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Motricité libre : le point sur 14 idées reçues

Moins intervenir ne signifie pas être absent. Laisser l’enfant explorer librement n’empêche pas l’adulte de rester pleinement présent, notamment pendant les soins, ni d’aménager un environnement adapté. Au fil de ce vrai-faux, Emmanuelle Langlois, psychomotricienne, et Claire Manseau, psychomotricienne formée à l’approche piklérienne, reviennent sur les principes de la motricité libre, ses adaptations et les idées reçues qui perdurent.

Respecter la motricité libre, c’est laisser le bébé trouver seul ses possibilités motrices 

VRAI, mais…

Claire Manseau : C’est un principe fondamental : l’enfant construit ses acquisitions motrices par lui-même, en fonction de sa maturité neurologique, son envie affective ou sa capacité d’autonomisation. Cela ne s’enseigne pas : il les découvre par sa propre expérience. Il initie le mouvement lorsqu’il en a l’envie et les capacités, le répète autant de fois qu’il le souhaite, puis l’interrompt et le reprend à son rythme. Qu’on intervienne ou pas, c’est programmé un peu génétiquement. En revanche, c’est dans la qualité des expériences par lesquelles l’enfant y parvient que la pédagogie Pikler intervient. Mais « laisser » ne veut pas dire absence : c’est un cadre pensé (sécurité affective, environnement adapté) qui permet cette  autonomie.

Emmanuelle Langlois : L’adulte ne doit pas faire à la place de l’enfant. Il reste néanmoins présent pour l’encourager, entretenir la relation et mettre à sa disposition du matériel adapté à ses compétences du moment.Un enfant laissé seul sur son tapis, sans stimulation ni accompagnement, progressera peut-être, mais plus lentement : il reste un être social.

L’adulte joue un rôle essentiel dans la motricité libre 

VRAI

Claire Manseau : L’adulte est très engagé, il n’enseigne pas les mouvements, il soutient le développement. Cela suppose une observation fine, une présence attentive et un cadre sécurisé. Quand le bébé est petit, il l’installe sur le dos et ne le place pas dans une position qu’il n’a pas acquise par lui-même. Lorsqu’il l’a vu plusieurs fois se mettre assis puis revenir au sol, il peut éventuellement l’installer assis. L’adulte n’ intervient pas dans une guidance corporelle motrice de l’enfant. Il ne l’invite pas à se retourner en guidant le mouvement avec ses mains. L’enfant doit pouvoir trouver lui-même ses appuis et son équilibre, en fonction de ce qu’il ressent. En le poussant sur une main ou un genou, l’adulte risque de ne pas tenir compte de son tonus et de ses sensations. Si l’enfant se trouve réellement en difficulté ou se met à pleurer, il peut évidemment lui donner un petit coup de pouce.

Un point qu’on oublie parfois : le rôle de l’adulte consiste aussi à remettre l’espace en ordre. Quand les enfants ont joué et que les objets sont partout, on peut rassembler les voitures ou remettre discrètement la dînette en place, afin que l’environnement redevienne lisible. Lorsque les jouets sont tous mélangés, les enfants peuvent perdre leurs repères, commencer à s’ennuyer ou solliciter davantage les adultes.

La motricité libre suffit à répondre aux besoins de l’enfant

FAUX

Claire Manseau : La motricité libre ne suffit pas à elle seule. Il y a deux pans essentiels : les temps d’activité autonome et les moments de relation individuelle avec l’adulte. Un enfant qui n’est pas manipulé dans les temps de soins de façon ajustée, lente, douce, respectueuse des équilibres et de ses compétences, ne sait pas quoi faire lorsqu’il est installé seul en motricité libre sur le tapis. Les soins et le contact corporel le nourrissent sur le plan affectif et relationnel. A Lóczy, dans la pouponnière d’Emmi Pikler, la qualité des soins était particulièrement travaillée afin que l’enfant puisse ensuite profiter pleinement de son temps d’exploration.

En motricité libre, l’aménagement de l’environnement importe peu, du moment que l’enfant peut bouger librement. 

FAUX

Claire Manseau : L’environnement joue un rôle majeur, il permet l’activité autonome. La motricité libre repose sur des soins nourrissants et un environnement adapté. Les objets proposés doivent correspondre aux capacités du bébé. À 4 ou 5 mois, un gros ballon qu’il ne peut pas saisir ne lui apporte rien. En revanche, un ballon légèrement dégonflé peut être attrapé, porté à la bouche ou passé d’une main à l’autre. Comme il ne roule pas trop loin, l’enfant peut aussi essayer de le retrouver. En collectivité, il n’est pas nécessaire de multiplier les jouets. En revanche, proposer les mêmes objets pendant plusieurs semaines peut offrir des repères rassurants. L’adulte observe la manière dont le bébé s’en saisit, puis fait évoluer ses propositions lorsqu’il s’en désintéresse ou commence à se déplacer.

Emmanuelle Langlois : Oui, l’adulte joue un rôle essentiel dans la préparation de l’environnement. Il observe les compétences du bébé, choisit du matériel adapté et fait évoluer l’espace selon ses besoins. Lorsqu’un enfant commence à ramper ou à se mettre à quatre pattes, il peut par exemple placer un appui derrière ses pieds. Il ne le pousse pas et ne réalise pas le mouvement à sa place : l’enfant découvre lui-même comment prendre appui.

Les parcours moteurs sont contraires à la motricité libre

VRAI, mais …

Claire Manseau : Dès qu’on incite ou dirige l’enfant vers un mouvement prédéterminé, on sort de la logique de motricité autonome, où l’initiative doit rester entièrement à l’enfant. Il n’y a pas besoin de diriger, enseigner les acquisitions motrices, ni de créer des défis moteurs. L’enfant se crée lui-même les situations adaptées à son niveau si l’environnement est suffisamment riche et sécurisé où les défis sont librement accessibles, libre à l’enfant de les investir ou non. Il perçoit ainsi plus finement son équilibre, ses appuis, ses transferts de poids, ses multiples sensations perceptives et proprioceptives. Pour autant, un petit plan incliné, une petite estrade, ce que les adultes appellent un parcours – je préfère parler d’« installation motrice » – est possible. Mais celui-ci ne doit pas avoir de début ni de fin. Il s’agit d’un espace d’exploration libre. On ne lui indique pas où commencer ni où terminer : c’est une mise à disposition.

Le tummy time est incompatible avec la motricité libre

FAUX et VRAI

Emmanuelle Langlois : Dans la théorie de base, on évite de placer l’enfant dans une position qu’il n’a pas acquise par lui-même. La HAS recommande cependant de varier les postures du bébé lorsqu’il est éveillé et précise que les positions ventrale et latérale peuvent être explorées lors d’un échange avec l’adulte, sous surveillance permanente. Le temps sur le ventre doit rester un moment accompagné, avec des paroles et des jeux. Dès que l’enfant fatigue, on change de position, sans chercher à respecter une durée imposée. Cela ne l’empêchera pas de découvrir ensuite le retournement par lui-même. On l’aide surtout à tonifier les muscles dont il aura besoin lorsqu’il se retrouvera sur le ventre.

Claire Manseau : Pour moi, il n’est pas nécessaire d’installer sur le ventre un bébé qui n’a pas encore trouvé cette position par lui-même. S’il ne sait pas y arriver, comment pourra-t-il en sortir en cas de difficulté ? Quand on a l’enfant en portage, il est sur son ventre, il ressent ses appuis ventraux, il peut avoir les sensations de redressement  de la tête, des repoussées sur ses bras, tout cela en accordage tonique avec le corps de l’adulte. Les temps de change peuvent aussi être l’occasion d’un temps court pour sentir son ventre, mais l’idée est de ne pas le laisser dans une  position qu’il n’a pas trouvé seul, sinon comment retrouver le chemin pour retourner sur son dos. Sans cet accompagnement, le tummy time peut, à mon sens, provoquer une hyperextension du dos et de la nuque, voire des contractures, chez un enfant qui n’est pas encore suffisamment compétent. Concernant la plagiocéphalie, le problème vient plutôt de bébés qui ne bougent pas assez sur le dos. Les placer sur le ventre ne résout pas nécessairement la difficulté s’ils ne peuvent pas davantage y bouger.

La motricité libre doit être appliquée de la même manière à tous les bébés

FAUX

Emmanuelle Langlois : Il faut s’adapter à chaque enfant. Chez certains bébés qui souffrent de reflux, par exemple, la position allongée peut être inconfortable. Le but, ce n’est pas non plus qu’ils soient douloureux toute la journée. On peut alors les porter davantage ou les maintenir en position verticale, plutôt que d’appliquer une règle de façon rigide. Pour beaucoup de troubles, le diagnostic est rarement posé avant l’âge de trois ans. Et le diagnostic ne suffit pas non plus à déterminer l’accompagnement : deux enfants présentant le même trouble peuvent avoir des développements très différents. Il faut s’adapter au développement réel de chacun. Si l’on constate que la motricité libre ne permet pas à un enfant de progresser, notamment lorsqu’il présente un retard de développement, il peut devenir nécessaire de le stimuler, de l’encourager ou de guider certains mouvements. La présence de psychomotriciens ou d’autres professionnels formés peut aider les équipes à ajuster leurs pratiques.

Claire Manseau : L’observation individualisée est primordiale. La motricité libre n’est pas incompatible avec le handicap, mais l’environnement doit être adapté aux particularités de l’enfant. Il peut avoir besoin d’objets plus colorés, sonores, légers ou faciles à saisir pour pouvoir s’y intéresser. En crèche, on peut lui proposer, comme aux autres, un temps de motricité libre ou d’activité autonome. Pendant ce temps, l’enfant initie son acquisition motrice selon ses envies et ses capacités. En parallèle, des séances de kinésithérapie, de psychomotricité ou d’autres soins peuvent être nécessaires. Ces accompagnements ne remplacent pas l’activité autonome : ils peuvent au contraire nourrir les compétences que l’enfant mobilisera ensuite par lui-même. Quel que soit son handicap, l’enfant a besoin de connaître son corps, sentir qu’il est compétent. L’idée primordiale est de permettre à l’enfant quel que soit son trouble (prématurité, handicaps ou particularités du  développement), d’initier, explorer et acquérir à son rythme, avec confiance et plaisir ses compétences motrices, et la maîtrise de son corps.

La motricité libre s’oppose au portage et au corps-à-corps

FAUX

Emmanuelle Langlois : Lorsqu’il est porté, notamment quand il apprend à tenir sa tête, l’enfant reste actif : il mobilise son tonus pour se redresser et regarder autour de lui. S’il fatigue, il peut aussi se relâcher dans les bras de l’adulte parce qu’il s’y sent en sécurité. Il a besoin de cette relation pour pouvoir ensuite explorer ce qui l’entoure. Le portage n’a pas le même sens que le fait d’asseoir un bébé en le calant entre des coussins. Installé assis sans maîtriser cette position, il ne se sent pas en sécurité et risque au contraire d’être très tendu. En revanche, si l’enfant est porté en permanence et rarement posé au sol, il aura moins de possibilités de développer le ramper ou le quatre-pattes.

La motricité selon  Emmi Pikler s’est enrichi avec les connaissances actuelles 

VRAI

Emmanuelle Langlois : La théorie n’a pas changé : les principes de base sont toujours là. Mais il faut adapter les pratiques aux situations et aux connaissances actuelles. Ce que nous apprennent les dernières connaissances, notamment les neurosciences est que ce qui compte, c’est la répétition et la durée. Une journée durant laquelle tout n’a pas pu être mis en place comme prévu n’efface pas ce qui a été fait auparavant. De la même manière, si une grand-mère fait marcher un enfant pendant une heure alors que, le reste de la semaine, il est libre d’explorer, cela ne va pas perturber tous ses apprentissages. Ce moment peut aussi nourrir le lien avec elle. Il n’est pas nécessaire d’appliquer la motricité libre avec une rigueur militaire. Le but n’est pas de faire du Pikler pour faire du Pikler, mais de s’en inspirer et de l’adapter à la réalité.

Claire Manseau :  Les connaissances sur le développement moteur, les interactions précoces et la prévention des déformations crâniennes ont enrichi les pratiques sans remettre en cause les principes fondamentaux. Le concept n’a pas beaucoup évolué, parce qu’il était déjà très riche. Il a surtout été déformé ou mal compris et a encore besoin d’être expliqué. Je ne connais pas suffisamment les recherches les plus récentes, j’ai néanmoins l’intuition que les travaux cliniques d’André Bullinger ont, par exemple, confirmé certains principes qu’Emmi Pikler mettait déjà en pratique trente ans auparavant.

La motricité libre est devenue un dogme

VRAI et FAUX

Claire Manseau : Le concept est parfois appliqué de façon rigide, culpabilisante sans tenir compte du contexte — ce qui  contredit l’esprit d’observation individualisée qui l’a fondé. Toute l’œuvre d’Emmi Pikler repose sur l’observation fine de chaque enfant, la connaissance de qui il est, son tempérament, et l’adaptation que l’adulte doit développer pour soutenir son développement. Une application rigide et sans réflexion est contraire à son esprit. Par exemple, lorsqu’un enfant est coincé sur un toboggan, l’adulte ne peut pas simplement dire : « Il est en motricité libre, il se débrouille. » Nous ne sommes pas là pour mettre les enfants en difficulté. La présence de l’adulte doit être rassurante et aider l’enfant à trouver une solution. On peut se placer à côté de lui, lui proposer un appui ou l’accompagner s’il ne parvient pas à sortir d’une posture.

Une autre interprétation trop stricte consiste à ne retenir que les temps durant lesquels l’enfant joue et explore seul. Les soins qu’il ne peut pas réaliser par lui-même – manger, être changé ou se coucher – ont autant de valeur. Comme je l’ai dit, sans des moments de relation individuelle suffisamment nourrissants, la motricité libre ne fonctionne pas. Elle ne consiste pas à laisser l’enfant se débrouiller seul.

La motricité libre s’exprime mieux dehors que dedans

FAUX

Emmanuelle Langlois : Dans un environnement naturel, les surfaces ne sont pas toujours planes, les hauteurs varient et les sols sont plus instables : l’enfant doit davantage observer et s’adapter. Les espaces, souvent plus grands et moins bruyants, peuvent aussi être plus apaisants. Ce n’est ni mieux ni moins bien qu’à l’intérieur : c’est différent et cela offre d’autres appuis et d’autres expériences.

Laisser l’enfant libre, c’est l’exposer davantage au danger

FAUX

Emmanuelle Langlois : L’enjeu est que l’enfant puisse se dire : « Je suis capable de faire, je n’ai pas besoin que l’adulte fasse à ma place. » Il prend confiance en lui parce qu’il connaît ce qu’il sait faire et ce qu’il ne maîtrise pas encore. Comme il a découvert les étapes par lui-même, il sait aussi comment parvenir dans une position et comment en revenir. On pourrait croire que la motricité libre fabrique des enfants casse-cou, mais je pense que c’est plutôt l’inverse. Ils connaissent mieux leur corps, leurs sensations, leurs appuis et leurs limites. Un enfant peut sentir qu’il est monté trop haut, que cela lui fait peur, puis choisir de redescendre. Cette connaissance de son corps lui permet d’explorer son environnement avec davantage de sécurité.

La motricité libre est davantage une posture professionnelle qu’une méthode

VRAI

Claire Manseau : La motricité libre fait partie d’une conception globale de l’enfant. Ce n’est pas une simple technique mais une manière de penser la relation éducative, fondée sur le respect de l’initiative de l’enfant. C’est une qualité de regard et de présence, pas une technique ou un protocole à appliquer mécaniquement.

Les parents ont souvent des réticences : les pros doivent les convaincre

FAUX

Emmanuelle Langlois : Il arrive que certaines professionnelles aient un discours un peu trop dirigiste avec les parents. Le but n’est pas de donner aux familles une règle de plus. Il faut aussi tenir compte de la situation de chaque famille. Une mère débordée par plusieurs enfants en bas âge peut parfois avoir besoin d’utiliser une chaise haute ou un transat. Il ne s’agit pas de la culpabiliser. Beaucoup de personnes de notre génération n’ont pas bénéficié de la motricité libre, certaines ont même appris à marcher avec un youpala, sans rencontrer nécessairement de difficultés. Pour moi, l’absence de motricité libre peut constituer un facteur de risque, notamment chez un enfant présentant déjà certaines vulnérabilités, mais elle n’entraîne pas automatiquement un retard. Les familles subissent déjà de nombreuses injonctions. Les professionnels ont une responsabilité différente : ils doivent être formés, comprendre le sens de leurs pratiques et essayer de faire au mieux.

Claire Manseau : Il n’y a pas d’injonction à donner aux parents sur leur façon de faire : cela leur appartient. On peut, dans une observation commune, mettre en valeur la manière dont l’enfant s’occupe seul et montrer qu’on n’a pas forcément besoin de lui apprendre à faire les choses, parce qu’il va les trouver par lui-même. Mais la motricité libre peut aussi n’appartenir qu’à la crèche. Un enfant peut grandir et aller très bien, même s’il en a peu bénéficié.

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 19 août 2026

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