L’histoire des albums pour les bébés : un autre regard sur les tout premiers livres
Les spécialistes de l’histoire de la littérature enfantine se posent des questions autres que « Quels albums choisir ? », « Où et comment s’installer ? » et « Quels bénéfices pour le développement de l’enfant ? », caractéristiques d’une approche psychopédagogique. Leur objet d’étude porte essentiellement sur le choix des objets représentés, l’influence des techniques d’édition, l’évolution des tendances esthétiques, la place du bébé dans la société et le public ciblé par les éditeurs. Pour entrouvrir une porte sur ces dimensions historique, sociologique et esthétique, rien de tel que d’assister à une présentation de Cécile Boulaire, maître de conférence en littérature pour la jeunesse à l’Université de Tours, comme celle donnée le 18 novembre 2023 à Paris, sous le titre de « Petit panorama des albums pour bébés ». Par Fabienne Agnès Levine, psychopédagogue.
Qui est le « bébé » des livres pour bébés ?
Cécile Boulaire évoque un « inconfort intellectuel » en examinant la première production de livres dits pour bébés. Pourquoi donc ? Après avoir rappelé que
le mot « bébé », apparu en France seulement au cours du XIXe siècle, a dans un premier temps désigné la poupée des enfants et non pas l’enfant lui-même, elle fait remarquer que dans « La bibliothèque de Bébé », célèbre série d’albums de cette époque, les « bébés » en question ont au moins quatre ou cinq ans, comme le font comprendre les titres et les introductions : « Bébé ne sait pas lire », « Bébé saura bientôt lire » ou « Bébé sait lire », dont le sous-titre est « Courtes historiettes enfantines servant d’exercices de lecture ». De plus, ces livres s’adressaient aux enfants des classes aisées, comme en témoignent les illustrations dès la première page : jolies carafes et plats typiques de la société bourgeoise de l’époque. Le profil des parents qui achetaient ces ouvrages ne fait aucun doute.
Un « bébé » enfin bébé et un univers qui s’élargit
Il faudra attendre la fin de la première guerre mondiale, avec l’essor de la puériculture, pour que le bébé désigne l’enfant de moins de deux ans, voire de moins d’un an. Pour preuve, les illustrations systématiquement retrouvées sur les imagiers destinés aux bébés, les « vrais » cette fois : la baignoire, la brosse et le peigne, etc. Cécile Boulaire a repéré que depuis, le bain n’a plus cessé d’être une figure centrale des albums pour les tout-petits, même si la manière de représenter ce rituel quotidien a évolué. Toutefois, le monde présenté au bébé reste, à son goût, encore déréalisé, sans évocation – par exemple pour le bain – de l’eau qui éclabousse, du savon qui mousse, de l’adulte qui l’enveloppe le bébé dans une serviette, ou de tout ce qui donne de la vie et de la sensualité à ce moment. À partir des années 1980, l’évocation de la sensorialité et des émotions vont de mieux en mieux trouver leur place dans la représentation des scènes de la vie quotidienne, que ce soit toilette, repas, coucher, promenade…
Des objets décontextualisés plus que des scènes de la vie quotidienne
L’universitaire remarque aussi que, longtemps, les objets représentés dans les albums étaient comme « posés dans le vide », de manière à être identifiés e
t nommés séparément, de manière efficace pour isoler le vocabulaire mais coupés du vécu affectif et relationnel. Tant la présence de l’adulte qui lave l’enfant que les sensations corporelles du contact avec l’eau et le savon étaient gommées. Il en est de même avec les scènes de jouets : dans la plupart des albums, dessinés ou photographiés, ils avaient une place quasi géométrique au milieu de la page, plutôt qu’une disposition désordonnée au milieu d’enfants. Cette approche matérialiste de type « leçon de choses » s’atténue tout au long du XXe siècle, en même temps que des changements techniques et esthétiques. Dès les années 1970, les audaces de la photographe Tana Hoban donne le ton à des imagiers qui font appel à l’imaginaire, aux associations libres d’une page à l’autre et pas seulement à la nécessité de connaitre, puis reconnaître et nommer chaque objet, l’un après l’autre. Au XXIe siècle, la production est abondante et souvent, de grande qualité : les bébés ont enfin le droit de rêver ! C’est ce qui ressort de l’analyse par Cécile Boulaire d’une longue production d’albums des années 1870 aux années 1980 et au-delà.
Pourquoi tant d’œufs à la coque dans les albums ?
L’omniprésence d’objets représentés dans les premiers albums destinés aux jeunes enfants témoigne de la société de consommation qui a pris naissance dans la continuité de la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle. Pour la chercheuse en histoire de la littérature enfantine, il n’est don
c pas étonnant que la production d’hier et d’aujourd’hui reste marquée par une difficulté à se détacher de la volonté de décrypter le monde réel aux bébés. Avec humour, elle note une surreprésentation de l’œuf, tout particulièrement l’œuf à la coque avec son coquetier, et ce jusque dans les albums récents. À vérifier car c’est d’autant plus étonnant que l’œuf à la coque est introduit tardivement dans l’alimentation, et avec modération. Quoi qu’il en soit, l’œuf, avec tout ce qui l’entoure (coquetier, petite cuillère, poule, panier rempli d’œufs), n’est pas le seul objet reproduit systématiquement. C’est seulement avec l’ouvrage paru en 1993 « Les livres c’est bon pour les bébés. » qu’un point de bascule s’opère dans les pratiques et dans les réflexions autour de la lecture aux bébés. Cécile Boulaire note toutefois, avec une certaine sévérité, qu’une vision appauvrie de l’environnement des bébés a perduré dans les albums pour les bébés. Et même en examinant la production actuelle, elle trouve le foisonnement de l’univers affectif et sensoriel du bébé encore insuffisamment pris en compte. Ce sentiment n’est pas forcément partagé quand on feuillette les albums qui jonchent les tapis dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Mais nos critères sont probablement moins exigeants et notre regard moins aiguisé à détecter les marqueurs de choix éditoriaux.
Les albums entre les mains des bébés
À partir du moment où l’âge du bébé « lecteur » a baissé, s’est posée la question de la destruction du livre à force d’être mis à la bouche et soumis à des manipulations. Le « premier livre d’images indéchirable » paru en 1885 était en chromolithographie, donc en couleurs. Le procédé qui a succédé à la pierre gravée a été la toile imperméable puis le tissu imprimé, offrant de belles possibilités de maniabilité, avant que les techniques utilisant le carton et le plastique trouvent leur essor, jusqu’aux prouesses de l’édition contemporaine. En France, une étape marquante a été la parution de « La chenille qui fait des trous » en 1972 (d’après un livre publié en 1969 aux États-Unis). Depuis, son principe est devenu banal : dans chaque page, des trous dans le carton ont une fonction en lien avec l’histoire lue. Pour Cécile Boulaire, la voie est ouverte à des albums avec des expérimentations. Dans l’édition qui a suivi, elle salue toutes les transgressions faites au format classique du livre, ainsi que les audaces narratives. Selon ses termes, les premiers albums pour bébés manifestaient une volonté de « dressage langagier » des enfants de la bourgeoisie, l’intention étant d’apprendre à reconnaître les objets plutôt qu’évoquer les expériences de l’enfant. Depuis les années 1980 et 90, une grande diversité – avec des spécificités selon les publics identifiés par les éditeurs – et une meilleure prise en compte de la subjectivité enfantine ont marqué la littérature à destination des tout-petits. L’important est de ne pas rester « prisonnier d’un imaginaire autour de l’enfant ».
En écoutant Cécile Boulaire, on devine qu’elle accorde une grande confiance aux bébés dans leur capacité à accueillir la rêverie et l’inattendu, son expérience de lectrice dans les services hospitaliers de néonatologie à l’appui (dans le cadre de l’association Livre Passerelle à Tours).
Pour aller plus loin
Afreloce (association française de recherches sur les livres et objets culturels de l’enfance)
Cours en ligne (25 heures) sur la littérature jeunesse avec Cécile Boulaire
Source des images des livres anciens : « Gallica.bnf.fr / BnF »
Fabienne Agnès Levine
PUBLIÉ LE 27 novembre 2023
MIS À JOUR LE 12 juin 2024