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Michel Vandenbroeck, professeur en pédagogie de la famille : « Les crèches sont des lieux où les responsabilités éducatives sont partagées avec les parents »

Dans Être parent dans un monde néolibéral, Michel Vandenbroeck, docteur en sciences de l’éducation, professeur en pédagogie de la famille à l’université de Gand en Belgique, décrypte le concept de parentalité et porte une analyse critique sur le soutien à la parentalité au XXIe siècle. Il déplore l’individualisation et la privatisation de la responsabilité parentale ainsi que la marchandisation de la petite enfance et prône un retour à une responsabilité partagée pour construire une société plus solidaire. Dans cet entretien, il s’attarde sur le rôle essentiel des professionnels de la petite enfance dans la resocialisation de la responsabilité parentale.


Les Pros de la Petite Enfance : D’où vient le mot parentalité et dans quel contexte est-il apparu ?

Ce concept émerge plus ou moins au tournant du siècle, fin des années 1990, début des années 2000, dans plusieurs pays : en France avec le mot parentalité mais aussi en Angleterre, en Allemagne, en Belgique… Ce mot exprime un changement dans la relation parent-enfant et dans la conception de ce qu’est un parent en mettant l’accent sur une série de compétences que le parent doit avoir ou devrait apprendre pour le bien-être du futur de l’enfant. Dès lors, il sous-entend aussi une méfiance vis-à-vis du parent soupçonné de ne pas être à la hauteur de ses responsabilités. Surtout, le concept ne prend pas en compte le contexte dans lequel vivent les parents, à savoir l’inégalité des conditions dans lesquelles ils essayent de prendre leurs responsabilités.

Michel Vanderbroek : Qu’implique cette décontextualisation ? Pouvez-vous donner un exemple ?

Prenons l’exemple de ce tragique fait divers dans lequel un mineur a été tué par un policier. Très vite, la réaction politique a été « où sont les parents ? » désignant ainsi des parents abstraits n’ayant pas été à la hauteur de leurs responsabilités. On retrouve exactement la même chose en Belgique avec les derniers chiffres Pisa, le pays ayant perdu plusieurs places dans le classement. Le ministre de l’Éducation a tout de suite réagi en disant que les parents ne faisaient pas leur boulot. Jamais il n’a évoqué, ni interrogé le système éducatif pour essayer de comprendre pourquoi le niveau avait baissé…

Cette désignation, jugeante, est très culpabilisante. Comment le vivent les parents ?

Eux-mêmes sont emprisonnés dans ce discours de responsabilités qu’ils renforcent dans les forums sur les réseaux sociaux. Ils y expriment leurs difficultés avec leur enfant et leurs angoisses de ne pas être à la hauteur. Résultat, une usine de coaching parental s’est mise en place, lucrative ou non. Elle diffuse des conseils contradictoires qui n’aident pas les parents mais qui, au contraire, les perdent. Aujourd’hui, l’objectif du soutien à la parentalité n’est pas d’améliorer les conditions de vie des parents mais de les rendre meilleurs parents malgré leurs conditions de vie. Depuis quelques décennies, on s’oriente même vers des programmes clefs en main avec une caution scientifique ! Cette efficience scientifique est d’ailleurs un préalable pour obtenir des financements…

Vous voulez parler du « Triple P », un programme de pratiques parentales positives ?

Oui. En Flandres, ce programme australien de soutien à la parentalité a fait l’objet d’investissements considérables pour des raisons légitimes puisqu’il a fait « ses preuves ». Ce programme dit aux parents comment faire en cinq consultations. Et si ça ne marche pas, c’est la faute des parents puisque le programme, lui, est au-dessus de tout soupçon… Depuis, le gouvernement flamand a pris ses distances car des études ont démontré « un biais substantiel dans des rapports sélectifs, et un rapport préférentiel de résultats positifs dans les résumés d’articles ».

Vous êtes également critique à l’égard des neurosciences, pourquoi ?

Je n’ai rien contre les neurosciences qui n’ont d’ailleurs pas fini de découvrir de nouvelles connaissances sur le cerveau. Mais je me méfie de l’instrumentalisation que l’on en fait via une vulgarisation qui fait l’amalgame entre périodes sensibles et périodes critiques. Il y a très peu de périodes critiques dans le développement de l’enfant mais on ne fait plus la distinction avec les périodes sensibles. Par ailleurs, cette vulgarisation est devenue incontestable et décontextualisée et elle contribue à remettre une couche d’incompétences aux parents qui, eux, ne peuvent pas voir ce qui se passe à l’intérieur d’un cerveau ! Il faut se méfier des sciences à la mode et ne pas oublier le contexte social, économique et politique dans lequel elles sont mises en avant pour prendre de la distance. D’ailleurs, il suffit de regarder en arrière pour observer que les conseils aux parents changent en fonction des modes et des époques…

Selon vous, quelles sont les bonnes pratiques de soutien à la parentalité ?

Celles qui permettent une resocialisation de la responsabilité parentale. Je pense notamment aux crèches parentales dans lesquels il existe un espace de partage et de solidarité. Même sans être parentales, les crèches en soi sont des lieux où les responsabilités éducatives sont partagées. C’est l’essence même des accueils collectifs.

Dans ces structures, les professionnels de la petite enfance jouent donc un rôle essentiel. Comment doivent-ils s’y prendre pour soutenir les parents ?

Ce partage de responsabilité implique un dialogue réciproque entre professionnels et parents sans qu’il y ait des postures prédéfinies avec, d’un côté, celui qui sait et, de l’autre, celui qui ne sait pas. Les professionnels peuvent exprimer leurs connaissances sur l’éducation, sans pour autant répondre à toutes les questions des parents. Quant aux parents, ils peuvent exprimer, en plus de leurs questions, leurs attentes et leurs angoisses. Les professionnels sont des experts dans l’accueil d’un groupe et de la position de l’enfant dans ce groupe. Les parents sont les experts de leur enfant à la maison. Ces deux expertises, complémentaires, permettent de partager la responsabilité éducative et de servir d’antidote à l’individualisation. Les parents ne sont pas seuls… Par ailleurs, face à une mère qui éprouve une difficulté pour arrêter l’allaitement, un professionnel peut aussi proposer d’en discuter avec une autre mère qui rencontre les mêmes difficultés. Cette mise en lien entre parents est aussi, à mon sens, une piste de socialisation intéressante pour ne pas laisser les parents seuls face à leurs questionnements.

Pour que les professionnels soient à l’écoute et disponibles pour les parents, ne faudrait-il pas les soutenir également ?

Le soutien à la parentalité passe aussi par le soutien aux professionnels. Cela nécessite des formations de qualité mais aussi des espace-temps de ressourcements, pour et entre les professionnels, en dehors de la présence des enfants. Enfin, selon moi, le soutien à la parentalité passe également par un maillage entre les différents services à la famille. Il faudrait que les crèches fassent elles-mêmes partie d’un réseau dans lequel les familles pourraient avoir accès à leurs droits, à des conseils pratiques, à des aides administratives… L’idée serait de décloisonner et rendre la circulation des informations plus fluides pour, in fine, partager la responsabilité éducative dans une société plus solidaire.
 

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 29 mars 2024

MIS À JOUR LE 08 avril 2024

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