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Pour en finir avec le modèle de l’escalier : repenser la théorie de Piaget dans la petite enfance

La pensée de Piaget est dense et d’accès difficile. La tentation est grande de la schématiser par des formes simples et assimilables. C’est le cas lorsque la succession des stades est présentée sous la forme d’un escalier que l’enfant gravirait marche après marche. Une présentation fréquente, que ce soit par des formateurs chevronnés ou même par des universitaires (Houdé 2022 ). Pourtant, ce modèle de l’escalier est complètement erroné. En plaisantant, je dis souvent, explique Marie-Paule Thollon Behar, docteur en psychologie : « soit on ne sait pas comment on monte un escalier, soit on n’a pas lu Piaget », la deuxième hypothèse étant de loin la plus plausible. Elle développe ici ce point de vue.

Le modèle de l’escalier et la succession des stades

En général, ce que l’on retient de la théorie de Piaget quand on a tout oublié, ce sont les stades qu’il a délimités dans le développement, même si à la fin de son œuvre, il avait pris de la distance avec cet aspect structurel, pour s’intéresser au fonctionnement de la pensée.
Pour essayer de résumer les différents stades :
le stade sensori-moteur : la pensée de l’enfant se construit à partir de l’exercice de ses schèmes d’action, c’est-à-dire de toutes les formes de son activité sensorielle (écouter, observer, sentir…) et motrice (saisir, secouer, lâcher, etc.). Le tout petit commence ainsi à appréhender les différentes dimensions du monde : l’espace, le temps, l’objet, la causalité (lien entre l’action et son résultat).
le stade symbolique : même si Piaget l’a inclus dans le stade suivant, il est néanmoins pertinent de le distinguer dans la mesure où il marque une étape fondamentale avec l’accès à la représentation et la capacité de « porter le monde dans sa tête », de l’évoquer et de l’imaginer. Avec l’image mentale, c’est aussi l’accès au langage, au jeu symbolique, au dessin, à l’imitation différée.
le stade opératoire concret : un autre saut dans la pensée, avec un accès à la logique des opérations sur les objets, comme les conservations (de la quantité, de la longueur, du nombre, etc.) ou les classifications qui fondent les concepts. Les apprentissages scolaires, que ce soit la grammaire ou les mathématiques s’appuient sur cette logique.
• le stade opératoire formel : un autre niveau de logique avec la possibilité de coordonner des opérations, avec l’accès à la proportionnalité par exemple, ou à la réflexion sur les idées comme la philosophie.
Il est tentant de dire que l’enfant va gravir ces différentes étapes comme il grimpe les marches de l’escalier, en passant de l’une à l’autre. Il est aussi parfois question de prérequis qui est une autre idée fausse sur la théorie de Piaget. Ce n’est pourtant pas ainsi que la pensée de l’enfant évolue.

Une réorganisation de la pensée à chaque nouvelle étape : la spirale développementale

Chaque nouvelle étape dans la construction de la pensée résulte d’une réorganisation de l’étape précédente. Ainsi au stade symbolique, l’enfant va reprendre chaque aspect du réel qu’il a construit par son activité sur les objets pour les repenser sur le plan de la représentation. Au stade opératoire concret, une nouvelle réorganisation aura lieu, toujours en transformant les conquêtes de l’étape précédente.
Un exemple, avec la notion de temps. Dans les deux premières années de sa vie (au stade sensori-moteur), le tout petit commence à repérer des régularités dans son environnement : le change après le repas, puis la sieste. La collation après le temps chanson, le retour des parents après le goûter, etc. Au stade symbolique, avec l’accès au langage, il peut évoquer le temps : hier, demain, avant, après pour en arriver à la fin de la maternelle, à des repères dans les jours de la semaine (pas toujours faciles !). Au stade opératoire concret, il va acquérir les notions de chronologie, de durée, mesurer le temps et savoir à quelle heure se préparer pour être à l’heure à un rendez-vous. Chacune de ces nouvelles compétences s’appuie sur les précédentes en les transformant à un nouveau niveau de pensée : des repères à leur représentation, puis aux opérations sur le temps.
Si l’on reprend le modèle de l’escalier, il s’agirait de démonter la marche d’escalier sur laquelle on est pour construire la suivante en utilisant les planches de la précédente : bien difficile !
Le modèle est plutôt celui d’une spirale, reprenant chaque conquête faite pendant le développement à un niveau supérieur et s’élargissant petit à petit. L’enfant la parcourt, cela signifie qu’il peut y avoir des retours en arrière, des sauts en avant, dans un tracé qui n’a rien de linéaire. Piaget parlait d’ailleurs de décalages horizontaux ou verticaux.

L’implication pour les pratiques

Nous le savions, l’enfant a besoin d’expérimenter pour se construire (Serres, Schuhl ). Cette vision spiralaire du développement suppose que l’enfant, même s’il est « sur la marche » du stade symbolique ait besoin de revenir dans la manipulation sensori-motrice pour en consolider certains aspects. Cela suppose donc qu’il puisse accéder à des objets divers, dans une liberté d’action non dirigée par l’adulte. Ceci est vrai, quel que soit l’âge de développement.
« Trois enfants de petite section d’école maternelle ont des livres à disposition. Au lieu de les regarder, ils les disposent verticalement et les alignent en construisant une sorte de barrière. Ils collaborent activement, prennent soin de leur construction qu’ils enjambent avec soin ». Cette observation montre que l’on peut être dans le stade symbolique et utiliser les livres dans une activité sensori-motrice. Dans le même registre, nous avons tous été témoins d’enfants d’âge élémentaire, se passionner pour le jeu de cache-cache qui consolide pour eux la conquête de la permanence de l’objet.
Cette représentation en spirale prouve s’il en était besoin que la petite enfance a toute son importance dans le développement global du sujet, non en termes de pré-requis mais plutôt comme bases ou fondations de la pensée logique. Les pré-requis supposeraient qu’ils doivent être acquis pour passer au stade suivant, puis qu’ils deviendraient inutiles. Alors que toutes les constructions, quel que soit le niveau de développement font partie intégrante de la pensée et du rapport au monde du sujet.

En guise de conclusion un conseil

Relisons (ou lisons…) la théorie qui est aujourd’hui souvent confirmée par les neurosciences, plutôt que rendue obsolète. Surtout, repensons les pratiques à la lumière de cet étayage théorique foisonnant. Piaget était un épistémologue, donc un théoricien, qui s’intéressait à la construction des connaissances chez le sujet humain. A nous de faire des liens avec les pratiques, pour permettre à chaque enfant de potentialiser son développement cérébral dans un contexte sollicitant.

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Marie Paule Thollon Behar

PUBLIÉ LE 28 janvier 2025

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