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Quel (premier) bilan tirer des crèches AVIP ?
La CNAF a publié courant septembre les résultats d’une enquête d’évaluation des crèches à vocation d’insertion professionnelle (dites Avip) conduite entre 2020 et 2021. Ses conclusions : si les crèches AVIP ont été déclinées sur le territoire de manière hétérogène, leurs effets restent néanmoins encourageants pour les publics cibles. Quelques éléments d’explication.
Les premières crèches Avip (voir notre Zoom sur les crèches Avip) ont-elles porté leurs fruits ? Une enquête d’évaluation menée par la CNAF dont les résultats ont été publiés fin septembre dans l’e-ssentiel n°212, semble indiquer que oui, ou du moins que ces crèches à vocation d’insertion professionnelle ont des effets encourageants sur les publics en bénéficiant, même si elles ne sont pas une panacée en matière de retour à l’emploi !
Pour parvenir à ces conclusions, les auteurs de l’enquête ont privilégié, pour leurs travaux, une double approche, à la fois qualitative et quantitative, avec la conduite, en 2020 de monographies portant sur huit structures labellisées, une enquête téléphonique auprès des parents bénéficiaires (soit 20 % des personnes concernées par ces berceaux entre 2019 et 2021) et des entretiens individuels approfondis. Objectifs de l’enquête : « éclairer l’opérationnalité du dispositif (sa mise en œuvre et sa gouvernance) et apprécier l’accompagnement proposé et les effets sur les familles », lit-on dans l’e-ssentiel.
Des premiers objectifs (presque) atteints
L’enquête commence par un état des lieux bien nécessaire. Depuis la création du label en 2016, et l’assouplissement de ses conditions d’obtention en 2018, les crèches Avip s’inscrivent dans un double objectif. Le premier, « l’adaptation de l’offre d’accueil aux familles les plus précaires », a été fixé dans le cadre de la Convention d’objectifs et de gestion (COG) 2018-2022 de la Cnaf. C’est un objectif générique : il n’est donc pas chiffré. Le second, « faciliter l’accès aux modes d’accueil pour tous les enfants », fait quant à lui partie intégrante de la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté. La stratégie nationale, pour sa part, prévoyait un objectif chiffré, à savoir 300 structures labellisées AVIP (ou 1300 places) en 2021. En juin 2021, on dénombrait finalement 262 crèches Avip dans 33 départements. Un objectif qui n’a donc pas été atteint, à quelques structures près… Pas question pourtant de faire un constat d’échec ! En effet, depuis l’enquête, « nous sommes dans une perspective d’accélération forte. Les Caf prévoyaient en 2021 d’avoir 714 crèches labellisées Avip sur 72 départements à la fin 2022. Après une première phase émergente (…), on est désormais, à assez court terme, susceptible d’avoir un nombre de départements couverts qui a plus que doublé », rappelle Guillaume Roussier, responsable du Pôle Petite Enfance de la CNAF… Et un nombre de structures qui a triplé !
Des déclinaisons territoriales sur-mesure
Comment les crèches Avip se sont-elles déployées, a fortiori pendant cette phase émergente ? Selon les auteurs de l’enquête, « des arbitrages institutionnels ont été réalisés pour adapter le dispositif aux enjeux locaux », lit-on dans l’article de l’essentiel. En d’autres mots, les parties prenantes (Caf, Pôle Emploi, Conseils départementaux et parfois les villes ou les EPCI) ont su profiter de la flexibilité du dispositif pour l’adapter à leurs besoins. Pour rappel, l’obtention du label Avip est conditionné par plusieurs critères. Les structures candidates doivent ainsi :
- réserver au moins 20 % de leurs places aux parents en recherche d’emploi,
- cibler des familles monoparentales ou résidant en quartiers prioritaires de la politique de la ville,
- attribuer une place pour une durée d’un an (contrat de 6 mois renouvelable une fois) pendant la recherche d’emploi du parent, pour une durée d’au moins 10 heures par semaine.
Par ailleurs, les parents doivent bénéficier d’un « accompagnement global » et être suivis par un conseiller Pôle Emploi.
Un exemple de l’adaptation locale du dispositif mise en avant dans l’enquête : le « ciblage », souvent plus large, des populations pouvant obtenir un berceau dans ces structures. Ainsi, au-delà des parents bénéficiant de l’accompagnement global, certaines crèches ont priorisé, « sous le jeu de négociations entre acteurs » l’accueil de bénéficiaires du RSA ou de jeunes suivis par les missions locales. Et aux auteurs de l’enquête de conclure : « Selon les territoires et l’existence de financements dédiés, le dispositif varie dans sa mise en œuvre tantôt très prescriptive et contraignante pour les crèches, tantôt moins formalisée et avec des conditions d’obtention du label beaucoup plus souples ».
Qui sont les crèches Avip ?
Selon l’enquête de la Cnaf, « la labellisation Avip a dans un premier temps largement reposé sur les candidatures spontanées des crèches ». Pas étonnant dans ce contexte que l’essentiel des crèches ayant obtenu le fameux label soient… des crèches à vocation sociale et plus particulièrement des crèches associatives accompagnant déjà des familles correspondant peu ou prou aux publics visés par le label.
Deux autres profils de structures sont identifiés par les auteurs de l’enquête : les « crèches avec mixité sociale » accueillant des familles en situation d’insertion et, de manière plus marginale « les crèches sans mixité sociale préexistante ».
Des effets variés de la labellisation sur les structures concernées
Découlent de la labellisation, plusieurs effets. Le premier a de quoi laisser chacun (un peu) sur sa faim : « il n’y a pas eu à ce stade un fort développement quantitatif de l’accueil » des publics concernés… justement parce qu’ils étaient déjà accueillis, dans l’échantillon observé par la Cnaf, dans lesdites structures avant l’obtention du label. Faut-il y voir un succès en demi-teinte ? Non, car l’objectif d’un label n’est pas de gonfler les chiffres », rappelle-t-on côté CNAF. « Ce n’est pas pour nous une source de frustration de voir que le label a parfois été attribué à des crèches pour lesquelles il n’a pas changé les pratiques ou le volume de places consacré à ces publics. Un label vise à reconnaître des pratiques exemplaires et en les reconnaissant, à les faire connaître et à les diffuser. La labellisation a vocation à générer un effet d’entraînement, pas à changer de manière profonde les pratiques d’accueil », rappelle Guillaume Roussier.
Et cette stratégie semble commencer à porter ses fruits, comme le démontre le deuxième effet de la labellisation. Certes, il est difficile de dire, pour l’heure, combien de structures ont réellement été inspirées par les pratiques de leurs pairs, mais le label a permis, du côté des crèches associatives du moins, « une reconnaissance de leurs missions, de leurs pratiques et a favorisé une mise en relation avec les agences Pôle emploi, » indiquent les auteurs de l’enquête. Côté CNAF, on espère désormais que la mayonnaise prenne : « Nous avons aujourd’hui l’espoir que le succès du label témoigne d’une capacité d’un plus grand nombre de crèches à intégrer ces objectifs d’accueil et d’insertion professionnelle, y compris des crèches fonctionnant de manière plus classique », s’enthousiasme Guillaume Roussier.
Quant aux crèches avec mixité sociale, « la labellisation entraîne une évolution des modalités d’accueil de ces parents : proposition d’amplitude d’accueil plus longue et régulière, conditionnement explicite de l’attribution de la place à une recherche d’emploi, etc. » lit-on dans l’e-ssentiel. Enfin, les crèches sans mixité préalable ont naturellement dû faire un effort plus conséquent d’adaptation avec des pratiques professionnelles et des besoins en formation nouveaux pour répondre aux besoins de ces familles vulnérables. C’est là un dossier auquel les Caf s’attellent déjà : « La labellisation induit un certain nombre de changements pour les gestionnaires, notamment pour ceux qui sont éloignés de ce type d’accueil aujourd’hui. À travers un guide à destination des Caf (voir ci-dessous) et bientôt d’un guide à destination des gestionnaires, la branche Famille accompagne ces changements », souligne Guillaume Roussier.
Côté insertion, du mieux !
« Le rapprochement entre acteurs de la petite enfance et de l’insertion est un des effets les plus structurants du dispositif », soulignent également les auteurs de l’enquête. S’il y a ainsi un point positif (supplémentaire) à retenir de la labellisation Avip, c’est qu’elle a favorisé la coopération interprofessionnelle afin de permettre l’insertion professionnelle des familles. Ainsi, sur le terrain, « le déploiement du label a encouragé des équipes de conseillers de Pôle Emploi à davantage inclure la question du mode de garde (…) dans leur accompagnement. Acteurs de la petite enfance et de l’insertion ont par ailleurs appris à mieux intégrer leurs contraintes respectives », expliquent-ils dans leur article. Pour Guillaume Roussier, c’est un réel accomplissement : « La labellisation Avip vise aussi à fluidifier des circuits de prescription et d’orientation de ces publics entre les réseaux de l’insertion professionnelle et les réseaux petite enfance. La vertu du label aura été de rapprocher ces deux mondes pour lesquels il n’y a, à l’origine, pas d’évidence à travailler ensemble », souligne-t-il.
Marine Jeantet, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, dressait un constat similaire et avait, elle aussi, salué cette évolution lors de la publication du rapport 2022 du comité d’évaluation de la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté. Elle avait alors souligné qu’avec l’avènement des crèches Avip notamment, « il y a une vraie sensibilisation au fait qu’il faut lever certaines problématiques annexes comme la santé ou l’accueil des enfants pour que chacun puisse réfléchir à son avenir professionnel. On est donc en train de sortir d’une gestion silotée de ces questions en faveur d’une prise de conscience collective, qui peut avoir un réel effet positif sur cette offre d’accueil. »
Les auteurs de l’enquête, eux, se veulent plus prudents quant aux réels effets de ce rapprochement sur le terrain : « Perçu comme un ‘micro-dispositif’, il (le label Avip, ndlr.) ne permet pas de mettre en place des pratiques plus systématiques d’orientation. En l’état, le dispositif Avip n’est pas en capacité de répondre aux besoins urgents des publics accompagnés qui obtiennent un emploi ou une formation », avertissent-ils. Un point auquel il faudra veiller dans l’évolution du dispositif.
Des parents qui perçoivent très positivement les Avip…
Et les parents bénéficiaires dans tout cela ? Quels effets le dispositif a-t-il eu sur leur insertion et quelle perception ont-ils des crèches Avip ? En la matière, il y a ici aussi, du bon et du moins bon ! En l’occurrence, le bon, voire le très positif, se reflète dans la perception du dispositif par les parents.
Ils valorisent ainsi la crèche Avip comme un levier vers l’emploi, et sont notamment 47 % à déclarer que l’accompagnement dont ils ont bénéficié a eu un effet très important sur la façon dont ils s’y prennent pour chercher un emploi. Dans cette lignée, « le dispositif permet un renforcement du travail autour de leur projet professionnel et un gain de confiance en eux », analysent les auteurs de l’enquête.
Meilleure encore est la perception des bénéfices de la place en crèche pour leur enfant. Ainsi, plus de 70% des répondants à l’enquête par questionnaire estiment les effets du dispositif Avip très importants sur l’éveil et la sociabilité de leur enfant… Mais voient peu d’effets au long cours sur l’emploi.
Le moins bon ou du moins le plus nuancé, quant à lui, est observable du côté des chiffres de l’accès à l’emploi. Selon l’enquête : 34 % des parents bénéficiaires du dispositif ont trouvé un emploi et 19% suivent une formation. On pourrait donc se féliciter du fait que dans plus de la moitié des familles, une piste d’insertion professionnelle ait été trouvée. Mais malheureusement, ce retour à l’emploi est souvent très précaire comme le souligne l’enquête. Ainsi, les parents « occupent fréquemment des métiers avec des horaires atypiques ou à temps partiel, des conditions de travail difficiles, de faibles niveaux de rémunération et des contrats précaires. » Et de préciser : « Lors de la seconde vague de l’enquête téléphonique, plus de 4 parents sur 10 qui avaient un emploi au moment de la première enquête n’en avaient plus ». Reste qu’il ne s’agit pas là d’une problématique spécifique à l’accueil, mais plutôt d’insertion professionnelle… Une mission pour le réseau Pôle Emploi, donc !
Quel avenir pour les crèches Avip ?
L’enquête d’évaluation ne s’attarde pas vraiment sur la question, mais il y a aujourd’hui peu de doute sur le fait que le dispositif a de beaux jours devant lui, notamment à quelques encablures de la prochaine COG 2023-2027. Dans ce cadre, le développement des crèches AVIP restera un « objectif d’actualité » tant les parties prenantes s’en sont saisies, notamment au cours de deux dernières années. Et pour cause : « Le label Avip a pris un caractère réglementaire avec la loi Rixain sur l’égalité professionnelle des hommes et des femmes de décembre 2021. Depuis, les réseaux Caf et Pôle Emploi sont liés par deux textes. D’abord, l’accord CNAF/Pôle Emploi en date de septembre 2021, qui prévoit le renforcement des relations entre les réseaux pour le développement du label. Ensuite, un protocole interministériel ‘insertion dans l’emploi et petite enfance’ en date de février 2022, dont les dispositions vont dans le même sens », rappelle Guillaume Roussier.
Mieux répondre à la demande d’accueil
Reste à savoir comment le dispositif pourra évoluer. Les auteurs de l’enquête CNAF suggèrent, pour leur part, deux pistes. La première : « positionner le label Avip dans une réflexion plus large sur la place des publics en insertion dans les crèches ». L’objectif : adapter au mieux l’offre à la demande notamment quand il s’agit de solutions d’accueil plus ponctuelles. Et pour cause : les durées longues d’accueil généralement proposées dans les crèches Avip (4 à 5 jours par semaine) ne correspondent pas nécessairement aux besoins des parents, notamment quand ils sont encore en situation de recherche d’emploi. Sur ce point, les Caf sont déjà au travail : « On sait que des changements autour de l’accueil occasionnel ou ponctuel sont à prévoir car, comme le montre l’enquête, ce type d’accueil est particulièrement adapté à un public en insertion professionnelle. Favoriser un fonctionnement en multi-accueil dans un nombre maximum d’EAJE peut favoriser l’accueil en plus grand nombre de ces familles (…) tout comme la rotation des publics dans certaines crèches Avip, selon les ressources du territoire », cite Guillaume Roussier. Et de rappeler aussi l’importance de la mise en visibilité de ces places d’accueil ponctuel sur monenfant.fr et l’identification des crèches Avip, là encore sur monenfant.fr, afin d’orienter les publics cibles vers ces crèches.
Multiplier les structures spécialisées ou définir un objectif commun d’accueil ?
La seconde piste envisagée dans le cadre de l’enquête : mener une réflexion sur l’articulation des places de crèches Avip avec le reste de l’offre d’accueil. En la matière, les auteurs envisagent soit « l’existence d’EAJE spécialisés pour les publics en insertion, combinés avec d’autres établissements classiques (ou des assistantes maternelles pour pérenniser l’accueil) », soit « la définition d’un objectif commun en matière d’accueil des publics fragiles pour l’ensemble des crèches d’un territoire ».
Vers quoi ira-t-on ? Comme l’enquête n’étaye pas les avantages et les inconvénients de chaque options, Guillaume Roussier cite plus volontiers la doctrine constante de la Branche famille : « en matière d’accessibilité des publics, que ce soit une accessibilité liée à la catégorie socio-professionnelle des parents ou à l’accueil d’un enfant en situation de handicap, la branche Famille prône de manière constante des modèles plutôt généralistes, contrairement aux modèles spécialisés, pour aboutir à des effets d’échelle plutôt satisfaisants », conclut-il. Sur la question de l’évolution, peu de doute subsiste donc.
Les conditions d'obtention du Label Avip
L’obtention du label Avip est conditionné par plusieurs critères. Les structures candidates doivent ainsi :
- réserver au moins 20 % de leurs places aux parents en recherche d’emploi,
- cibler des familles monoparentales ou résidant en quartiers prioritaires de la politique de la ville,
- attribuer une place pour une durée d’un an (contrat de 6 mois renouvelable une fois) pendant la recherche d’emploi du parent, pour une durée d’au moins 10 heures par semaine.
Par ailleurs, les parents doivent bénéficier d’un « accompagnement global » et être suivis par un conseiller Pôle Emploi.
Véronique Deiller
PUBLIÉ LE 26 octobre 2022
MIS À JOUR LE 12 juin 2024
essentiel_collection_evaluation_212_creches_avip.pdf