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Quel ministre fut Jean-Christophe Combe ?
Jean-Christophe Combe vient donc de faire les frais du « réajustement gouvernemental » demandé par le président de la République à sa Première ministre, Élisabeth Borne. Que lui reproche-t-on ? Son manque de présence et de sens politique principalement. Après des débuts un peu difficiles, il avait commencé pourtant à prendre ses marques et il n’a pas à rougir de son bilan côté petite enfance qui, s’il est incomplet, présente cependant quelques décisions- phares : un rapport-vérité de l’IGAS sur la qualité d’accueil et la prévention des maltraitances en crèches, et une COG « généreuse » où beaucoup d’argent est dédié à la petite enfance, notamment
Un an seulement en poste
Jean-Christophe Combe ne sera resté qu’un an au ministère des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées. C’est mieux que son prédécesseur Damien Abad ! C’est peu pour laisser sa marque. Pour le ministre déchu, cela doit être une déception, lui qui aurait souhaitait mener à son terme la création du service public de la petite enfance. Peu de temps après sa nomination, début septembre 2022, il nous avait accordé une interview et avait énoncé ses priorités : « Ma priorité absolue est d’assurer la sécurité et la qualité d’accueil des enfants dans les structures, de veiller à la bientraitance dans les modes d’accueil. Il faut aussi travailler sur l’attractivité des métiers pour pouvoir recruter des personnels qualifiés. Il faut également travailler sur les financements des modes d’accueil. Et à moyen-terme établir un droit universel à l’accueil du jeune enfant. Créer un service public de la petite enfance, se donner la capacité dans le temps de répondre aux 200 000 places potentiellement manquantes, c’est une mesure de justice sociale et d’égalité des chances dès le plus jeune âge, cela favorise l’insertion à l’emploi et participe de l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est pourquoi pour la future COG que nous négocierons avec la Cnaf cet automne, en ce qui concerne la petite enfance, le principal objectif pour moi sera la mise en place d’un service public de la petite enfance. ». Autant de chantiers qu’il a effectivement lancés (voir ci-dessous) et qui n’ont pas encore tous abouti.
Un ministère XXL pour un ministre issu de la société civile
Pour un ministre, ne venant pas du monde politique, le ministère dont il avait hérité était évidemment quasi mission impossible. Un ministère XXL alors que la question du grand âge et celle de la petite enfance et de la famille méritaient chacune à elle seule un ministère de plein droit, ou à tout moins, un secrétariat d’état. Las, ce ne fut pas le cas, et le ministre s’est parfois pris les pieds dans le tapis tant il ne maitrisait pas totalement son sujet. Objectivement, les journées n’ayant même pour un ministre que 24h… et même avec un cabinet efficace et compétent, la tâche était immense.
Quelques approximations et bourdes
Effectivement, il a mis du temps à endosser le costume de ministre au large périmètre et à incarner la petite enfance qui pourtant n’attendait que cela, elle qui rêvait d’un ministre de plein exercice. Et il a mis du temps à tout maitriser, laissant entrevoir quelques flous et approximations lors de ses prises de parole à l’Assemblée ou au Sénat, ou au cours d’interviews télévisées ou radios sur le nombre de places en crèches, sur quelques dates etc. Mais s’il est « une bourde » (on peut même avec beaucoup de respect ne l’appeler qu’ainsi), qui, tel le sparadrap du capitaine Hadock, l’a poursuivi c’est bien celle sur le salaire des assistantes maternelles : sans sourciller et en insistant, un brin agacé, il avait affirmé dans l’hémicycle, devant des députés médusés, que ces professionnelles pouvaient gagner jusqu’à 4000 euros par mois. Oups ! A sa décharge, et c’est à souligner fait rarissime voire inédit, le ministre a eu l’intelligence et l’humilité de s’excuser de cette erreur publiquement.
Une com parfois désastreuse qui n’a pas vraiment servi le ministre !
Jean-Christophe Combe ne fut pas toujours judicieux dans ses choix (ou ceux que ses conseillers lui suggéraient ou imposaient) de communication. Certains ratés n’étaient pas vraiment de son fait (pour exemple le CNR petite enfance d’Angers où Élisabeth Borne lui a volé la vedette), d’autres auraient pu être évité comme le dernier en date où l’annonce du plan qualité a été faite dans la version payante d’un quotidien national. Cela n’a pas été apprécié du secteur mais surtout des membres du Comité de filière petite enfance que cela a fâché très fort (voir la résolution votée par son bureau à ce sujet ).
Mais les bugs de communication, et brouillages de messages sont aussi parfois venus de sa collègue Charlotte Caubel qui, avec son secrétariat d’Etat à l’enfance, transversal, a souvent empiété, maladroitement (voire mal à propos) sur son territoire.
Des avancées sérieuses pour le secteur
A son actif
-Avoir commandé, suite au décès d’une petite fille dans une micro-crèche de Lyon, un rapport sur la situation des crèches à l’IGAS. C’était attendu mais inédit. Et deuxième bon point pour le Ministre, il a décidé de publier ce rapport pourtant assez sévère et mettant en évidence parfois des situations insoutenables.
-Avoir dès son arrivée, devant le Comité de filière pris un certain nombre d’engagement financés et les avoir respectés : la mise en place d’un observatoire de la qualité de vie au travail (un accompagnement par l’ANAT dont les conclusions sont attendues pour septembre) et une grande campagne de promotion des métiers de la petite enfance qui, après quelques péripéties et coups de gueule du Comité de filière, a bien été diffusée au printemps dernier. Elle devrait l’être à nouveau en septembre.
-Avoir porté dans le PLFSS, la réforme du Cmg emploi direct (qui va permettre d’harmoniser les restes à charge pour les familles quel que soit le mode d’accueil choisi, à partir de 2025).
-Avoir lancé la concertation sur le service public de la petite enfance. Une phase nationale qu’il a lui-même menée et une phase territoriale qu’il a confiée à la présidente du Comité de filière petite enfance, Élisabeth Laithier. Un choix judicieux tant Élisabeth Laithier est une personnalité consensuelle, reconnue par tout le secteur pour sa connaissance des dossiers, son sérieux et son art pour arrondir les angles sans renoncer aux exigences de fond.
-Avoir négocié une belle COG. Jamais autant d’argent n’aura été consacré à la petite enfance. Tous le disent. C’est donc que ses services ont bien travaillé avec ceux de la Cnaf, et qu’ils ont été assez précis et convaincants pour que Bercy ne procède pas à des arbitrages qui, on le sait, peuvent parfois être douloureux.
-Avoir ouvert un vaste chantier sur les revalorisations salariales. De façon ambitieuse, mais insatisfaisante pour beaucoup.(voir ci-dessous).
-Avoir préparé un plan d’urgence pour la qualité d’accueil… (qui reste encore un peu flou) et mis en chantier un plan pour l’accueil individuel.
Mais aussi des points de tension tant avec les gestionnaires que les professionnels
Dans les reproches ou regrets :
-Ne pas avoir renoncé à la publication de l’arrêté du 29 juillet autorisant, sous certaines conditions, des personnes non qualifiées à travailler en crèches. Les syndicats, collectifs et associations de professionnels n’ont eu de cesse de le lui demander. Droit dans ses bottes, il n’a pas fléchi. C’était, rappelons-le, un texte issu de la réforme des services aux familles menée par son prédécesseur Adrien Taquet.
-Les mesures prises pour la revalorisation des professionnels du secteur. Les pros voulaient l’équivalent d’une prime Ségur. Cela a été une fin de non-recevoir. La voix choisie est certes plus pérenne mais ce n’est pas une voie express ! Les pros n’en peuvent plus d’attendre.
Et certains gestionnaires (lien) sont très mécontents de ces revalorisations, qui les met brutalement face à leurs responsabilités (à eux de négocier des accords dans leur branche) à deux vitesses.
-Le manque de considération vis-à-vis du Comité de filière petite enfance. Un reproche injustifié si l’on se réfère aux premiers mois de Jean-Christophe Combe à la tête de ce ministère mais plutôt pertinent si l’on se souvient de ce qui s’est passé ces dernières semaines.
-La lenteur des décisions. Le volet qualité du service petite enfance, plus ou moins annoncé plus de 6 mois après que le rapport de l’IGAS a été publié, cela a paru très long aux acteurs du secteur qui en connaissaient l’urgence. Idem pour le plan accueil individuel qui devrait être présenté en septembre… Les assistantes maternelles se sentaient, avec ce ministre aussi, toujours la dernière roue du carrosse.
-Un manque de contacts avec les pros de terrain. La Fneje a finalement été reçue par le ministre en juin, mais jamais Pas de bébés à la consigne, ou le SNPPE. A leur grand dam ! D’autant que le ministre a reçu à peu près tous les représentants des gestionnaires (privés et publics).
Au final, Jean-Christophe Combe ne pourra honorer certaines de ces promesses. Il n’ira pas comme annoncé à Nancy, ville d’Élisabeth Laithier, détailler son plan qualité et son plan accueil individuel fin août et il n’aura pas eu le temps non plus de se rabibocher avec le Comité de filière. Un sentiment sans doute d’inachevé. Mais il connait le sort de nombre de ministres choisis hors du sérail politique tels Agnès Buzyn en son temps !
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 20 juillet 2023
MIS À JOUR LE 22 août 2023