et à leurs apprentissages. Il crée du matériel pédagogique, un programme spécifique basé sur ce qu’il appelle les dons (des cadeaux pour jouer) et les occupations (travaux manuels) et, surtout, il invente le métier de jardinière d’enfants, ces bonnes fées qui deviendront les éducatrices de jeunes enfants.
Si les jardins d’enfants se multiplient en Allemagne et en Angleterre dans la seconde partie du 19e siècle, il faut attendre 1902 pour que le premier ouvre à Paris, rue de Charonne, sous la houlette de l’Union familiale. Il est vrai que tout ce qui vient d’Allemagne est, en cette période de conflits avec la France, quelque peu suspect. De ce fait, le premier jardin d’enfants français prend d’emblée une orientation plus sociale en souhaitant venir en aide aux familles pauvres, comme il en a été pour le projet de la crèche de la fin du siècle précédent.
Dans cette même veine est aussi créée la première école de jardinières d’enfants. Les élèves y apprennent le développement de l’enfant, les occupations manuelles prévues pour les enfants, comme le jardinage et le dessin, ou encore les activités artistiques ou culturelles, comme le dessin et le chant. Les études durent 9 mois et sont sanctionnées par un brevet d’éducatrice de jardins d’enfants qui devient en 1908 un diplôme de jardinière d’enfants. Les jardins d’enfants sont alors très orientés dans l’éducation préscolaire des jeunes enfants, avec une dimension sociale supplémentaire par rapport à l’école maternelle. Les jardinières d’enfants peuvent tout aussi bien travailler dans les écoles que dans les jardins d’enfants et le métier de jardinière d’enfants se confond un peu avec celui d’institutrice.
Issues principalement de la bourgeoisie, ces professionnelles s’exercent majoritairement à l’éducation des petits avant de se marier et d’éduquer leurs propres enfants. C’est le plus souvent une occupation passagère de jeunes filles plus qu’un réel métier. Il est vrai qu’à cette époque, les femmes mariées sont considérées comme des mineurs et ne peuvent continuer à travailler qu’avec l’autorisation de leur mari. Elles n’ont pas le droit d’ouvrir de compte en banque ni de posséder de chéquier à leur nom. Lorsqu’elles travaillent, leur salaire est perçu comme étant un appoint supplémentaire au ménage et non comme un « vrai » travail. De ce fait, elles sont peu payées, même, voire surtout, lorsqu’elles exercent des métiers qui ne sont autorisés qu’aux femmes. En effet, il s’agit plus d’une sorte de naturalisation du métier, prolongement des fonctions naturelles des mères, devenues les éducatrices de leurs enfants à partir du 19e siècle. De ce fait, éduquer les jeunes enfants est une activité qui requiert des qualités féminines et non des compétences apprises en formation.
Il faut donc attendre 1945 pour que l’ensemble des écoles formant à ce métier créent un diplôme commun de jardinières d’enfants, devenant aussi jardinières-éducatrices un peu plus tard, avec des études s’étalant sur deux années. À cette époque, les jardins d’enfants sont enfin reconnus par une ordonnance et passent sous la surveillance des départements avec les crèches, les pouponnières et les garderies. L’introduction du terme « éducatrice » dans le diplôme des jardinières permet de positionner la profession en parallèle et en concurrence avec celle des institutrices. Mais cela ne suffit pas. Dans les années 1950, les jardinières-éducatrices qui ne sont pas bachelières, doivent quitter l’enseignement préscolaire réservé aux seules institutrices. Or, pour être institutrice, il faut détenir le baccalauréat. Ces jardinières d’enfants arrivent donc, au compte-goutte, dans les crèches, et uniquement dans les sections accueillant les enfants les plus âgés, souvent appelés les jardins d’enfants des crèches. Elles y organisent des activités à l’image de ce qui se pratique dans les jardins d’enfants autonomes pour les enfants à partir de 18 mois -2 ans, avec l’idée de les préparer à l’école maternelle qu’ils fréquenteront éventuellement un peu plus tard. Petit à petit, ces professionnelles vont prendre leur place dans les crèches, sortant même des jardins d’enfants et des sections de grands pour travailler auprès des bébés, avec les auxiliaires de puériculture, puis pour prendre la direction des établissements d’accueil du jeune enfant. Mais là, ce ne sera plus en tant que jardinières d’enfants, mais comme éducatrices de jeunes enfants… (à suivre…)
Laurence Rameau
PUBLIÉ LE 21 mai 2025