S’abonner
Espace
Abonnés

Muriel Gasco, présidente d’Accent Petite Enfance : « Il faudrait donner plus de place aux gestionnaires »

Mi-mai des adhérents marseillais d’Accent Petite Enfance, collectif associatif des gestionnaires d’Établissements d’Accueil de Jeunes Enfants issus de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), ont alerté financiers et partenaires de la précarité de leur situation. La pérennité de leurs structures est menacée et, même si le constat n’est pas récent, cela n’a de cesse de s’empirer. On fait le point avec Muriel Gasco, présidente d’Accent petite enfance, sur la situation des crèches associatives à Marseille, et sur le reste du territoire.


Les Pros de la Petite Enfance : Les adhérents marseillais d’Accent Petite Enfance ont envoyé une lettre aux partenaires institutionnels de la ville de Marseille et du département des Bouches-du-Rhône pour les alerter de la fragilité de leur situation et leur demander une rencontre dès que possible. Des difficultés qui ne sont pas seulement propres aux crèches associatives de Marseille…
 
Muriel Gasco : Non tout à fait, ce n’est pas qu’à Marseille. Mais ce sont les gestionnaires de Marseille qui, au nom d’Accent, (et d’autres non adhérents se sont unis) ont ouvert un peu la voie avec ce courrier qui a été envoyé aux institutionnels de la ville et du département des Bouches-du-Rhône et de la Région.
Dans certaines régions, des adhérents d’Accent rencontrent assez régulièrement (parfois tous les deux mois) les institutions locales, et cela fonctionne très bien. A Marseille, comme dans d’autres territoires, nos adhérents regrettent de ne pas avoir de liens justement avec les institutionnels. Sur ce point, il existe une grande disparité territoriale. Ce courrier est une alerte, mais, il n’y a pas de colère, de revendications. Il a été fait dans un esprit d’ouverture. Ils viennent exprimer un besoin, une volonté de mettre des énergies en commun vers un objectif : le maintien et la continuité d’un accueil de qualité.
 
Le gestionnaire ne serait donc pas assez pris en compte selon vous ?
Dans certains territoires, l’acteur gestionnaire est en effet invisible. Et dans les textes, il l’est aussi. On parle des Eaje, de la directrice de crèche, de l’équipe de crèche, des parents, des enfants, mais finalement c’est le gestionnaire, qui a la responsabilité de veiller à la mise en œuvre de la réglementation (décrets, circulaires…), de répondre aux différentes institutions pour en assurer l’ouverture et le fonctionnement, qui doit s’assurer de la mise en place et des financements des formations des équipes. C’est lui aussi qui a la responsabilité de répondre aux contrôles internes et externes. Or, aujourd’hui, dans le monde de l’ESS, on a le sentiment que le gestionnaire n’est pas assez reconnu comme un partenaire à part entière au niveau local alors même qu’il est le plus proche et assure un service public concourant à l’intérêt général.

Dans ce courrier, les cinq gestionnaires marseillais évoquent « des injonctions paradoxales épuisantes », c’est-à-dire ?
 La multiplication des interlocuteurs, c’est très bien dit d’ailleurs dans le courrier, est propice aux injonctions paradoxales. Par exemple : d’un côté, on nous dit qu’il faut former plus de personnel, mais de l’autre on nous dit que pour les Opco, suivant votre taille, vous ne pourrez pas faire plus de 20 dossiers et que le crédit est plafonné à 8000 euros. Et, quelques mois, après on nous indique qu’un nouveau fonds national de l’emploi a été créé, alors qu’on l’ignorait. Nous développons la qualité d’accueil depuis de nombreuses années et organisons des formations au delà de nos budgets formation afin de maintenir la qualité d’accueil et développer les compétences de nos professionnelles, malheureusement nous manquons de moyens humains. Nous sommes tous concernés et pas seulement l’ESS par ce problème là et tant qu’il ne sera pas résolu, nous ne pourrons pas répondre à ce ce critère de qualité visée.
La pénurie de professionnels également nous met en incapacité de mettre en œuvre les décrets auxquels nous adhérons en grande partie, car il permet une montée en compétence de la profession qualitativement et nous confère une véritable identité et reconnaissance de cœur de métier qui nous faisait défaut jusqu’à maintenant.
Notons que certains textes avec deux ans de recul nous semblent importants à modifier ou à adapter et que ces derniers doivent prendre en compte une variable essentielle « le temps ».
 
Dans leur lettre, les cinq gestionnaires dénoncent le fait que la ville de Marseille vienne « décimer les équipes associatives en pratiquant des politiques de salaire impossibles à suivre par les associations ». Que pouvez-vous en dire ?
 Le terme « décimer » ne signifie pas que ce soit une volonté mais un constat factuel. Nous n’avons pas les mêmes avantages que le secteur public. Dans le secteur public de manière générale, il y a de nombreux avantages liés au statut de la fonction publique territoriale (congés, RTT, avantages gratuité des transports par exemple…) et le personnel petite enfance est mieux rémunéré. Les moyens ne sont pas les mêmes pour les crèches communales que pour les crèches associatives. Donc c’est vrai que, chaque année, des professionnels du secteur de l’ESS passent les concours pour bénéficier de tous les avantages que peuvent leur offrir la fonction publique territoriale.
Et ce même si nous avons des conventions collectives très favorables aux salariés, parfois difficilement applicables pour certains adhérents car très coûteuses.
 
Et le contexte de pénurie de professionnels n’arrange pas les choses…
Oui, cela les aggrave même en contexte de pénurie, car cette fuite vers le secteur public (au sens large : municipalité, hôpitaux…) a toujours existé car les conditions d’accueil des professionnels sont plus avantageuses dans le secteur public.
 
Le bonus attractivité est toutefois une bonne nouvelle, du moins pour l’heure pour les crèches associatives appliquant la CCN Alisfa, puisqu’il permet l’accompagnement financier par l’Etat des revalorisations salariales des professionnels de la petite enfance…
Une bonne nouvelle… je ne sais pas, c’est trop tôt pour le dire même si le principe par lui-même est très positif ! Certains points m’inquiètent et m’interrogent. Par exemple, les 150 euros d’augmentation nets mensuels. Est-ce que cela veut dire que les associations qui payaient déjà très bien leur salarié et ont revalorisé de 100 ou 120 euros les salaires de leurs professionnels en sont exclues ?
Et les Caf, comment cela va-t-il se passer si les critères d’éligibilités ne sont pas remplis à 100% ? Cela demande plus de clarté, c’est complexe,
Certains adhérents ont déjà engagé la dépense d’autres pas, cela va trop vite d’un côté alors que les modalités et les conditions d’allocation des aides ne sont pas connues. Et compte tenu du dispositif que se passera-t-il à la fin de la COG ? Il y a un problème de chronologie. On nous dit de mettre en place les revalorisations depuis le 1er janvier, ce qui fait une importante avance de trésorerie qui met en difficultés les gestionnaires, or on ne sait pas encore les conditions de mise en application des critères d’éligibilité. Ça mène à de la confusion, de l’inquiétude, à des tensions inutiles.
 
Aujourd’hui de nombreuses crèches associatives sont en danger. Est-ce lié à leur modèle économique ?
 Oui, d’une certaine façon puisque le monde de l’ESS est moins structuré et moins « professionnalisé » que d’autres modèles économiques. Les associations ont moins de moyens humains affectés aux postes administratifs, ce qui ne veut pas dire que leur modèle économique n’est pas bon. Cela demande un accompagnement différent ou plus adapté à chaque type de structures avec une communication et une meilleure prise en compte des difficultés rencontrées : aujourd’hui des problèmes humains, de temps – pour absorber tous ces textes et toutes ces obligations pour lesquelles on est favorables – et bien sûr financiers.
Et là encore je soulignerai la disparité d’un territoire à l’autre. Dans certains territoires, les communes donnent zéro centime alors que dans d’autres elles accompagnent énormément la petite enfance. Alors qu’il est de leurs responsabilités d’assurer cette « charge ».
La commune a en charge la petite enfance, l’enfance enfin du moins le primaire, les collèges étant de la responsabilité décentralisée des départements ; comme les lycées et universités, celle des régions.
Le choix de la commune en qualité d’autorité organisatrice est cohérent avec les décentralisations territoriales transférant les compétences et les ressources de l’Etat à ces dernières en matière de petite enfance.
 
Que préconisez-vous à court terme pour sauver les crèches associatives ?
Avant tout quand cela ne se pratique pas encore, des rencontres entre gestionnaires et institutions au niveau local. Finalement que l’ambition du service public soit d’avoir une co construction partenariale pluri institutionnelle avec les gestionnaires. Une co construction permettrait en effet d’avoir une meilleure connaissance des attentes, des besoins, une définition des missions des uns et des autres avec un accompagnement qui est absolument nécessaire. Il est impératif que les choses se fassent étape par étape. Que l’on prenne le temps de les faire. On pourrait imaginer un comité de suivi, un lieu d’échanges avec des périodicités établies avec une politique locale globale. En clair, que ce qui est fait au niveau national (avec le Comité de filière petite enfance, la Cnaf, la DGCS…) soit repris localement. Que le gestionnaire devienne enfin un acteur cité, visible, qu’il soit clairement identifié, tracé.
 
 
* L’Association La Maison de la Famille, L’Association Poussy crèche, L’Association Sauvegarde 13, l’Association Léo Lagrange, et la Fondation d’Auteuil petite enfance adhérents d’accent petite enfance auquel se sont associés, la Ligue de l’Enseignement FAIL 13, l’IFAC.
 

Pouponnières : la députée Isabelle Santiago en appelle à la ministre Sarah El Haïry

Bénédicte Guislain : « L’observation active des bébés, c’est de l’anti-routine »

La surstimulation du tout-petit 1

La surstimulation 2

Vous avez envie de lire la suite ?

Abonnez-vous dès maintenant

Propos recueillis par Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 31 mai 2024

MIS À JOUR LE 02 juin 2024

Ajouter aux favoris