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Vincent Vergone, metteur en scène : « Nous luttons contre l’extinction d’expérience de nature »
Vincent Vergone est un sculpteur qui aime la poésie et la nature. C’est aussi un metteur en scène, pionnier du spectacle vivant pour la petite enfance dans les années 1990. A la tête de la compagnie Les demains qui chantent, il oriente son travail depuis plus de dix ans vers l’environnement, le rapport à la nature, et le lien que celle-ci entretient avec les tout-petits. Il accueille ces derniers avec les adultes qui les accompagnent au Jardin d’Emerveille, à Vaujours en Seine-Saint-Denis, ou au Maquis d’Emerveille dans le XVIIIe arrondissement. Chaque mardi matin, la compagnie sort du jardin avec des assistantes maternelles et leurs enfants dans la Forêt d’Emerveille au parc forestier de la Poudrerie. C’est dans ce cadre que nous l’avons rencontré.
Les Pros de la Petite Enfance : En tant que sculpteur et metteur en scène comment avez-vous décidé de faire des spectacles pour les tout-petits ?
Vincent Vergogne : Au début des années 1990, je devais faire mon service militaire. Comme c’était une chose impossible pour moi, j’ai été objecteur de conscience et j’ai travaillé pour l’Association des collectifs enfants parents professionnels région Ile-de-France (ACEPPRIF). Avec des sculptures de petites têtes et des mouchoirs en dessous, j’ai commencé à faire des spectacles de marionnettes pour les tout-petits. Tous les quinze jours, j’ai ainsi sillonné les crèches parentales d’Ile-de-France. A l’époque, j’ignorais que le spectacle pour la petite enfance n’était qu’à ses balbutiements et que, de fait, je faisais partie des quelques pionniers.
Vous auriez pu ne pas continuer après votre objection de conscience. Aujourd’hui, ça fait plus de trente ans que vous consacrez votre art aux tout-petits…
Dans le monde du spectacle de la petite enfance, il y a beaucoup d’artistes – surtout des femmes – qui viennent d’horizons différents : architectes, danseuses, plasticiennes, musiciennes… Mais elles ont toutes quelque chose en commun de l’ordre de l’humilité. Cette notion est rare dans l’art qui, à notre époque, est voué à l’admiration. Or, lorsqu’on travaille pour les bébés ou pour des enfants à l’hôpital, on ne le fait pas pour l’admiration car les bébés et les enfants sont méprisés dans notre société. Il suffit de dire à quelqu’un que tu fais des spectacles pour les tout-petits pour être considéré comme un sous-artiste. Cette humilité est hyper-intéressante, comme cette authenticité des raisons profondes pour lesquelles on a choisi ce métier-là. Face à des enfants en grande souffrance, on se reconnaît dans notre humanité avec quelqu’un d’autre.
Aujourd’hui, vos spectacles ont lieu dans la nature. Des crèches au jardin, comment s’est déroulée la migration ?
Il y a eu plusieurs étapes. Dans les crèches, la liberté héritée des années 1970 s’est refermée petit à petit avec l’inflation réglementaire. Les prises électriques qui disparaissent, les sols qui se plastifient… J’ai arrêté d’intervenir dans les structures d’accueil du jeune enfant et j’ai monté un spectacle de poésie pour enfant que je jouais dans les théâtres. J’ai été pris pour « un folledingue » mais comme ça marchait, j’ai continué. Quand j’ai commencé à être connu, j’ai réfléchi à une mission de service public en tant qu’artiste car, dans mes spectacles, je voyais des jeunes enfants d’école primaire déjà profondément abîmés et qui avaient, comme l’appelle Hannah Arendt, une crise de la culture. Cette érosion culturelle à tous les niveaux secrète la haine et la bêtise qui, aujourd’hui, a pris des proportions inouïes. J’ai donc travaillé sur cette question de l’érosion culturelle et dès que j’ai obtenu des financements, j’ai réalisé une utopie, un lieu culturel et expérimental à Stains – La Mirabilia – où les artistes interagissaient avec les enfants et les adultes qui les accompagnaient sur un pied d’égalité. Le lieu a duré une dizaine d’années dans sa forme initiale tout en se déplaçant à différents endroits. Après Stains, il a été monté à Aubervilliers puis à Dieppe. Aujourd’hui, son avatar le LAEP’Art (lieu d’Accueil Enfant Parent ARTistique) est revenu à Aubervilliers sous une forme beaucoup plus légère.
Ce lieu expérimental était encore en intérieur et non en pleine nature comme le Jardin et le Maquis d’Emerveille…
La Mirabilia était certes en intérieur mais étonnamment, les retours des adultes qui le fréquentaient me parlaient de deux choses : le lieu leur rappelait leur enfance et, surtout, il leur évoquait la nature. C’est vrai que l’on travaillait avec des bambous partout, des tentures, beaucoup de matériaux naturels, des jouets faits à la main… C’est en lisant Gilles Clément, paysagiste, que j’ai réalisé que le lieu s’apparentait à un « libre jardin » d’enfants. En parallèle, j’ai construit de très bonnes relations avec le département 93, notamment en créant le festival « 193 soleil » en 2008 en plein air avec Anne-Françoise Cabanis, Pauline Blisson et Emilie Lucas, afin de toucher toutes les populations. Notre collaboration s’est intensifiée et Guillaume Gaudry, responsable des espaces verts, m’a proposé de faire la même chose que la Mirabilia à Vaujours, dans ce jardin, au parc de la Poudrerie. Il a fallu du temps pour que le jardin ressemble à ce qu’il est maintenant car je n’y connaissais rien à l’époque. Aujourd’hui encore, je ne suis pas jardinier, juste un amateur. Depuis 2020, la compagnie accueille également les tout-petits au Maquis d’Emerveille, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, qui est une sorte de rebond du Jardin d’Emerveille.
Comment avez-vous procédé pour que le Jardin d’Emerveille ressemble à ce qu’il est aujourd’hui ?
J’ai travaillé sur la notion d’émerveillement avec comme principe de laisser faire la nature et de l’accompagner, sans la violenter. Au départ, c’était un jardin « autoroute » : tout plat, tout bien rasé avec un vieux portique pourri. Ma première inquiétude était de connaître l’état des sols pour accueillir les enfants dans un endroit assaini. Heureusement, la terre n’était pas polluée mais inerte. Nous y avons introduit de la biodiversité en conservant le trou qui a servi aux analyses. Nous sommes allés chercher plein de végétaux en forêt et nous les avons plantés pour qu’ils se déploient. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’ils ont toujours été là rendant invisible le travail paysagé. Le trou se termine par un terrier dans lequel les enfants peuvent s’introduire, c’est assez magique.
Cela fait dix ans que le Jardin d’Emerveille accueille des tout-petits avec leurs parents. Que leur apporte-t-il ?
La chercheuse biologiste Anne-Caroline Prévot, qui a écrit La Nature à l’œil nu, a mis des mots sur nos pratiques artistiques. Pour elle, nous luttons contre l’extinction d’expérience de nature. Les enfants et les parents vivent de plus en plus dans des environnements anthropisés et transformés en des espaces techniques dans lesquels les tout-petits perdent leur sensibilité et leur connaissance de la nature. Ils ne jouent plus librement dans les espaces naturels et grandissent en ayant peur des insectes… Notre symbiose avec le monde vivant est en train de s’éteindre et c’est gravissime. Ce que nous proposons justement, c’est de réactiver une culture de la nature au lieu d’opposer la culture et la nature. Cela passe par la réactivation d’un rapport de beauté au monde vivant. La beauté ce n’est pas quelque chose que l’on enferme dans un musée. C’est quelque chose qui se vit. L’essence de notre travail, c’est l’instant présent. L’art, c’est d’abord l’art de vivre, c’est-à-dire éprouver le monde alentour et se rendre vivant aux autres. Plus les enfants sont petits, plus ils sont dans l’instant présent et c’est extraordinaire.
Cette expérience de nature et de l’instant présent, vous la proposez aussi à des assistantes maternelles avec la Forêt d’Emerveille chaque mardi matin…
L’objectif du Jardin d’Émerveille est de cultiver la sensibilité des enfants à leur environnement naturel. Sortir du jardin et aller en forêt permet d’élargir les limites, d’ouvrir le cadre, dans un milieu naturel plus large et moins contrôlé. La Forêt d’Emerveille est un lieu d’accueil artistique mené à l’année avec des professionnelles de la petite enfance que l’on souhaite valoriser dans leur bien-être et dans leur savoir-faire. Pour que les enfants soient libres et heureux, les adultes qui les accompagnent doivent pouvoir leur communiquer le goût de la liberté. Les sorties se font tous les mardis entre 9 h 30 et 12 h. Aujourd’hui, deux assistantes maternelles et huit enfants ont été accueillis à l’entrée du Jardin d’Émerveille par un musicien, une danseuse et moi-même. Ce temps d’accueil est important pour permettre aux participantes de sortir de leur quotidienneté. Puis, nous avons déambulé dans la forêt à travers des chemins de traverse jusqu’à une cabane fabriquée avec des branches auprès de laquelle nous avons installé des tapis, des coussins, des livres, des instruments… Comme il faisait beau, nous n’avons pas eu besoin des bambous et de la toile pour nous abriter. Le retour s’est fait de la même façon : en musique, en dansant, en escaladant les troncs d’arbre et en écoutant des oisillons dans un nid. A chaque fois, le parcours est différent.
Comment préparez-vous ces déambulations et quel était votre état d’esprit au début de la séance de ce matin ?
Avant l’accueil du groupe, nous remplissons la charrette d’objets et nous nous échauffons pour nous mettre en symbiose et créer un corps artistique. Ce qui est important à comprendre – ça reprend la notion d’humilité évoquée tout à l’heure – c’est que les artistes et les non-artistes sont sur le même plan. Par exemple, lorsqu’un enfant fait « boum, boum » avec ses mains, Maxime l’accordéoniste l’entend, interagit avec lui et l’accompagne dans sa propre musicalité. C’est pareil avec la danse de Marie. Les artistes communiquent avec les enfants avec des langages non verbaux et parfois verbaux mais sans injonctions. Chaque séance est à chaque fois improvisée ce qui nécessite un savoir-faire que tous les artistes ne possèdent pas. Parfois, la séance est ratée, d’autre fois elle est extraordinaire. Dans tous les cas, nous prenons un temps après la séance pour l’analyser entre nous avec, comme grille de lecture, la présence. Avons-nous réussi à faire en sorte que les participants soient dans l’instant présent ? Ce matin, comme toujours, j’avais un trac fou avant de commencer…
Pourtant, vous connaissiez bien les participantes et les enfants qui viennent depuis le début de l’année scolaire ?
Il n’empêche, je ne sais jamais comment la séance va se dérouler ! Mais c’est bien d’avoir le tract. Le trac, c’est quelque chose qui a deux faces : la peur et le désir. C’est parce que l’on est fortement ancré dans la peur et dans le désir que l’on va être intensément présent. Si l’on y va en mettant ses chaussons, il n’y a pas de présence et, donc, il n’y a pas d’intensité. Aujourd’hui, il y a eu plusieurs moments intenses et poétiques : les sauts des enfants accompagnés par la musique de Maxime, les assistantes maternelles qui lisaient une poésie écoféministe à voix haute, le tête-à-tête de Marie avec un enfant fasciné par la terre qu’ils se lançaient mutuellement… C’était une séance poétique qui a suscité de l’émerveillement.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 24 mai 2025