Abonnés
Microcrèches Berceau des rois : la colère des pros après une liquidation judiciaire brutale
En septembre dernier, le groupe de microcrèches privées Berceau des rois a été placé en liquidation judiciaire, après la fermeture brutale de ses 60 structures, à la veille de la rentrée. En 2024, il avait fait l’acquisition du réseau des P’tits Babadins, grâce à l’entrée au capital d’un fonds d’investissement, devenant ainsi l’un des leaders français du secteur. Des professionnels, aujourd’hui licenciés économiques, dénoncent un management brutal et réclament des impayés.
En 2011, l’entrepreneur Armel Laminsi fonde le réseau de microcrèches privées Berceau des rois. Après quelques années de forte croissance, le réseau atteint une soixantaine de microcrèches Paje principalement basées en Île-de-France. Pour poursuivre sa stratégie d’expansion déjà rondement menée, Armel Laminsi fait entrer au capital, en 2024, le fonds d’investissement Adaxtra Capital, et fait l’acquisition rapide – en moins de neuf mois – des P’tits Babadins (Crèches Expansion), grâce au soutien financier de la banque d’investissement Alantra Private Debt. Une opération de plus de 20 millions d’euros. La fusion avec ce réseau de près de 100 microcrèches, déjà bien implantées en région parisienne, en fait le plus grand groupe de microcrèches en France, nommé Les Petits berceaux.
Une situation financière qui se dégrade
Mais tout cela n’est-il pas allé un peu trop vite ? Dès la fusion des deux réseaux, les équipes de Berceau des rois commencent à faire face à des difficultés d’organisation puis financières que la conjoncture ne vient pas arranger. Dans les équipes pédagogiques et de direction, on se serre les coudes, en soutien au président-fondateur qui semble plutôt apprécié, et pour que la qualité d’accueil ne soit pas impactée. On tente de faire des économies sur « le superflu » : les intervenants extérieurs, le soutien à la parentalité, et leurs efforts sont reconnus.
Kelly Fisher, coordinatrice petite enfance de secteur se souvient : « En 2024, ça a commencé à tirer sur les budgets : des bailleurs réclamaient d’être payés, il arrivait que des huissiers passent dans les crèches et parfois les livraisons (Ndlr : de couches et de lait) n’étaient pas faites. Les directrices compensaient en allant acheter elles-mêmes. Mais les équipes ne ressentaient pas cette tension, les enfants n’ont jamais manqué, les repas étaient livrés, les salaires ont toujours été versés et les formations maintenues », assure-t-elle.
Une fonction support externe délocalisée à l’étranger
Il faut dire que depuis quelques années, les directrices n’ont plus la main sur la gestion financière de leurs structures. Pour les décharger, la direction a mis en place une fonction support externe, basée à Yaoundé au Cameroun, qui gère tout le versant financier des structures : factures des familles, salaires des agents, livraisons, effectifs… Pour les équipes, cette organisation part peut-être d’une bonne intention mais a complètement « déresponsabilisé les directrices, coupées de la réalité de la gestion financière de la crèche, estime une responsable qui a souhaité garder l’anonymat. Certaines n’avaient même pas conscience que le taux de remplissage de la crèche pouvait impacter leur budget ! Elles n’ont jamais été formées à ces questions », explique-t-elle.
Un nouveau manager à distance et très brutal
A la fin du mois de mai 2025, le ton change et un nouvel interlocuteur prend subitement les rênes du groupe. Jean Firôme se présente comme « spécialiste du redressement d’entreprise », directeur opérationnel de Berceau des rois. Les équipes le décrivent comme « un homme antipathique et brutal », avec qui elles n’auront de contact qu’en visio ou au téléphone. Rapidement, il rompt la collaboration avec les fonctions support externes et demande aux équipes de reprendre de toute urgence la gestion financière des structures, sans aucun passage de relais ni formation. Nous sommes à la fin du mois, il faut facturer les familles de toutes les crèches du réseau. « En visio, Mr Firôme a hurlé : « Si vous ne facturez pas les familles, si je n’entre pas de cash lundi, mardi il n’y a plus d’entreprise vous êtes virés ! », rapporte la responsable. « Évidemment, nous avons fait de nombreuses erreurs de comptabilité qu’il a fallu régulariser ensuite. Puis nous avons dû gérer les salaires des agents. Comme nous n’avions pas les données, nous avions pour consigne de verser 95% du salaire précédent, ce qui pour certains salariés était une perte non négligeable », explique Kelly Fisher. Les équipes décrivent un homme au comportement imprévisible : « Avec les équipes de direction, en petit comité, il était d’une extrême violence dans ses propos. Mais lorsqu’il s’adressait à l’ensemble des salariés, il passait pour le sauveur ! ».
Redressement judiciaire et crise de gouvernance
A la fin du mois de juin, Berceau des rois est placé en redressement judiciaire. Au sein de la société, l’ambiance s’est dégradée et s’ouvre une violente crise de gouvernance. Armel Laminsi, en profond désaccord avec Jean Firôme est révoqué. « Il s’est fait « avoir » en signant un document par lequel il acceptait de se retirer à certaines conditions », estiment les professionnelles. Le 2 juillet, Jean Firôme est nommé à la direction du groupe « pour tenter de dresser une analyse objective de la situation et mettre en œuvre, si possible, un plan de retournement dont l’intention était de pérenniser les activités », indique la direction.
Professionnels et parents forment alors un collectif et adressent un courrier « Sauvons notre réseau » à leurs différents partenaires, aux PMI, au fonds d’investissement, à la direction. Courrier dans lequel ils font un état de la situation et formulent des propositions. Mais la direction et le fonds d’investissement ne donneront jamais suite.
Un nouvel organigramme sans Berceau des rois
Devenu président du groupe, Jean Firôme présente rapidement un nouvel organigramme qui doit être mis en place sans préavis, dès le lendemain. Surprise, les cadres des P‘tits Babadins occupent toutes les fonctions managériales, des postes sont supprimés sans autre forme de procès et les coordinatrices petite enfance deviennent « responsables d’exploitation » de 5 crèches, immédiatement et sans avoir été formées. « Un poste de gestion pure, là où notre cœur de métier était normalement l’accompagnement des pratiques. On m’a demandé de ne plus aller en crèche », précise Kelly Fisher. Elle raconte le sentiment d’abandon des professionnels, les crèches qui ne sont plus visitées, les commandes qui ne sont plus passées, et les directrices qui compensent sans être remboursées de leurs frais. « A ce moment, la crise de l’entreprise commence à impacter la qualité d’accueil, les parents s’inquiètent, il y a une ambiance terrible dans les équipes, mais les crèches restent remplies », décrit Kelly Fisher. A partir du mois de juin, les salaires sont perçus en retard, entre le 10 et le 17 du mois. Puis avec un plus d’un mois de retard. Les primes et variables sont supprimés
La fermeture brutale des structures
Pendant l’été, un audit est réalisé sous la présidence de Jean Firôme. A la rentrée des vacances d’été, le 25 août, les équipes organisent une journée pédagogique. « Il devait y avoir un état des lieux à la rentrée, il était question que les crèches les plus en difficultés ferment leurs portes mais la plupart se portaient plutôt bien ». Ce jour-là, lors d’une visio convoquée en urgence, Jean Firôme leur reproche la situation délicate du groupe. C’est pourquoi, indique la direction actuelle, il doit leur annoncer « la nécessité de fermer le réseau Berceau des Rois dès la rentrée du fait d’une situation qui ne permettait pas selon lui d’accueillir les enfants dans des conditions satisfaisantes ». Et demande aux directrices d’appeler tous les parents, car il n’y aura pas d’accueil dès lendemain. Un mail sera envoyé le soir même a 18h, veille de la rentrée. Les PMI seront d’un grand soutien pour les familles. Berceau des rois est donc placé en liquidation judiciaire. Et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, trois semaines plus tard, les professionnels vont devoir se relayer pour assurer une présence dans les crèches et faire du rangement.
Une nouvelle direction de groupe
Jean Firôme a quitté l’entreprise le 31 octobre dernier. Il a été mis fin à ses fonctions « d’un commun accord », précise la direction. Celui-ci n’a pas souhaité répondre à nos questions, précisant avoir « signé avec les actionnaires Adaxtra, propriétaires du groupe, un accord de confidentialité qui m’empêche de divulguer quelques informations que ce soit sur Berceau des rois et les raisons pour lesquelles il a fallu liquider le réseau ».
C’est Éléonore Dubart – auparavant directrice de gestion de Crèches Expansion – qui a pris la suite. Elle est aujourd’hui présidente du groupe Les Petits Berceaux. « Nous avons une relation déjà dégradée, estiment les professionnels, qui considèrent qu’il y a là un conflit d’intérêts car Éléonore Dubart marche dans les pas de son prédécesseur ».
Une régularisation qui tarde
Aujourd’hui, les salariés du réseau Berceau des rois desont licenciés économiques mais toujours dans l’attente de leur solde tout compte et documents de fin de contrat qui doivent leur permettre d’être pris en charge par France travail. Si la plupart ont accepté un Contrat de Sécurisation Professionnelle (CSP), les propositions de reclassement qui leur ont été faites leur semblent « aberrantes ». Des salariés disent ne pas encore avoir reçu l’intégralité de leurs salaires et notes de frais dues. Certains se retrouvent dans une situation d’extrême précarité, ont perdu leur logement…
Concernant la régularisation des documents et soldes dûs, Éléonore Dubart s’explique : « Il convient de noter préalablement que le réseau Berceau des Rois est aujourd’hui sous la supervision des mandataires judiciaires dans le cadre de sa liquidation. Le groupe n’assure plus de fonctions de direction mais se met à l’entière disposition naturellement des liquidateurs pour leur apporter toute assistance requise. L’établissement des documents de fin de contrat et soldes de tout compte a pu être rendu complexe compte tenu du nombre important de salariés, et là encore d’erreurs commises par la direction historique sur les bulletins de paie. Dès ma prise de fonction et de manière prioritaire, j’ai repris en urgence ces travaux avec l’aide d’un cabinet externe spécialisé afin d’établir et régulariser les soldes de tout compte et documents sociaux manquants, en lien avec les mandataires judiciaires.
Aujourd’hui, ce travail est quasiment finalisé et devrait donner lieu à régularisation auprès des salariés concernés. Nous regrettons évidemment que certaines personnes aient pu se retrouver dans des situations compliquées. Sachez que nous avons mis en œuvre tout ce que nous pouvions faire pour régulariser l’ensemble de la situation dans les meilleurs délais ».
Pour ce qui est du management violent dont témoignent les équipes, la présidente estime que « M. Jean Firôme en tant que dirigeant a appliqué ses méthodes et je ne me permettrais pas de les commenter ». Le collectif envisage de saisir les prud’hommes pour dénoncer les violences et les préjudices subis ces derniers mois par les équipes et les familles.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 04 décembre 2025