Marine Schmoll, psychologue : « Les livres devraient faire partie du projet éducatif et pédagogique de tous les lieux d’accueil »
Marine Schmoll est psychologue clinicienne, spécialiste petite enfance et parentalité, membre de l’A.NA.PSY.pe. (Association nationale des psychologues pour la petite enfance). Elle exerce en crèches et en libéral. Elle a, par le passé, à travers son prisme de psychologue, proposé des sélections thématiques d’albums pour les tout-petits sur le site Les Pros de la petite enfance. Dans Guide pratique et psychologique de la lecture aux jeunes enfants, elle met en commun sa double expertise pour inciter les professionnels – qui ne l’ont pas encore fait – à investir la lecture dans leur lieu d’accueil. Avec conviction, méthodologie et esprit pratique.
Les Pros de la Petite Enfance : En tant que psychologue, comment avez-vous rencontré la littérature jeunesse ?
Marine Schmoll : J’ai travaillé en PMI quelques années. Dans la salle d’attente, j’accueillais parfois les familles avec une lectrice de l’association Lire à Paris. Elle arrivait avec ses livres et les sortait dans la salle d’attente. Les enfants pouvaient s’en emparer librement. Parfois, c’étaient les parents qui leur lisaient le livre. En même temps que je découvrais la littérature pour les tout-petits, tout un monde s’est alors ouvert à moi. Ensuite, j’ai travaillé en crèche avec des directrices certaines et convaincues des bienfaits des livres pour les tout-petits, et qui les faisaient partie de leurs projets d’accueil. J’ai ainsi pu observer les enfants en lien avec les professionnels pendant des temps de lecture qui se succédaient. Langage, plaisir esthétique, élaboration de la pensée, compréhension des ressentis… J’ai vu à quel point ces temps de qualité étaient riches et tout ce que ça leur apportait. Parler (et écrire au sujet) des livres pour les jeunes enfants, communiquer, transmettre l’importance de cette véritable malle aux trésors pour les liens et les relations m’est de fait apparu comme évident.
Les bébés sont-ils des lecteurs comme les autres et sont-ils tous lecteurs ?
Du point de vue académique, non. En revanche, les bébés sont extrêmement sensibles, très précocement, à la musique des mots, à l’importance des mots, à la précision des mots et, en plus, ils sont de grands lecteurs d’images. D’ailleurs, ils montrent souvent des détails qui échappent aux adultes. Néanmoins, certains bébés peuvent ne pas se montrer attentifs quand on lit un livre ou avoir envie de ces temps-là, ça arrive. Mais ça ne veut pas dire que les livres ne vont jamais les intéresser. Un enfant qui ne s’intéresse absolument pas à la lecture de 0 à 6 ans, ça n’existe quasiment pas.
En revanche des structures d’accueil du jeune enfant sans projet autour du livre et de la lecture, ça existe encore…
C’est surtout très inégal. Il y a des lieux d’accueil collectifs et individuels où les livres sont extrêmement présents. D’une structure à l’autre, ce n’est pas du tout la même proposition et, dans certains lieux, c’est même très pauvre. Souvent, la lecture n’est pas considérée comme une priorité. Évidemment, quand l’équipe doit faire face à des absences non remplacées en raison de la pénurie de professionnels, elle ne va pas s’investir dans un projet lecture… ça se comprend tout à fait, mais ça alerte un peu. S’interroger sur la santé d’un lieu d’accueil, c’est aussi se demander quelle place est faite à la culture, à la créativité, et aux livres. Bien sûr, cela représente un investissement institutionnel à tous les étages et cela nécessite du temps, des budgets alloués, parfois des aides…Mais le bénéfice est réel, notamment en termes de lutte contre les inégalités.
Quelles sont les autres raisons qui expliquent l’absence du livre dans les structures d’accueil ?
Le coût peut également être un frein. Un livre coûte cher et, avec le temps, il s’abîme. Un projet autour des livres nécessite un budget pour les acheter, mais aussi les renouveler. Il existe certes des ressources gratuites, mais toutes les structures d’accueil n’en ont pas forcément à proximité. La méconnaissance est une autre raison que j’ai pu aussi constater. Certain.es professionnels n’ont pas l’habitude de lire parce qu’elles n’ont jamais eu l’occasion de voir des expériences de lecture ou de la pratiquer avec de jeunes enfants. Il faut qu’il y ait des professionnelles convaincues et un peu « moteur » pour embarquer une équipe dans un projet ou une activité autour du livre. La culture du livre pour les bébés est encore récente. Tant que les professionnelles ne l’expérimentent pas, elles ne vont pas y venir naturellement… Enfin, il y a une autre difficulté que j’ai rencontrée. Parfois, les livres sont là, mais ils ne vivent pas. Par exemple, à l’ouverture d’un nouveau lieu d’accueil, il peut y avoir plein de livres. Ils sont tous neufs et beaux. Mais s’il n’y a pas de projet soutenu autour de la lecture dans la structure, ils finissent par s’abîmer et ne sont pas remplacés… La lecture fait pourtant partie des expériences artistiques et culturelles qui éveillent la créativité et les sens du jeune enfant, comme le stipule la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant. Les livres devraient faire partie du projet éducatif et pédagogique de tous les lieux d’accueil. Mais, malgré les textes et les référentiels, ce n’est pas encore une attention portée par toutes les institutions.
Comment changer la donne et convaincre les professionnels, qui ne lisent pas, de s’investir dans la lecture ?
Quand j’interviens dans les crèches en tant que psychologue, j’encourage les expériences de lecture qui font intervenir des adultes extérieurs à la crèche. Ces expériences vont permettre aux professionnels d’observer elles-mêmes le plaisir que la lecture procure chez l’enfant et l’adulte. Une fois qu’elles l’ont observé, en général, elles n’ont plus de doute. Ensuite, les amener à lire elles-mêmes avec les enfants, c’est une autre étape… Selon la demande des professionnels, nous organisons des réunions à thème autour du livre ou des journées pédagogiques. J’insiste aussi pour qu’elles choisissent et lisent des livres qu’elles aiment, pour qu’elles aient envie de partager leur plaisir avec les tout-petits.
Pour lire avec de jeunes enfants, il faut des livres, mais aussi les disposer dans l’espace… Quelle place leur donner ?
Il y a plein de façons de les disposer. Déjà, il ne faut pas s’interdire de mettre des livres dans toutes les espaces : accueil, sommeil, motricité, activité, extérieur… Sans oublier le tapis des bébés sur lequel on peut déposer des livres appropriés. On peut aussi aménager un ou deux coins lectures repérables par les enfants marcheurs. Pour des questions de sécurité et éviter d’abîmer certains albums, il faut distinguer les livres en accès libres — sur des étagères à hauteur d’enfant ou dans des bacs — des livres en hauteur que l’adulte lit quand il est disponible pour accompagner pleinement l’enfant.
Est-ce qu’il y a des moments plus opportuns que d’autres pour lire avec les enfants ?
Il est intéressant d’alterner des temps formels à des temps libres. Certaines équipes rythment la journée par un rituel de lecture : parfois, c’est avant de dormir, parfois c’est juste avant de manger. Elles ne s’interdisent pas non plus d’improviser une lecture pour apaiser un peu les enfants ou pour les aider à patienter. Pendant les temps libres, c’est l’enfant qui prend le livre et qui demande à l’adulte de lui lire.
Les professionnelles doivent-elles privilégier la lecture individuelle ou en groupe ?
Chez les très jeunes enfants, ce qui est préconisé c’est la lecture individuelle. Cependant, dans une crèche, il y a forcément des temps de lecture en groupe… à condition que les enfants ne soient pas en trop grand nombre. Dans ces moments de lecture collective, un enfant peut bouger tout en continuant à écouter l’histoire. Inutile de l’empêcher, c’est sa manière à lui d’être dans la lecture.
Est-ce que les professionnels ont intérêt à faire des lectures thématiques en résonance au « vécu » émotionnel des tout-petits ?
Bien sûr. Les émotions quand elles ne sont pas le sujet du livre, mais un ingrédient de l’histoire mis en scène avec force leur donne la possibilité de ressentir leur ambivalence : j’aime, je n’aime pas ; je comprends que je ne peux pas faire ça, mais je n’arrive pas m’empêcher de le faire. Tout cette « pulsionnalité » est extrêmement présente dans les livres pour les tout-petits. Lire ces histoires avec eux, ça les rassure, car ils voient que c’est compliqué et complexe justement. C’est un outil de plus pour les aider petit à petit à savoir être et faire avec leurs émotions : les canaliser, les exprimer, les réguler… ça leur donne des clés de compréhension sans être des manuels ou des guides. Par exemple, pour faire face aux morsures, très fréquentes en collectivité, On ne peut pas de Jeanne Ashbé est un album très intéressant pour les enfants qui comprennent l’interdit sans réussir à l’assimiler. L’album ne parle pas directement de morsures et ne va pas forcément résoudre le problème, mais il permet de parler de la règle autrement avec l’enfant. Et il permet aussi à l’adulte, usé de répéter toujours la même chose, de se détendre avec l’enfant…
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 28 mars 2025