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Petite enfance : la nature, mieux que les écrans !

Les dangers des écrans sur les plus jeunes, on les connait. Ils sont à la fois d’ordre psychologique, cognitif et physique. Pourtant, l’idée de cette table ronde n’était évidemment pas de réduire les échanges à l’opposition écrans-nature. Indépendamment des écrans, la connexion à la nature est essentielle au développement de l’enfant. Et l’article 6 de la charte nationale d’accueil du jeune enfant le rappelle : « le contact réel avec la nature est essentiel à mon développement. » Pourquoi et en quoi le contact avec la nature est-il essentiel ? Que nous apprennent les dernières recherches et connaissances sur le sujet ? Comment les lieux d’accueil du jeune enfant intègrent-ils ce contact avec la nature dans leur quotidien et à leurs pratiques ? Et en quoi les pratiques des professionnels sont-elles justement modifiées lorsqu’une pédagogie de la nature est mise en place ? Toutes ces questions ont été discutées par nos intervenants lors des premières Rencontres Nationales Écologie et Petite Enfance du 5 juin 2025 à Bobigny.

 

Lors de cette première table ronde intitulée « La nature mieux que les écrans », nous avons accueilli : Ghislain Leroy, professeur en sciences de l’éducation à l’université Sorbonne Paris-Nord -Laboratoire Experice ; Anne Rogé, chargée des partenariats et projets de service crèches à la direction de l’enfance et de la famille du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis ; Valérie Roy, responsable d’une structure de semi-plein air à Paris, doctorante en sciences de l’éducation ; Steven Vasselin, adjoint au maire de Lyon, délégué à la Petite Enfance, et Vincent Vergone, metteur en scène et sculpteur, directeur de la compagnie Les Demains qui chantent. Tous sont convaincus que la (re)connexion des jeunes enfants à la nature n’est pas une option éducative, mais une nécessité culturelle, écologique et humaine.

Qu’est-ce qu’un espace « nature » ?

Les échanges ont d’abord porté sur la définition et l’utilisation même du mot « nature », qui ne doit pas être confondu avec extérieur. Vincent Vergogne défend l’usage de ce mot contre celui de « vivant » devenu trop abstrait. Pour lui, la nature est fondamentalement un concept culturel : ce qui germe, ce qui émerge, ce qui relie. « Le mot “vivant”, c’est un mot masculin, encore une fois. Alors que le mot “nature” repose sur une tradition très ancienne, observe-t-il. Pour moi, un des gros enjeux de ce qu’on est en train de faire aujourd’hui, c’est de remettre en question les fondements mêmes qui nous opposent à la nature, c’est-à-dire une culture toxique, qui est la culture patriarcale. » Anne Rogé, qui accompagne les crèches dans leur projet d’éveil à la nature dans le département de la Seine-Saint-Denis, a constaté un décalage entre la nature telle qu’on l’entend et la réalité du terrain. « On a découvert qu’il y avait beaucoup de sols souples, des aires de jeux, mais où est la nature ? ». Pour elle, un véritable espace « nature » est un lieu vivant, non aseptisé, une zone refuge pour la biodiversité faite de terre, d’herbe, de petits reliefs, de haies sauvages, d’insectes. Il ne s’agit pas simplement d’un espace extérieur aménagé, comme l’illustre Valérie Roy : « Il ne faut pas croire que mettre simplement un pot de fleurs au milieu d’un espace extérieur suffit pour parler de projets plein air ou semi-plein air. C’est bien plus que ça. » Ghislain Leroy s’interroge pour sa part sur une vision de la nature qui serait trop idéalisée, romantisée, qui oublierait que « les milieux naturels sont aujourd’hui façonnés par l’homme, par les dynamiques urbaines, les inégalités sociales et les effets dramatiques du changement climatique. » Il appelle à la vigilance, met en garde contre une vision trop pure ou décontextualisée de la nature.

Les bienfaits observés chez les jeunes enfants

La liste est longue et aujourd’hui bien documentée. Steven Vasselin cite des recherches nordiques sur l’effet du contact avec les éléments naturels qui ont démontré des effets sur l’équilibre du microbiote, un renforcement du système immunitaire, un meilleur sommeil, un apaisement du comportement. Un enfant qui joue dehors tous les jours, au contact de la terre, des feuilles, des plantes, ne développe pas les mêmes défenses immunitaires qu’en milieu clos. Pour Valérie Roy qui finalise sa thèse sur le sujet, les bénéfices sont multiples. « Les enfants développent une agilité physique très importante parce qu’ils ont un accès complètement libre au mouvement tous les jours, souligne-t-elle. Il y a une prise de risque qui est différente, les enfants se musclent beaucoup plus facilement ». Et ils se blessent moins, contrairement à ce que l’on pourrait penser : Valérie Roy se souvient d’un seul accident en quinze ans d’exercice au « Petit Jardin » et sur un sol souple.
Le langage est aussi enrichi : « j’ai constaté qu’il y avait dehors plus de verbes d’action : l’expression émotionnelle est beaucoup plus large, beaucoup plus libre », ajoute-t-elle. La chercheuse évoque des bienfaits sur la motricité fine, car les petits manipulent des éléments vivants qui ne sont pas forcément adaptés à leurs mains. Tout cet environnement « développe l’autonomie, la coopération avec les autres enfants, le goût du risque, et en même temps l’humilité », poursuit-elle.
Elle insiste sur le renforcement de la créativité dans les milieux naturels. Les enfants créent leurs propres jouets avec ce que la nature met à disposition. La question du jouet en extérieur mérite d’être posée. Il y a une demande très forte des structures de pouvoir continuer à utiliser les draisiennes, les tricycles, relèvent tous les intervenants. Mais d’autres jouets sont-ils forcément nécessaires ? « Au départ, les équipes sortaient avec un petit arsenal de jeux pour occuper les enfants dehors, rapporte Steven Vasselin. Elles se sont rapidement rendu compte qu’ils ne s’en servaient pas. Et maintenant, les enfants s’approprient les trésors de la nature. » Valérie Roy insiste sur une autre vertu du dehors : un effet de « contagion émotionnelle positive » : on rit, on s’émerveille. Le rapport au bruit est aussi différent : dehors, il est toléré, absorbé, à l’inverse du stress qu’il génère à l’intérieur.

Des initiatives concrètes : Seine-Saint-Denis, Lyon

Sous la coordination d’Anne Rogé, un projet d’expérimentation a été lancé dans 46 crèches du département de Seine-Saint-Denis. L’objectif est de transformer les cours traditionnels en espaces naturels vivants. Le projet se structure en deux volets. Le premier porte sur l’aménagement des extérieurs : il s’agit de désimperméabiliser les sols, de les végétaliser, d’introduire des haies, de créer des reliefs, d’intégrer la présence de l’eau et de favoriser la manipulation directe de la terre. « L’objectif, à terme, est de produire un “référentiel jardin” pour la petite enfance qui puisse être partagé avec d’autres collectivités », précise Anne Rogé. Le second volet concerne l’accompagnement pédagogique des équipes. Pour les crèches volontaires, des journées de sensibilisation sont organisées dans les parcs départementaux, animées par une professionnelle de l’éducation à la nature. Les participantes découvrent la faune et la flore locales, apprennent à nommer les espèces, manipulent des matériaux naturels, et repartent dans leur structure avec de nombreux outils pédagogiques pour leur quotidien.

À Lyon, Steven Vasselin mène une politique ambitieuse pour reconnecter les jeunes enfants à la nature, en travaillant à la fois sur l’aménagement des espaces, la formation des professionnelles et l’évolution du cadre réglementaire. Le premier pilier de cette démarche repose sur l’accompagnement des équipes éducatives. Chaque crèche bénéficie de la venue d’une formatrice spécialisée, qui travaille directement avec les professionnelles sur le terrain. Le deuxième pilier concerne l’aménagement des espaces extérieurs, que la ville souhaite rendre les plus naturels possible. Les sols souples sont supprimés au profit d’herbe, de terre ou de stabilisé. Mais il y a parfois des contraintes structurelles, comme dans toutes les grandes villes. « On est sur des dalles, au-dessus de parkings souterrains : la pleine terre est impossible, alors on végétalise autrement », explique l’élu. Les professionnelles sont également encouragées à sortir avec les enfants dans l’environnement proche de la crèche, grâce à des équipements spécifiques (chariots multiplaces, ficelles d’Ariane, etc.) et un ratio adulte/enfants adapté. Les crèches les plus avancées dans cette démarche ont mis en place de siestes en plein air, y compris l’hiver. Certaines ont récemment expérimenté les toilettes sèches en extérieur, plus ludiques, elles facilitent parfois l’apprentissage de la propreté. L’adjoint à la Petite Enfance évoque aussi la présence bénéfique d’animaux. « Mettre un poulailler dans une crèche, ça peut sembler anecdotique, mais c’est une vraie porte d’entrée vers la nature. Les enfants adorent, les familles s’impliquent, et ça crée du lien. »
Enfin, la Ville de Lyon prévoit l’ouverture de deux crèches en plein air dans les mois à venir. Ce modèle, inspiré de pratiques nordiques, nécessite de faire évoluer le référentiel bâtimentaire. Steven Vasselin travaille activement avec la PMI. Pour lui, il est aussi nécessaire d’adapter la réglementation des aires de jeu (qui s’applique dans les cours de crèche) : celle-ci impose aujourd’hui des normes parfois incompatibles avec l’éveil à la nature.

Des professionnelles formées et convaincues

Il faut le rappeler, si l’environnement naturel offre une richesse sensorielle, motrice précieuse pour le développement de l’enfant, il ne saurait remplacer la présence de l’adulte. Ghislain Leroy évoque des enquêtes de terrain où il a été observé que, dans certains cas, sortir avec les enfants à l’extérieur s’accompagnait d’une moindre intervention des adultes. Un retrait qui, selon lui, peut résulter de conditions de travail dégradées ou d’un non-questionnement sur la démarche. « Être dehors ne veut pas dire être seul, ça veut dire être accompagné autrement », prévient Valérie Roy. L’enfant a besoin d’être sécurisé, soutenu dans ses explorations. C’est tout l’enjeu de la formation des équipes, souligné à plusieurs reprises par les intervenants de la table ronde. Les équipes doivent être accompagnées, en douceur, avec des retours d’expérience. Anne Rogé rappelle que tout le travail est mené en concertation avec les équipes. « On est partis sur une entrée par les professionnelles : quelles sont leurs représentations de la nature ? Qu’est-ce que ça veut dire, pour elles, être dehors ? Qu’est-ce que ça veut dire un espace naturel ? De quoi ont-elles besoin, de quoi ont-elles envie, quelles sont leurs peurs ? C’est ça qui a nourri la démarche. » En leur permettant de vivre elles-mêmes ce lien à la nature, elles peuvent mieux le transmettre aux enfants. Steven Vasselin milite pour un module obligatoire de « pédagogie plein air » dans les formations d’AP et d’EJE. Il évoque aussi une proposition de loi transpartisane sur « l’éducation dehors » qui intégrera une partie sur la petite enfance. Elle sera déposée prochainement.

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 07 juin 2025

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