« On nous a abandonnées ». Le témoignage d’une directrice après la fermeture de ses deux crèches
À quelques jours de la fermeture soudaine de plusieurs crèches du groupe Infans placé en redressement judiciaire en mars dernier, la directrice de deux structures raconte ces semaines de chaos, de silence et d’abandon vécues par son équipe et elle-même. En un mois, les professionnelles ont dû prévenir les familles, encaisser le choc tout en continuant leur mission d’accueil…jusqu’au bout.
Hélène* est directrice de deux micro-crèches du groupe Infans depuis 2007. Elle a appris à la fin du mois d’avril que ses établissements allaient fermer leurs portes le 31 mai. « L’équipe était sous le choc et les familles totalement désemparées, confie-t-elle. Un mois pour se retourner et retrouver un mode d’accueil, c’est mission impossible. Certaines n’ont toujours rien alors qu’on ferme mercredi de la semaine prochaine. » L’annonce de cette fermeture, même si le délai est extrêmement court, n’est pas une surprise, le groupe Infans est dans la tourmente depuis plusieurs mois déjà. Spécialisé à l’origine dans la formation à distance de professionnels de la petite enfance, l’entreprise s’est lancée dans le développement de crèches et a acquis en 2023 la majorité des crèches Neokids, 13 au total.
Accumulation de difficultés financières
Mais la nouvelle aventure tourne rapidement court : Infans, désormais à la tête d’un réseau de 30 crèches, perd de l’argent, beaucoup d’argent. « Le PDG, M. Combe, nous a prévenues au mois de novembre qu’il voulait vendre. Nous avons eu plusieurs visites, mais rien ne s’est concrétisé. Puis il y a eu le redressement judiciaire en mars 2025, un nouvel appel d’offre qui n’a pas non plus abouti ». Hélène n’est pas surprise de l’absence de repreneurs. « Depuis le rachat par Infans, les crèches n’ont clairement pas été entretenues, il n’y a pas eu nécessairement de renouvellement de matériel ou de coup de peinture à l’intérieur. Je pense que les acheteurs potentiels ont eu du mal à se projeter. »
Pour la directrice et ses équipes, dix personnes au total, l’annonce de la fermeture est un nouveau coup de massue, moins de deux ans après un rachat qui leur avait redonné de l’espoir. « À l’époque, ils étaient confiants dans leur projet, se souvient la directrice. En tant que représentante des salariés, j’avais suivi toute la procédure Neokids, je savais qu’ils avaient préparé un business plan sur 5 ans. Mais la croissance a été très rapide, ils n’ont pas mesuré les besoins matériels et humains. C’est dur de revivre ça une seconde fois. La direction nous a dit que nous sommes une “erreur de stratégie”. Mais nous, on n’est pas juste un chiffre sur un business plan. Il y a des humains derrière. »
Des conditions de travail dégradées
Depuis l’été, Hélène sentait le vent tourner. Des problèmes financiers qui s’accumulent : relances de prestataires non payés, courriers d’huissiers… Un climat anxiogène qui s’installe et mine le moral des troupes. Mais elle l’assure, dans ses établissements, les enfants n’ont jamais manqué de rien et les équipes sont toujours restées investies. Durant les vacances de Noël, les salariées sont contraintes de poser des récupérations d’heures supplémentaires à la place de congés, pour éviter leur paiement au 31 décembre. « On n’a pas eu le choix. la direction ne voulait pas payer les heures supplémentaires. »
En janvier, c’est le coup de grâce : les paies ne sont pas versées. « On nous dit qu’il va falloir patienter jusqu’au 10 ou au 15, car l’entreprise est en grande difficulté. On comprend qu’ils attendent les virements des parents. » La situation se régularise au mois de février. Les salariées qui ont déjà vécu une situation similaire chez Neokids ne perdent pas de temps et alertent les syndicats, l’inspection du travail, la presse. Dès janvier, le SNPPE alerte contre des dérives inacceptables.
Absence de dialogue social
Au 22 avril, la fermeture est officialisée. La direction a envoyé deux mails en tout et pour tout. « Le siège est à Lyon. Personne ne nous a appelées, personne n’est venu nous voir. On se sent complètement abandonné. » Le dialogue social est au point mort. Aucun CSE n’a jamais été mis en place, alors même que la taille de l’entreprise l’exigeait légalement. Une représentante du personnel a été élue, mais elle est systématiquement écartée des réunions. Elle ne reçoit même pas les convocations aux audiences. La directrice témoigne d’un climat de méfiance et de contrôle vis-à-vis des salariées engagées. Elle a aussi remarqué des modifications de sa date d’ancienneté sur sa fiche de paie. Une pratique illégale observée aussi chez d’autres collègues.
Tristesse et sentiment d’abandon
À l’approche de la fermeture, un sentiment de tristesse se mêle à l’amertume. « Cette crèche, c’est notre quotidien depuis huit ans. On a accompagné des dizaines de familles. Et maintenant, nous sommes là à attendre la fin. Tout est laissé à l’abandon, même le jardin n’est même plus entretenu. On ne sait pas du tout comment va s’organiser la fermeture de la crèche. » Pour toutes, cette fermeture, ce n’est pas qu’une perte d’emploi, mais la fin d’un projet de vie construit dans la durée. Malgré tout, elles tiennent pour les enfants et essaient de profiter des derniers instants.
Même si la fermeture des crèches est actée au 31 mai 2025, les salariées ne seront pas immédiatement licenciées. Elles devraient bénéficier, à compter de juin, d’une dispense d’activité, c’est-à-dire qu’elles n’auront plus à venir travailler, tout en continuant à être payées. Mais encore une fois, la direction ne communique pas sur le sujet et l’équipe n’a pas encore reçu les courriers en question. La suite ? Pour Hélène, il est encore trop tôt pour se projeter. « On va essayer de clôturer ce chapitre proprement, avec dignité, pour les enfants qui n’ont rien demandé et leur famille. Après, on verra.»
* le prénom a été modifié
Candice Satara
PUBLIÉ LE 20 mai 2025
2 réponses à “« On nous a abandonnées ». Le témoignage d’une directrice après la fermeture de ses deux crèches”
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Un témoignage dur à lire. Non pas qu’il surprenne mais il confirme une nouvelle fois que nos métiers, qui sont d’ordre humain, se heurte à des décisions affligeantes, des business plans hasardeux et des méthodes illégales pour tenter de nous enlever jusqu’au dernier petit dû. Je pense très fort à cette équipe qui a vécu ces instants dans l’incertitude et l’inquiétude et qui a exercé jusqu’au bout comme tout professionnel qui se respecte.
Les creches privées sont souvent les plus touchées par l arrêt brutal de leur fonctionnement… les parents apprennent la fermeture le matin en apportant l enfant ou 1 mail reçu la veille à 19 h …c est le personnel qui explique aux parents que les enfants ne seront plus accueillis sans donner la raison, celle-ci est recevable car elle peut être dangereuse pour les enfants mais comme cette annonce est brutale les parents sont dans le désarrois et desabuses…quand il n y a pas de plan b pour garder l enfant , sont obligés de prendre 1 journée ou plus pour trouver 1 solution ….côté travail pour le parent les patrons et responsables RH ne sont pas compréhensibles au risque d avoir avertissement et licenciement…puis les enfants changement de rythme de rituel d environnement peut etre traumatisant surtout quand tout se passait bien..n oublions pas les 1000 jours d apprentissage de l enfant sont importants.. .le personnel de la petite enfance que devient-il ? Mr Chenut de la Mutualité Française avait alerte sur ce phénomène de creches privées comme les Ehpad …
Actuellement la crèche de bailleul » la chicorée », du groupe la maison bleue est toujours fermée depuis fin décembre 2024.. d autres creches de ce groupe sont ouvertes près de bailleul mais n ont pas proposé de prendre les 25 enfants étant complets mais aucune solutions envisagées….c est aux parents de se débrouiller…. Actuellement des solutions sont à trouver pour la santé mentale..elles commencent au +jeune âge. …Au ministère de la petite enfance : soyez plus exigeant sur les creches privées, sur les dirigeants, patrons , du fonctionnement de ces creches privées ou la rentabilité passe avant le bien être de nos enfants …..
Pour le personnel et pour les parents ou rien n est fait pour rallier la garde d enfants et le travail …pour ces femmes et mamans travaillant , parfois monoparentales,c est 1 casse tête chinois et de fatigue …
Il faut réglementér le droit de l être humain et de l environnement afin de réduire les névroses et de limiter les sociétés privées et le profit.
F.Dubois conseillère CPAM,FNMF, Mutualité Française, Mutuelle territoriale ….