Marine Deflandre, éducatrice spécialisée sur l’autisme : « Les enfants sont privés de lieux de socialisation »
Marine Deflandre est éducatrice spécialisée dans l’accompagnement des enfants présentant un trouble du neuro-développement et plus particulièrement l’autisme, depuis 10 ans. Elle nous raconte son métier-passion, ses victoires, mais aussi ses craintes.
Les Pros de la petite enfance : Pourquoi avez-vous décidé de devenir éducatrice spécialisée ?
Marine Deflandre : Lorsque j’étais plus jeune, avec mes mots d’enfants, à la question que souhaites-tu faire plus tard, je répondais : « aider les autres ». À l’école déjà j’aimais porter mon attention sur les difficultés que mes camarades pouvaient rencontrer et essayer de voir avec eux comme les dépasser. À l’adolescence j’ai donc cherché des métiers en lien avec le social et j’ai découvert celui d’Éducateur Spécialisé. Un déclic, une évidence, j’ai alors tout mis en place pour y arriver. J’interviens maintenant depuis plusieurs années en tant qu’éducatrice spécialisée, en libéral, sur les troubles du neuro-développement.
L’autisme est pour moi une richesse absolue. Il s’agit de découvrir comment l’enfant perçoit le monde et comment nous pouvons nous rencontrer afin que ce soit épanouissant pour lui. Comment adapter l’environnement et créer les opportunités d’apprentissages nécessaires à son éveil, à son développement.
Comment aidez-vous les enfants ?
J’accompagne des enfants lors de sessions allant d’une à plusieurs heures. Par exemple, je peux accompagner Thomas, 3 ans pendant 1h afin de travailler l’attention conjointe, le pointage, l’imitation avec différents jeux et soutenir ses parents pour qu’ils puissent au quotidien aider leur fils à développer ses compétences. Je peux accompagner Julie en crèche pour un temps d’inclusion avec de nouveaux adultes et enfants qu’elle ne connaît pas et qui l’angoissent beaucoup. Tout cela avec des enfants porteurs d’autisme ou avec de fortes suspicions.
Vous formez également les professionnels ?
En plus des accompagnements individualisés, je sensibilise et forme des professionnels à l’autisme et aux besoins particuliers de ces enfants extraordinaires. J’interviens en crèche, en Rpe ou tout autre lieu d’accueil du jeune enfant. Je les aide à comprendre ce qu’est un Trouble du Neuro Développement (TND). Il m’arrive aussi de les épauler sur la façon d’accompagner un enfant avec une suspicion ou un diagnostic d’autisme.
Au cours des échanges, nous pouvons aborder par exemple les différents types de guidances, la meilleure communication à choisir, comment offrir un maximum d’opportunités d’apprentissages à l’enfant ou bien comment utiliser ses centres d’intérêts restreints pour développer d’autres compétences.
Sont-ils suffisamment formés, outillés ?
Je suis vraiment passionnée par mon métier, je fonce avec cette envie d’adapter l’environnement et de mieux comprendre ces enfants, et ce qui me frustre est qu’en face, je sens que c’est difficile pour les professionnels quand ils ne connaissent pas. On se retrouve à mettre à distance ces enfants-là. Je donne des cours sur l’autisme aux Eje, et parfois elles tombent des nues quand je leur explique comment on intervient avec un enfant avec des besoins particuliers.
Idem pour l’accueil individuel, Je suis récemment intervenue sur une formation de 14h dans un Rpe via l’IRTS de Perpignan pour former des assistantes maternelles. Il y a de l’intérêt mais un manque flagrant de ressources et de connaissances. Aujourd’hui, dans les cursus de formation il y a un volet handicap, mais rien sur les TND et les TSA. Pourtant, je vous assure qu’il n’y a pas une crèche où on ne me remonte pas de cas d’enfants présentant des signes pouvant effectivement être liés aux TSA.
J’ai des parents qui aujourd’hui ne peuvent pas mettre leur enfant chez une assistante maternelle parce que les pros ne savent pas comment l’accueillir. En crèche, c’est souvent la même chose. Résultat, les familles ont leur enfant à la maison et l’un d’eux s’arrête de travailler. Les enfants sont privés de lieux de socialisation parce qu’on ne connaît pas ou parce qu’on a peur et les parents se retrouvent démunis. Mon vœu pour 2025 ? Que tous les lieux d’accueil de la petite enfance soient sensibilisés et formés au fait qu’il y a des enfants à besoins particuliers qui ont des troubles du neuro-développement et en particulier le TSA, qu’il y ait des professionnels qui puissent intervenir dans ces lieux quand des enfants posent question.
Vous insistez sur l’importance d’un dépistage précoce…
Le diagnostic précoce est une priorité absolue car plus tôt des signes sont repérés plus tôt nous pouvons soutenir l’éveil de l’enfant et accompagner sa famille. C’est chez le jeune enfant que le cerveau est le plus malléable. Cela signifie que c’est la période où il est le plus à même d’apprendre et d’acquérir des compétences qui lui serviront pour sa vie entière. Plus l’on attend, plus il est difficile pour l’enfant de s’adapter à son environnement et d’adapter l’environnement autour de lui. Plus l’on attend plus l’écart se creuse avec les enfants du même âge et il est plus difficile de suivre un cursus « ordinaire » : crèche, école, centre de loisirs
Certains professionnels sont favorables à un diagnostic précoce pour pouvoir mettre en place après des techniques éducatives, des accompagnements pour les enfants et pour leur famille. D’autres sont plus frileux, ne veulent pas mettre une étiquette sur le tout-petit. On va nous dire que l’enfant est encore jeune et qu’il vaut mieux attendre. « Il faut lui laisser le temps», « Ce n’est pas si important que ça ». En ce moment, je suis dans une école avec un petit garçon de 3 ans et il y a des troubles, mais la famille n’est pas en capacité de les voir pour le moment. La question qui se pose est alors comment soutenir la famille, l’équipe pédagogique et comment l’on peut déjà commencer à travailler avec l’enfant.
Il reste encore beaucoup à faire ?
Oui, trop d’enfants, d’adolescents et même d’adultes sont « laissés » en errance de diagnostic et en grandes difficultés dans leur quotidien. Il est primordial que notre société accepte qu’il y ait de plus en plus d’enfants présentant des besoins spécifiques et qu’il est de notre devoir de les accompagner. Il existe des stratégies éducatives validées par la Haute Autorité de Santé (HAS) qui aident véritablement les enfants et leurs familles, il existe des dizaines d’associations de familles qui œuvrent pour soutenir ces enfants, des centres de formation qui forment à différents outils de diagnostics, techniques éducatives.
La difficulté aujourd’hui est de trouver les financements pour les familles pour qu’un accompagnement de qualité et suffisant soit prodigué à leur enfant. C’est une avancée que le parlement se saisisse du repérage des TND, s’en est une autre de réellement mettre en place un accompagnement de qualité. Je ne veux pas dresser un tableau trop sombre car mon métier est aussi fait de plein de petites victoires. Un enfant qui évolue positivement et arrive à être en interaction avec moi, son regard à ce moment-là est absolument magnifique. Une famille qui vous dit merci parce qu’il a progressé, qu’il y arrive et que leur quotidien est un peu allégé, c’est pour moi le plus beau des cadeaux !
Vous avez en préparation un livre pour sensibiliser à l’autisme et à sa richesse.
Dans la continuité de mon travail avec les enfants, j’ai eu envie d’écrire un album jeunesse sur l’Autisme. Je suis vraiment partie de mon quotidien en tant qu’éducatrice spécialisée et de mes observations sur le terrain. J’ai à cœur de montrer l’autisme sous un autre regard, plus poétique et de participer à la sensibilisation du plus grand nombre à ce handicap invisible. Le lecteur découvrira donc Léna et son copain de classe Albin qui a un drôle de regard. Tantôt sur le côté, tantôt ailleurs, parfois soutenu et parfois furtif, mais toujours intense.
L’objectif est d’aborder ici l’une des particularités sensorielles pouvant être présente dans l’Autisme : La Vue. 6 autres tomes sont en préparation pour les 6 autres sens. Car oui nous en avons 7 ! Avec cet album jeunesse, pour lequel j’ai lancé une campagne de financement participatif, je souhaite créer un outil d’échanges, de partages et de réflexions afin que l’autisme ne soit plus perçu comme « bizarre ou qui fait peur », simplement comme une différence de perception.
Propos recueillis par Candice Satara
PUBLIÉ LE 23 décembre 2024