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Zoom sur… La médiation animale en crèche

A l’origine à visée thérapeutique, les ateliers de médiation animale sont néanmoins de plus en plus nombreux dans les structures d’accueil du jeune enfant. Revue de tout ce qu’apporte cette présence animale en crèche et des conditions de son intérêt et de sa réussite.

La médiation animale : une appellation récente mais des pratiques anciennes

La médiation animale, même si elle ne portait pas forcément ce nom, existe depuis longtemps. Notamment dans le domaine du soin, où plusieurs expérimentations ont eu lieu, certaines remontant au IXe. A cette époque, dans la ville de Gheel, en Belgique, des convalescents devaient prendre soin d’oiseaux dans le but de les aider à reprendre confiance en eux. Mais aussi dans le domaine de la pédagogie. Boris Albrecht, directeur de la Fondation Adrienne et Pierre Sommer, fondation privée qui soutient le développement de la médiation animale, souligne ainsi que « les pédagogues Maria Montessori et Célestin Freinet faisaient la part belle à la nature et aux animaux (réels ou symboliques) dans les apprentissages de l’enfant. » Boris Mayer Levinson, psychologue pour enfant et professeur en psychiatrie américain, né en 1907, est considéré comme le père de la médiation animale (ou zoothérapie). Il a commencé à la pratiquer avec son chien, comme médiateur (vecteur de communication), et un petit garçon autiste. Et les bienfaits ont été notables. La médiation animale, qui a pour objectif de favoriser les liens bienfaisants entre les humains et les animaux, a donc longtemps été réservée aux adultes et aux enfants malades ou en difficultés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, leur présence est bénéfique à tous, d’où la mise en place de séances de médiation animale dans les collèges, écoles et crèches pour en faire profiter le plus grand nombre.

En crèche, mieux vaut parler du compagnonnage animal

En France, le précurseur est le vétérinaire Ange Condoret qui, en 1978, élabora la méthode de l’Intervention Animale Modulée Précoce (IAMP), pratiquée avec des enfants âgés de 3-4 ans atteints de légers troubles de la communication ou de la socialisation. « Ce secteur, appelé médiation animale, s’est structuré étape par étape. Le terme de « médiation animale » est d’ailleurs récent en France : il date de 2008, même si le concept existait avant qu’il soit nommé », explique Boris Albrecht. « Aujourd’hui, on en parle beaucoup mais dans les services de pédopsychiatrie cela est utilisé depuis 20-25 ans. Cela a commencé avec l’équithérapie », confirme de son côté Daniel Marcelli, pédopsychiatre, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, et co-auteur de l’ouvrage « L’enfant, l’animal, une relation pleine de ressources », qui préfère toutefois utiliser les termes de « présence animale » ou « compagnonnage animal » dans le cadre des crèches, « le terme « médiation animale » étant essentiellement utilisé pour les enfants et les adultes qui ont des difficultés ».

L’enfant et l’animal : une proximité et une complicité naturelles

Nombre d’albums, peluches, jouets… mettent en avant les animaux. Aussi dès son plus jeune âge, l’animal fait partie de l’univers de l’enfant. Et l’a toujours été. Daniel Marcelli explique ainsi : « Les enfants de jadis étaient entourés d’animaux (chats, chiens, animaux de la basse-cour). Il y avait donc une sorte de familiarité. » Et poursuit : « Les tout-petits, ceux qui ne parlent pas encore, sont très sensibles aux émotions et donc de ce point de vue-là sont très proches des animaux familiers comme le chien ou le chat. Les animaux sont en effet très attentifs aux expressions émotionnelles et les comprennent (pleurs, cris…). De leur côté, les tout-petits identifient très bien ce langage émotionnel. Il y a donc une proximité de relations, d’interactions entre l’animal et l’enfant. » Sans compter l’attirance forte de l’enfant vers l’animal, le plaisir qu’il prend à le toucher, le caresser, rendant ainsi sa compagnie précieuse. « Ce n’est pas par hasard si l’immense majorité des doudous pour enfants ont des formes d’animaux », remarque Daniel Marcelli, et précise : « C’est un doudou vivant, chaud, chaleureux donc pour un tout-petit c’est merveilleux, énigmatique, attirant. »

Les ateliers de médiation animale permettent donc de renouer avec ce lien naturel, et tout particulièrement pour les enfants qui ne sont pas ou peu au contact d’animaux dans leur vie quotidienne.

L’animal, un plus dans le développement de l’enfant, et un vrai prof d’empathie

Les bienfaits et les apprentissages via l’animal sont nombreux, comme le met en évidence Claire Dhorne-Corbel, psychomotricienne libérale, qui a développé en 2013 avec la crèche municipale « Patouille et Cie », située à Plonéour-Lanvern (29), un programme de médiation canine, toujours d’actualité : « Parce qu’il est vivant, qu’il a des poils, qu’il interagit, l’animal offre des stimulations et des rencontres sensorielles très intéressantes. Et puis, l’animal est dans le mouvement. Or, l’enfant apprend par et à travers le mouvement. L’animal interpelle donc l’enfant avec son langage corporel et crée des émotions positives ou négatives (peur, timidité…) que l’on peut ensuite travailler. » Si l’animal permet d’accompagner le développement de l’enfant du point de vue sensoriel, émotionnel, affectif et moteur, il ne faut pas non plus oublier « tout le travail de prévention de la morsure et du respect de l’animal » qui peut être fait, complète Claire Dhorne-Corbel. Et précise : « Dans notre idée, c’est aussi le bien vivre ensemble avec l’autre différent de nous, comment on en prend soin, comment on réagit lorsqu’il ne fait pas comme on veut. » C’est donc l’apprentissage de la bienveillance, de l’empathie et de la patience. Ce que confirme Daniel Marcelli : « Lorsque l’animal est jeune ou même à l’âge adulte, qu’il a été normalement élevé, il est très bienveillant avec le bébé et le tout-petit. Si on lui tire les oreilles ou les moustaches, l’animal grogne un peu et il s’éloigne. D’une certaine manière le tout-petit est privé de son compagnon donc s’il veut qu’il s’approche de lui, il doit être bienveillant avec lui. C’est une sorte d’apprentissage spontané sans que l’enfant ne se fasse gronder. » Il confie également : « Ce qui est effrayant dans notre société, c’est qu’on a remplacé ces êtres vivants par des objets inanimés (portables, tablettes…) qui ont l’air vivant et qui ont une puissance d’attraction sur les bébés destructrice. Heureusement dans les crèches, on a conscience de ça et plutôt que d’introduire des portables, on introduit des chats, des chiens… » Mais aussi des lapins, des cochons d’Inde, même si le chien est indéniablement plus intéressant.

La présence d’un animal en crèche : un projet d’équipe bien réfléchi

Les crèches doivent « réfléchir aux moyens humains nécessaires et aux moyens logistiques et techniques qu’elles ont », expose Boris Albrecht. Selon lui, si la structure est petite, s’il n’y a pas d’espace séparé pour l’activité et s’il n’y a pas d’extérieur, il vaut mieux se tourner vers les fermes pédagogiques qui peuvent d’ailleurs être une passerelle à la médiation animale. « La ferme pédagogique c’est d’abord sensibiliser les enfants à la connaissance du monde animal. A partir de là on peut enchaîner sur les besoins de l’animal… puis aller vers la médiation en ayant des objectifs définis », explique-t-il. De son côté, Claire Dhorne-Corbel, dont l’élaboration du projet a pris deux ans, reconnaît qu’elle ne peut finalement travailler que dans peu d’endroits avec ses chiens. Pratiquer la médiation animale avec de jeunes enfants ne s’improvise pas. Selon la psychomotricienne, il y a des pré-requis qu’elle résume ainsi : « Il faut une équipe motivée, une pièce accessible de l’extérieur si possible (pour que les animaux n’aient pas à traverser toute la crèche), l’adhésion des parents, des protocoles précis au niveau de l’hygiène et de la sécurité et bien entendu l’accord de la PMI. » Selon elle, également, la médiation animale doit faire partie du projet pédagogique, sinon elle se résume à une simple animation. En outre, la récurrence est essentielle. « En-dessous d’une fois par mois, cela n’a pas beaucoup d’intérêt, sauf si c’est sous forme de mini stage de 3 ou 5 jours par trimestre », affirme Boris Albrecht. Ainsi, à la crèche Les Petits Bolides, située au Mans, des séances de 2 heures sont proposées toutes les 2-3 semaines aux enfants accueillis. Et dans la crèche Patouille et Cie, c’est une fois par mois, sans compter la séance sans les chiens menée par la psychomotricienne pendant laquelle les enfants ne manquent pas de les évoquer, une façon pour elle d’aborder « l’absent ». Ce sont donc des projets qui requièrent un vrai investissement et qui ne souffrent pas d’improvisation, tout particulièrement au niveau de la sécurité. Daniel Marcelli met en garde : « Il ne faut pas idéaliser l’animal. On ne peut pas faire ça avec tous les animaux. » Dans le cadre de la médiation canine, l’âge et la race des chiens est ainsi importante.

Des intervenants formés : une nécessité

« Il ne suffit pas d’être psychomotricienne et d’avoir un gentil chien pour se lancer », prévient Claire Dhorne-Corbel. La médiation animale, c’est sérieux. D’autant plus quand elle est pratiquée avec de jeunes enfants. « Les animaux sont des éponges émotionnelles. Aussi, un animal ne peut pas travailler en permanence et il faut pouvoir détecter les signaux qu’il envoie. Par exemple, un chien qui se lèche plusieurs fois la truffe, c’est un signe de mal-être, si on ne peut pas détecter ça, on peut aller vers l’accident », avertit Boris Albrecht. Et qu’en est-il en cas d’accident ? « C’est assez flou dans ce domaine. La responsable de la structure est garante de la sécurité mais le professionnel qui a les animaux doit aussi avoir une responsabilité civile professionnelle dans le domaine, pour ses chiens et lui-même. Il vaut donc mieux être blindé au niveau formation et au niveau assurances », insiste Claire Dhorne-Corbel. A noter toutefois que la médiation animale n’est pas un métier en tant que tel. « Il y a 3 certifications professionnelles mais elles ne sont pas toutes forcément abouties. Il vaut mieux avoir un métier de base et ensuite on double avec une compétence supplémentaire en médiation animale », informe Boris Albrecht.

Des séances ritualisées mais aussi avec des variantes

Comment se déroulent les séances ? Les enfants volontaires en petits groupes, accompagnés d’une professionnelle de la crèche, rejoignent l’intervenante en médiation animale et les animaux médiateurs. Les bébés viennent dans les bras. S’il y a des petits rituels comme le fait de lui dire « bonjour », pour le reste, cela varie. « On travaille avec du vivant donc les séances ne sont pas pré-établies. On voit les envies motrices des enfants », précise la psychomotricienne. Et cite : « Cela peut être du contact tactile comme toucher, brosser le chien… ou alors on sort un cerceau ou un tunnel dans lequel entre le chien puis l’enfant par imitation ». A la crèche Les Petits Bolides, les séances sont plus ritualisées, même s’il y a aussi des variantes, reconnaît Annaick Roblin, l’ancienne directrice de la structure, avec notamment le temps des caresses, le brossage, la découverte ludique (formes, couleurs, schéma corporel…), et à la fin de la séance, avant de leur dire au revoir, c’est le temps du repas des animaux. « C’est important de ritualiser aussi bien pour les animaux que pour les enfants. Ces derniers acquièrent petit à petit de l’autonomie et deviennent acteur de ce temps », note Annaick Roblin.

Médiation animale en crèche : la prise en charge financière possible via une fondation

Si la plupart des établissements qui proposent de la médiation animale en leur sein s’accordent à dire que le projet ne souffre d’aucune approximation, qu’il doit être bien pensé, et qu’il est de ce fait long à réaliser, certains soulèvent avoir rencontré des difficultés liées au financement. C’est le cas pour la crèche Les Petits Bolides dont chaque séance dure deux heures, à raison de deux par mois environ. « Une heure, c’est 70 euros, il a donc fallu trouver une aide financière. Nous avons effectué de nombreuses démarches, tapé à plusieurs portes mais sans succès », confie Annaick Roblin. C’est finalement grâce à l’appui de la Fondation Adrienne et Pierre Sommer, qui a pris en charge une partie du coût, que la médiation animale peut avoir lieu jusqu’en mai 2022. La fondation Adrienne et Pierre Sommer reçoit ainsi chaque année plusieurs demandes de financement émanant de structures d’accueil du jeune enfant. Boris Albrecht constate qu’elles sont en essor mais note une marge de progression importante. En effet, lors du dernier appel à projet qui pouvait les concerner*, seuls 7 établissements petite enfance (RPE, CISPEO, crèche) ont participé sur 228 candidatures soit environ 3 %. Le Directeur de la Fondation émet deux hypothèses à cela. La première : « La Fondation n’est pas encore assez identifiée par ce type de structures ». La seconde : « Ce type de pratique n’est pas encore très répandue ceci s’expliquant par les compétences nécessaires, et une mise en place plus précautionneuse vis-à-vis des bénéficiaires que pour d’autres populations ». Boris Albrecht précise que cet appel à projet sera reconduit en 2022 à partir du mois de février 2022. A bon entendeur…

* « Soutenir et accompagner par la médiation animale l’insertion des personnes en difficulté. Favoriser par la médiation animale les capacités et les apprentissages des enfants en crèche ou dans les établissements et dispositifs scolaires. »

Illustrations Matthieu Boz

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Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 25 octobre 2021

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