Présence des adultes en EAJE : les « phares » et les « mouettes »
L’image du « phare », signifiant un type de présence posée et attentive aux enfants pendant qu’ils jouent, est maintenant devenue familière à beaucoup de professionnels de la petite enfance. Certains l’ont découverte dans des formations sur l’aménagement des espaces de jeu (note), ou dans des publications racontant les recherches qui ont montré le lien entre ce type de présence et l’autonomie et la richesse du jeu pour les enfants, d’autres n’ont pas eu cet apport et sont parfois déconcertés de se poser sans avoir « rien à faire ». L’image du « phare » a fait du chemin, suscitant beaucoup de réflexions positives dans les équipes, stimulant des expérimentations, et soulevant aussi des questionnements sur « ce que fait le phare ». Les explications d’Anne-Marie Fontaine, psychologue de l’enfant, formatrice petite enfance.
D’où vient l’image du « phare » ?
L’importance de la visibilité des adultes pour les enfants
Dans les années 1990 des chercheurs filment des groupes d’enfants de 2-3 ans en crèche, pendant les jeux libres. Leur objectif est de comprendre comment se développent les premières interactions entre enfants. Dans cette équipe, Alain Legendre, architecte de formation, se demande si l’aménagement des salles de jeu a un impact sur ce développement. Il découvre que lorsque les enfants n’ont pas une visibilité totale sur la pièce (meubles plus hauts que leur tête, poteaux, cloisons, jeux collés contre les murs), et surtout une visibilité directe vers les adultes présents, leur comportement de jeu est impacté, surtout pour les plus jeunes : ils recherchent les adultes, déplacent les jeux vers eux, jouent peu dans les espaces de jeu d’où ils ne les voient pas et ont moins d’interactions amicales avec les autres enfants. Lorsque les meubles gênant sont disposés autrement pour que les enfants voient les adultes depuis toutes les zones de jeu, les enfants peuvent profiter de tout l’espace, avec davantage d’interactions amicales entre eux.
L’importance du positionnement des phares dans les espaces de jeu
Le second paramètre qui permet aux enfants de voir les adultes, même si l’agencement des salles de jeu présente des obstacles visuels fixes, est le positionnement des adultes, puisqu’ils ne sont pas figés dans le granit comme les phares en mer mais sont des phares mobiles ! De nombreuses observations faites en crèche ou en relais petite enfance ont montré que l’utilisation optimum des zones de jeu est liée à un positionnement des adultes répartis et posés dans toute la pièce. Dès que des adultes se rassemblent, certaines zones de jeu sont moins « éclairées » et moins fréquentées et d’autres deviennent surpeuplées, d’où des conflits plus fréquents. Le phénomène est le même à l’intérieur ou dans les espaces extérieurs : si les adultes se posent côte à côte, ils sont comme des phares « en batterie » qui éclairent très fort devant eux ! J’ai alors associé au positionnement des adultes l’image du « phare » : « un phare en mer éclaire et sécurise une zone. Quand un adulte se pose dans la salle de jeu, il éclaire les jeux autour de lui, permettant aux enfants de jouer en sécurité affective et de façon autonome dans cet espace. Si les adultes sont répartis, tout l’espace est éclairé».
Certaines équipes qui ont compris l’importance de la répartition des adultes pour « éclairer » partout ont poussé la réflexion en réfléchissant aux meilleurs endroits pour se poser dans la pièce selon le nombre de professionnels présents.
L’importance du regard des adultes sur les enfants
Contrairement aux phares en mer dont la lumière tourne à 360°, les phares humains sont directionnels, car leur lumière, c’est leur visage et surtout leur regard . Ce sont encore des observations en crèche qui ont montré que lorsque les phares tournaient le dos aux enfants (en particulier lors des échanges avec les parents le soir, ou en rangeant, etc.) leur comportement de jeu était affecté : jeux stoppés, pleurs et conflits fréquents. Même occupé à échanger avec un parent, si l’adulte a le visage tourné vers les enfants leurs réactions sont atténuées.
L’importance de la stabilité du phare
D’autres observations ont montré que les enfants, mais surtout les bébés, étaient perturbés par les phares « clignotants ». C’est particulièrement sensible pendant les repas individuels des bébés, lorsque les adultes se lèvent, rentrent et sortent pour aller chercher des enfants ou des aliments. C’est la première cause des pleurs observés chez ceux qui attendent le repas ou ont déjà mangé. Pendant les jeux libres les enfants plus grands ne pleurent pas toujours lorsqu’un adulte sort de la pièce, mais son départ crée des ruptures dans leur jeu en cours. Ils le suivent parfois à la porte et attendent son retour.
Que fait le phare allumé ?
L’intention de base est d’être posé, visible, et de regarder les enfants sans intervenir dans leur jeu s’ils n’en ont pas besoin
Un phare posé est un phare assis, il est donc important qu’il y ait une réflexions dans la structure sur le type de siège qui permet que les adultes se sentent confortables, qu’ils soient au sol ou assis plus haut.
Regarder les enfants avec intérêt est déjà en soi un acte professionnel majeur qui va leur permettre d’explorer les jeux en toute tranquillité et de façon autonome. Le visage du phare leur envoie un message non verbal important : « je regarde comment vous jouez , vous pouvez profiter des jeux, et si vous avez besoin, je suis là ». Lorsque les enfants jouent ils envoient sans cesse des coups d’œil aux adultes, surtout s’ils essaient des expériences nouvelles. S’ils se savent regardés, ils persévèrent dans leurs efforts. Au cours de leurs jeux les enfants de moins de 2 ans ont également souvent besoin de revenir régulièrement vers l’adulte pour un câlin avant de reprendre leurs explorations
Le phare n’est ni muet, ni figé !
Le phare assis peut simplement sourire à un enfant qui le regarde, ou, selon les cas dire « tu joues bien », « c’est joli ce que tu fais », « bravo tu as réussi !», répondre à un enfant qui vient lui montrer quelque chose, consoler un enfant qui est tombé, etc. Il peut se lever brièvement pour aider un enfant en difficulté , gérer un conflit, enrichir un matériel de jeu, etc. puis reprendre sa place. Ce qui compte pour les enfants c’est le regard des adultes porté sur eux. Au-delà d’un regard de sécurité, c’est un regard et des paroles d’intérêt et de présence qu’ils recherchent. La posture de phare est aussi très propice à l’observation personnalisée des enfants, pour mieux les connaître et avoir des échanges plus riches avec les parents le soir en leur racontant une « anecdote » ou une « pépite » qu’a fait leur enfant dans la journée.
Le phare peut aussi être « éblouissant » à certains moments
Dans la journée, lorsque les enfants sont fatigués ou dans des moments de transitions, un des adultes fait souvent des propositions plus actives : lire un livre à un petit groupe, animer une chanson mimée, mettre de la musique et danser avec les enfants, etc. Ils deviennent alors des phares plus participants, entraînant les enfants dans une activité collective qui génère du plaisir.
Un rôle complémentaire à celui des phares : les mouettes !
Lorsque les phares sont posés pendant les jeux libres, il y a parfois des déplacements indispensables : emmener un enfant à la salle de bain, accueillir un parents à la porte , aller chercher un matériel dans une autre pièce, etc. Certaines équipes m’ont parlé alors des « papillons », ou des «volantes». Ce sont des professionnels missionnés pour ces déplacements dans la pièce ou hors de la pièce, pour permettre aux autres de rester phares. L’idée de préciser ce rôle complémentaire m’a paru très judicieuse, mais l’image des papillons me semblant un peu trop agitée, j’ai suggéré d’en chercher une plus calme… Une professionnelle a alors proposé de rester dans le contexte marin et de changer les papillons en « mouettes », dont le vol est plus lent, et qui se posent aussi entre deux vols. Nous avons toutefois convenu que ces mouettes- là voleraient sans pousser de grands cris, et seraient plutôt des mouettes silencieuses ou des mouettes rieuses !
Au fil de la journée la complémentarité des phares et des mouettes se décline de différentes façons
– Plusieurs phares et une mouette
Pendant les jeux libres et ateliers, la plupart des adultes présents peuvent se poser en phares et se répartir dans les espaces de jeu. Pour qu’ils restent stables un professionnel peut être désigné comme mouette pour répondre à tous les besoins ponctuels qui demandent un déplacement dans la pièce ou hors de la pièce.
– Plusieurs mouettes et au moins un phare
Pendant les moments de changes où les adultes sont dans la salle de bain, ou pendant les repas des bébés qui ne peuvent pas tous manger en même temps et attendent souvent longtemps, la plupart des adultes deviennent des mouettes actives qui assurent des soins individuels et ne peuvent pas rester phares pour le groupe. Il faut alors missionner au moins un des adultes pour rester phare pour les enfants qui ne sont pas pris en charge. Ce phare- là a besoin d’être bien éblouissant, avec des jeux autour de lui, pour compenser la déstabilisation du groupe ou la frustration des bébés, surtout si les autres mangent dans la même pièce.
– Mouette et phare à la fois
Pendant les repas des plus grands, quand les adultes sont à table avec eux, ils sont à la fois phare pour la tablée et mouette pour les enfants qu’ils aident à manger. Les observations en crèche ont montré que l’agitation des enfants à table était liée aux mouvements des adultes, s’ils se lèvent souvent. Un des adultes peut aussi être missionné pour rester seulement en mouette, apportant les plats pour que ses collègues ne se lèvent pas, ce qui permet de préserver le calme du repas.
A chaque équipe de réfléchir à ses besoins de phares et de mouettes selon les moments de la journée
Toutes les équipes qui ont commencé de réfléchir aux phares et aux mouette (ou aux papillons !) évoquent une expérience très dynamisante pour leur organisation interne, avec des échanges sur l’alternance des rôles (phare le matin, mouette l’après-midi ou vice-versa, ou selon les moments) en fonction des spécificités de leur structure, des locaux, des effectifs, etc. pour trouver les meilleures solutions. Toutes évoquent une expérience positive qui renforce l’attention aux enfants et contribue à une ambiance plus calme dans la journée quand les phares et les mouettes sont bien connectés entre eux.
Anne-Marie Fontaine
PUBLIÉ LE 07 décembre 2023