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ZOOM sur… L’accueil de la petite enfance à Grenoble
Capitale des Alpes, Grenoble est une ville dynamique, fortement engagée pour le social et l’écologie, qui nourrit de belles ambitions pour la petite enfance. Confrontée à une population en grande précarité mais très contrastée selon les secteurs, la ville garde la main sur ses modes d’accueil qu’elle considère comme un véritable outil de sa politique sociale, pour la prévention, l’accueil inconditionnel des familles et la lutte contre les inégalités. Les professionnels n’en rencontrent pas moins de difficultés qu’ailleurs dans un contexte national très tendu. Les EAJE municipaux peinent à recruter, la formation professionnelle est désertée, le secteur associatif en sursis financier mais de nombreux projets innovants témoignent de l’engagement des professionnels pour la petite enfance.
Disparités territoriales et grande précarité
D’un côté, Grenoble est une ville étudiante et sportive, un pôle scientifique et industriel renommé, acteur majeur de l’enseignement et de la recherche qui attire bon nombre de cadres, séduits par la qualité de vie qu’offre la ville. De l’autre, Grenoble est également connue pour ses quartiers sensibles où grande précarité rime avec chômage, insécurité et trafic de drogue. Comme à l’échelle nationale, malgré une baisse de la natalité et donc du nombre d’enfants de moins de 3 ans, le nombre de ménages avec enfants est en augmentation à Grenoble. Mais la proportion de familles monoparentales y est plus importante (38% contre 30% en France) et ces familles-là, bien plus exposées à une certaine fragilité socio-économique. Ainsi, Grenoble accueille davantage de familles précaires en situation de pauvreté (36%) qu’à l’échelle nationale (28%) ou même du département de l’Isère (23%), avec cependant de fortes disparités selon les secteurs. Les chiffres sont saisissants : dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), la proportion d’enfants vivant dans une famille en situation de pauvreté atteint plus de 80% et jusqu’à 52% des enfants accueillis dans les EAJE municipaux. On note également que 15% des enfants accueillis sont en situation de handicap. Un chiffre important, en hausse à Grenoble comme à l’échelle nationale, qui s’explique par un dépistage de plus en plus précoce et une meilleure prise en charge de l’accompagnement des familles. Et dans ces conditions difficiles, accueillir prend une toute autre dimension…
La petite enfance au cœur de l’action sociale
De fait, la municipalité a toujours eu un engagement social très fort, appuyé sur un imposant Centre Communal d’Action Sociale (CCAS), le plus important en France après Paris. Le CCAS conduit la politique sociale pour le compte de la ville. C’est un organe dit indépendant, avec son propre conseil d’administration, néanmoins présidé par le maire et l’adjoint à l’action sociale. Trois directions d’action sociale se partagent le terrain : la lutte contre la pauvreté et la précarité, les personnes âgées et la petite enfance (DASPE) qui représente à elle seule plus de 50% des effectifs, plus de 50% du chiffre d’affaires du CCAS et près de 600 professionnels de la petite enfance à la direction.
Ainsi la gestion de la petite enfance a-t-elle toujours été placée au cœur de l’action sociale, utilisée comme « un outil de prévention, de lutte contre toutes les formes d’inégalités, de levier d’émancipation pour les familles qu’elle accompagne au quotidien ». Pour Aurélie Henrion-Gayet, directrice d’action sociale petite enfance (DASPE), c’est un message fort, marqueur d’une véritable volonté politique d’accueil inconditionnel et de son ancrage dans le territoire. « Très peu de villes ont ce mode de fonctionnement, explique-t-elle. Portée par le CCAS, la petite enfance témoigne d’une vraie politique sociale que l’on retrouve au niveau de tous les projets portés, des crèches aux RPE ou à l’échelle de la ville. » Dans les lieux d’accueil du CCAS, les parents ou enfants en situation de handicap, de maladie chronique, les enfants adressés par les services de protection de l’enfance, les enfants de mineurs, les enfants de familles en situation de précarité, les fratries et naissances multiples bénéficient d’une admission prioritaire. Laure Orsini, directrice déléguée à la DASPE et mémoire vive du CCAS, se souvient : « La politique de la ville a toujours été tournée vers l’accueil de tous, avant même que certaines lois existent. Cet engagement social, c’est une volonté très ancienne d’apporter le meilleur à la population. On le retrouve d’ailleurs dans l’histoire de la ville, berceau de la Révolution française, des premiers plannings familiaux. C’est l’accueil de tous, et tout particulièrement du jeune enfant et de sa famille pour construire l’avenir du citoyen (…) Les crèches de Grenoble n’ont jamais été considérées comme un simple mode de garde ! »
Une majorité de crèches municipales et pas de DSP : un choix fort
La petite enfance représente donc un enjeu majeur pour la municipalité de Grenoble. Elle affiche une politique ambitieuse, tient à garder la main sur ses lieux d’accueil et s’engage publiquement aux côtés des professionnels : Sylvie Fougère, conseillère municipale déléguée à la petite enfance, était signataire de la tribune collective parue dans Le Monde le 19 mai dernier, appelant le Président de la République à faire de la petite enfance une priorité nationale. Ici, pas question de délégation de service public. Le CCAS a choisi de garder ses crèches en propre pour limiter l’arrivée d’acteurs privés, préserver le tissu associatif local, maintenir une certaine qualité de service et une vraie mixité sociale « Oui, nous préférons avoir des crèches en gestion directe, affirme Aurélie Henrion-Gayet, et au cœur d’un CCAS, c’est un sacré signal sur la politique conduite. On ne fait pas de lucrativité sur le dos des enfants. ». Le ton est donné. Avec un budget global de 23 millions d’euros pour la petite enfance, le CCAS gère 27 EAJE municipaux, 6 Relais Petite Enfance, 6 Lieux d’Accueil Enfant Parent et subventionne 5 EAJE associatifs répartis en six secteurs, qui accueillent au total 2767 enfants en 2021, soit 70% des petits Grenoblois de moins de 3 ans. 395 assistantes maternelles agréées, dont 48 sont rattachées à 6 crèches mixtes collectives et familiales, proposent un accueil individuel. Grenoble affiche fièrement un taux de couverture de 67% pour l’accueil des moins de 3 ans, contre 58% en France métropolitaine. La ville et le CCAS devraient signer à l’automne prochain une nouvelle Convention Territoriale Globale avec la CAF pour la période 2022-2025, pour le maintien et le développement des services aux familles du territoire. Pour compléter l’offre d’accueil municipale, conséquente mais toutefois insuffisante, seules 8 crèches d’entreprises et une vingtaine de micro-crèches ont réussi à s’implanter à Grenoble.
Le berceau des crèches à gestion parentale
Pour renforcer son maillage des différents secteurs de la ville, la DASPE peut également compter sur les crèches associatives historiquement implantées sur le bassin grenoblois, qu’elle subventionne. Il faut dire que Grenoble a vu naître la toute première crèche parentale, Les p’tits arlequins, ouverte en 1973 dans le quartier de la Villeneuve comme crèche sauvage ! Aujourd’hui, 5 crèches associatives à gestion parentale offrent près de 118 places sur l’ensemble de la ville, la plus récente ayant été ouverte en 2013, dans le quartier de Bonne lors de sa réhabilitation. « Il n’y a plus beaucoup de création de crèches associatives en France, reconnaît Bérangère Cohen, coordinatrice de l’ACEPP38. Mais en Isère, nous avons cependant un réseau important et dynamique d’une cinquantaine de crèches fédérées et soutenues depuis plus de trente ans par notre association. » Ici, chaque crèche associative porte une histoire différente, née des besoins des territoires sur lesquels elles sont profondément ancrées : si certaines accueillent des familles plutôt favorisées, d’autres proposent une réelle mixité sociale, et l’engagement des parents ne s’est pas érodé avec le temps. « Cela fait trente ans que notre association existe et les permanences fonctionnent très bien ! confirme Adeline Roux, directrice de l’EAJE Pom de Reinette. Les parents sont vraiment présents et engagés, un vrai lien se construit avec eux, ce n’est pas du tout essoufflé ! »
Les crèches associatives en sursis financier
En 2013, ces cinq crèches grenobloises se sont réunies en collectif pour réclamer une harmonisation des financements municipaux, jusqu’alors très disparates. Après d’âpres négociations, des critères stricts ont été définis pour l’attribution des subventions mettant toutes les crèches sur un pied d’égalité. Pourtant aujourd’hui, la plupart d’entre elles sont dans une situation financière délicate, fortement impactées par la hausse des coûts de fonctionnement (énergie, alimentation), la revalorisation des EJE, et l’augmentation des loyers. « Dans les crèches associatives ACEPP de Grenoble, on était en 2014 à une moyenne de coût par place de 13 500€. On est passés aujourd’hui à 17 000€, alerte Bérangère Cohen. La PSU a augmenté mais ne comble pas cet écart et le financement du CCAS n’a pas évolué depuis 2016. On reconnaît l’effort de la collectivité qui maintient à niveau les subventions mais avec l’augmentation des dépenses, ça ne suffit plus ! » L’une d’entre elles est en sursis financier depuis plus d’un an. L’association Pom, Flore et Alexandre, qui regroupe deux crèches à participation parentale de 20 places chacune, représente à elle seule plus de 35% de l’accueil associatif de la ville. Une structure au dynamisme contagieux, réputée à Grenoble pour ses nombreux projets, son engagement écologique et l’accueil inclusif qu’elle défend depuis plus de 30 ans. Directement impactée par l’augmentation des dépenses incompressibles et la modification des conditions de financement, fragilisée par une revalorisation (par la mairie) de son loyer jusque-là bloqué et des difficultés d’organisation, elle se retrouve aujourd’hui au bord de la cessation de paiement et tire la sonnette d’alarme depuis 2021. Dans son communiqué, elle indique que « La Ville de Grenoble et la CAF sont fermement engagées à nos côtés, depuis le début, pour soutenir financièrement l’association et l’accompagner à mettre en œuvre des solutions pérennes. » La solution proposée par la CAF ? Une augmentation d’agrément de quatre places de l’un des deux EAJE de l’association (sans augmentation d’effectif) qui devrait permettre une augmentation de la PSU et du Bonus territoire. Et le CCAS ne se prononcera pas avant septembre sur les subventions accordées, alors que les finances de la crèche ne lui permettent pas de se projeter au-delà de décembre prochain. Le temps des associations n’est décidément pas celui des institutions. Devra-t-elle fermer ses portes en 2024 ? Adeline Roux est confiante : « Je reste très optimiste grâce au rapport de l’IGAS, explique-t-elle. Je ne vois pas comment l’Etat ne pourrait pas changer les modes de fonctionnement de la CAF et de la PMI suite à ce rapport. Si Pom, Flore et Alexandre s’éteint, je serai très inquiète pour le monde de la petite enfance… Si une crèche comme la nôtre s’arrête parce que les finances ne suivent pas, où va-t-on !
Le secteur privé fait cavalier seul
Du côté du secteur privé, seuls Babilou, People & baby et Les Petits Chaperons Rouges ont réussi à se faire une petite place dans les quartiers du centre-ville en évitant soigneusement les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV). Les Petits Chaperons Rouges comptent trois multi-accueils à Europole et sur la « presqu’île scientifique » – un quartier émergent et stratégique qui accueille de nombreux centres de recherche au nord-ouest de la ville – dans lesquels les entreprises – comme Schneider Electrics – ont réservé des berceaux pour leurs salariés. Babilou gère une crèche dans le quartier Europole et une micro-crèche au centre de la ville. Et People & baby, trois structures dont une micro-crèche. Une vingtaine de micro-crèches, pour la plupart des acteurs locaux parfois isolés, viennent compléter l’offre, disséminées dans la ville et en bordure des quartiers sensibles.
Manifestement, il semble que la municipalité ne soit pas très accueillante avec le secteur privé. Claire Laot, directrice générale de la Maison Bleue, le confirme : « La municipalité de Grenoble ne veut pas de crèches privées. Je trouve cela regrettable, car la mixité des structures sur le territoire grenoblois pourrait amener à une amélioration des choses pour la petite enfance et aider davantage de parents ! Lorsqu’on veut ouvrir une crèche, il faut que nous ayons 50% de pré-réservations, afin d’obtenir le soutien de la CAF. Et le seul type d’acteur qui connaisse assez bien le territoire pour s’engager sur ces projets ce sont les communes. Les entreprises, elles, prennent peu cet engagement avec une crèche qui n’existe pas encore. Nous avons donc un modèle économique très dépendant des communes. »
Laura Yvrai, entrepreneur et gestionnaire du réseau local de micro-crèches Les Bambins d’abord, connaît bien les problématiques du secteur. Pour elle, « Grenoble est une des villes de France où ces crèches ont le plus de mal à s’installer, tant elles sont bloquées par le service public qui les rejette. Par rapport à Lyon, fait-elle remarquer, il n’y a rien ici en termes de crèche d’entreprise ! » En 2013, Laura Yvrai ouvre une première micro-crèche à Grenoble – à l’époque, seulement la deuxième de la ville – qui rencontre rapidement le succès escompté. Saisissant de bonnes opportunités, elle ouvre une seconde puis une troisième micro-crèche en un an, en dépit des avis négatifs de la municipalité. Avec ses deux associés, Laura Yvrai est aujourd’hui à la tête d’un réseau de 24 micro-crèches dont 7 à Grenoble et 17 en Isère, en Savoie, dans le Rhône et en Gironde. « Il faut savoir que la mairie est complètement contre le secteur privé donc si on s’arrête à leur seul avis, on ne fait rien ! » déplore-t-elle. (…) « Dans les petites villes, on est très bien accueillis et ça fonctionne très bien parce que nous avons une offre complémentaire de l’offre municipale et des assistantes maternelles, explique-t-elle, admettant viser en partie les familles plus aisées dont les deux parents travaillent et « qui n’ont aucune chance d’avoir une place en crèche municipale à Grenoble puisque la mairie privilégie les familles les plus précaires ».
L’accueil individuel n’est plus la priorité
Dans ce tableau, les assistantes maternelles passeraient presque inaperçues. Leur effectif est en chute libre depuis 2015 avec 395 assistantes maternelles réparties sur les six secteurs de la ville. Il faut dire que l’accueil familial n’est clairement plus la priorité du CCAS. « On soutient l’accueil individuel, dans le sens ou l’on soutient un RPE par secteur », avance Aurélie Henrion-Gayet. « Ce n’est plus le premier choix des familles, justifie-t-elle. Elles sont davantage rassurées par la prise en charge et l’accompagnement d’une équipe pluridisciplinaire que par la relation individuelle avec une professionnelle. » Il n’y a donc plus de crèches familiales à proprement parler, seuls 6 EAJE mixtes – crèche collective et familiale – auxquels sont rattachées 48 assistantes maternelles, encadrées par une puéricultrice. Selon la responsable du RPE Prémol, les assistantes maternelles ont été rééquilibrées sur les secteurs il y a un an et demi pour maintenir l’offre. Les RPE font quant à eux tout leur possible pour soutenir ces professionnelles de l’accueil individuel : « nous proposons des activités de formation, de professionnalisation, de la formation continue, on travaille ensemble sur le projet d’accueil afin qu’elles s’en emparent… mais à Grenoble, il existe de fortes disparités selon les secteurs : ma collègue du secteur 2 n’exerce pas le même travail que moi dans le secteur 6 ! »
Des structures partenaires bien implantées
Pour assurer un accueil de proximité, ajusté aux problématiques des familles, des professionnels et aux spécificités de chaque secteur, le CCAS s’appuie sur des partenaires de terrain et des acteurs locaux bien implantés.
- Un pôle médico-psychologique précurseur en France, directement rattaché à la direction de l’action sociale. Quatre psychologues à temps plein et un médecin salarié assurent, en coordination avec les professionnels de la petite enfance, un important travail d’observation fine des enfants, d’ajustement des pratiques, de repérage et de lien avec les parents pour les orienter vers les professionnels et organismes de santé adaptés. D’où les statistiques particulièrement élevées en termes de handicap.
- L’association Dépann’famille qui propose des solutions innovantes pour répondre à des problématiques d’accueil complexe : horaires atypiques, situation de handicap et besoin de répit ou de maintien d’une activité professionnelle en l’absence de prise en charge, soutien à la parentalité, accompagnement renforcé des familles en situation d’épuisement etc. L’association fait un travail formidable auprès des familles en difficulté. Elle vient d’ouvrir une micro-crèche inclusive à Fontaine, en proche banlieue grenobloise.
- L’ACEPP38 qui, au-delà de fédérer les crèches associatives et d’animer le réseau du département, est un organisme de formation qui accompagne les professionnels par la formation continue et la préparation à la VAE. L’ACEPP38 porte également le Pôle Ressource Handicap Enfance Jeunesse en Isère (PRHEJI) pour favoriser l’accueil de l’enfant de moins de 6 ans en situation de handicap, en milieu ordinaire et un accueil parentalité itinérant Coccin’où.
- Des réseaux professionnels dynamiques qui rassemblent et créent du lien entre les animatrices de RPE ou encore les coordinatrices petite enfance.
- 3 crèches AVIP labellisées en janvier dernier. Une manière de reconnaître et valoriser le maillage et la priorité donnée aux parents en recherche d’emploi ou en parcours d’insertion mis en place depuis longtemps.
La méthode pour faire face à la pénurie de pros
A Grenoble comme ailleurs, le secteur de la petite enfance doit faire face à une pénurie de professionnels sans précédents, des centres de formation aux lieux d’accueil. Pour Fabrice Monnier, EJE de formation, aujourd’hui chargé de mission pour la DASPE, « il y a une vraie désaffection pour les métiers du travail social et de la petite enfance. Même chez les EJE on pensait être à peu près épargnés, avoue-t-il, mais il y a cinq ans, 700 étudiants se présentaient encore pour 30 places ; l’année dernière, il n’y en avait plus que 300 pour 46 places. » Pour soutenir la formation et le recrutement, le CCAS a pris son parti de relancer l’apprentissage. 7 contrats sont actuellement en place dans des structures municipales.
La DASPE s’efforce également de tisser des liens avec les organismes de formation initiale, propose des conférences professionnels / étudiants, afin de faire connaître la réalité du terrain. Elle espère relancer prochainement une campagne de communication pour valoriser les professions de la petite enfance et le choix d’exercer dans une crèche de la Ville. « Il faut donner envie aux professionnels de venir travailler avec nous parce que cela a du sens, en termes de projet d’utilité sociale, d’engagement. (…) On ne vient pas travailler dans une crèche du CCAS de Grenoble comme on va travailler dans une petite micro-crèche d’à côté. Il n’y a pas les mêmes enjeux ! » affirme Aurélie Henrion-Gayet. Face à la complexité des populations accueillies, la DASPE a mis en place des actions de formation réparties sur deux à trois journées pédagogiques par an, pour soutenir (et retenir) ses équipes :
- « L’enfant avant tout », un parcours de 3 jours de formation axé sur la question de l’accueil de l’enfant dans toutes ses spécificités, a été déployé l’année passée, pour tous les professionnels de terrain et tout particulièrement pour les CAP AEPE et auxiliaires de puériculture. « Parfois, les professionnels sont envahis par les difficultés liées aux situations familiales des familles qu’elles accompagnent. Mais au quotidien, il est important de se recentrer sur l’enfant au cœur du projet d’accueil (…) qu’il dorme dans la rue le soir avec sa mère (une réalité difficile que vivent les pros), qu’il soit en alternative au placement, qu’il vienne d’un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, explique Aurélie Henrion-Gayet. Au CCAS, nos professionnels ne sont pas tous des travailleurs sociaux, formés à gérer ce genre de situation, ils doivent être tout particulièrement accompagnés… »
- Un parcours de manager, lancé début 2023, pour outiller ses responsables de structure sur les questions économiques et budgétaires. Une formation qui aborde également la question de la posture managériale et de la responsabilité du directeur, « afin qu’ils prennent pleinement conscience de la responsabilité qu’ils ont dans la direction d’une structure, le développement de projet et les partenariats ».
- Une formation assurée par Le Furet, sur la diversité, la lutte contre les discriminations et les représentations sociales qui sera dispensée à l’ensemble des équipes, soit près de 600 agents sur l’ensemble des crèches. Ces 35 journées de formation sont financées par le département et la Stratégie pauvreté Auvergne-Rhône-Alpes.
LE CCAS, un employeur controversé qui peine à recruter
Mais sur le bassin grenoblois, le CCAS traîne une réputation de « mauvais employeur » et peine à recruter là où les crèches associatives assurent trouver le personnel suffisant, arguant de meilleures conditions de travail, une juste place donnée aux salariés jusque dans la construction du projet éducatif, l’autonomie et la valorisation des professionnels hors du carcan de la fonction publique. « Le recrutement est certes plus difficile qu’avant (…) mais jusqu’à maintenant j’ai toujours trouvé, affirme la directrice de la crèche associative Pom de Reinette. En dehors du Covid, on n’a jamais eu besoin de revoir l’amplitude d’ouverture. » Pour Sylvie, auxiliaire de puériculture dans une crèche municipale, « il y a un vrai manque de reconnaissance de nos professions, même au niveau des parents. Malgré tout j’aime ce que je fais », témoigne-t-elle dans un sourire. « C’est toujours très tendu au niveau des taux d’encadrement, affirme une autre auxiliaire, employée dans une crèche du CCAS. Les salaires sont très corrects mais évoluent peu. » « On est toujours dans l’urgence du quotidien, déplore d’une seule voix l’équipe d’un multi-accueil, venue assister à la présentation du projet éducatif petite enfance, alors ces beaux projets, on manque de moyens et de disponibilité pour s’y consacrer ». Si le syndicat CGT du CCAS de la ville de Grenoble soutient les valeurs portées par ce nouveau projet éducatif, il dénonce le manque de moyens mis en œuvre pour y parvenir : « Les crèches fonctionnent en mode dégradé régulièrement avec des restrictions d’horaires, des fermetures d’unité, le surbooking (26 enfants pour 4 professionnels), des personnels non diplômés, un pourcentage élevé de familles défavorisées. » Il demande à rencontrer le maire de Grenoble pour l’alerter sur les difficultés rencontrées sur le terrain. Dans une lettre ouverte aux membres du Conseil d’administration du CCAS, aux élus de la ville de Grenoble et au Médecin de prévention, publiée le 23 mars dernier, la CFDT du CCAS de Grenoble décrit quant à elle un CCAS en péril, dénonçant le mal-être du personnel, des conditions de travail dégradées, l’explosion de l’absentéisme, « des sous-effectifs chroniques dans tous les services du CCAS qui désorganisent le service public et épuisent les personnels (…) La situation dans les EHPAD et les crèches est très difficile et intenable... ». Ils manifestaient sous les fenêtres du siège du CCAS, où se tenait le conseil municipal le 15 mai dernier, pour se faire entendre.
Enfin, malgré les difficultés rencontrées, les professionnels que nous avons pu rencontrer reconnaissent les compétences techniques du CCAS. « La DASPE comprend nos métiers, témoigne une responsable de RPE, elle a cette connaissance du terrain nécessaire et nous sommes sollicitées pour beaucoup de projets ! » « La direction est consciente de nos problématiques, confirme une responsable d’EAJE. On se sent écoutées et ces projets nous permettent de nous relancer ! Cependant le recrutement est une problématique majeure. On attend de voir les réponses que la DASPE va pouvoir nous apporter. »
Une ville à l’origine de projets innovants
Il faut reconnaître que d’un secteur d’activité à l’autre, la ville de Grenoble a souvent été initiatrice de projets avant-gardistes. Portée par cette dynamique, la DASPE soutient de nombreux projets innovants qui valorisent le travail des professionnels de la petite enfance.
- Une enquête exploratoire sur le rôle social des crèches. Fidèle à sa mission d’observation sociale, le CCAS envisage de suivre une cohorte pendant 3 ans, pour observer l’impact de l’accueil de l’enfant en collectivité, de 0 à 3 ans, sur les inégalités sociales et valoriser ainsi la qualité d’accueil de ses structures. Le CCAS recherche encore des financements pour mener à bien ce projet porté par Joséphine Crouzet, responsable de mission observation sociale au CCAS, qui pourrait être accompagnée par la mission régionale de la MRIE, s’adosser à un chercheur ou un CIFRE pour conduire cette cohorte.
- L’Espace Cultures Petite Enfance. Un nouveau lieu d’accueil vient d’ouvrir ses portes à Grenoble, en partenariat avec la direction de la culture et les acteurs culturels de la ville. Son objectif ? Faire venir l’art et la culture aux parents comme une médiation de la relation, et accompagner les familles vers les structures en tant que telles. « L’objectif est de rapprocher la culture et le social sur la durée. Ce n’est pas un lieu de garde mais une occasion de venir en famille dans un esprit de mixité sociale, expliquait Anne Ramat à Gre-Mag, lors de l’inauguration. C’est aussi donner envie de découvrir les équipements culturels de la ville à partir des expériences vécues ici.»
- Le Programme Parler Bambin, initié à Grenoble, a été abandonné, par choix politique à l’arrivée d’Eric Piolle. « On parle désormais d’accompagnement langagier, pour favoriser le langage de l’enfant sans être dans le formalisme de Parler Bambin », souligne Aurélie Henrion-Gayet.
- Le Babylab, la plateforme de recherche sur le nourrisson et le jeune enfant du Laboratoire de Psychologie et Neurocognition, fait un travail passionnant sur la perception du langage par les tout-petits, l’influence de la musique sur leurs apprentissages fondamentaux ou encore leur perception des visages, porté par Olivier Pascalis, Directeur de recherche au CNRS et Mathilde Fort, Maître de conférence. Les résultats de leur dernier projet de recherche-action, en collaboration avec MédiArts devraient être publiés prochainement.
- L’Espace 600, une salle de spectacle grenobloise, implantée dans le quartier de la Villeneuve, pionnière de la scène jeune public dans les années 1970. Elle est aujourd’hui reconnue scène conventionnée d’intérêt national art, enfance et jeunesse et accueille de nombreux spectacles de qualité, y compris à destination des tout-petits. Elle tisse de nombreux partenariats avec les lieux d’accueil de la petite enfance à Grenoble.
- La Belle Électrique, une salle de concert ultra-moderne à la programmation éclectique tournée vers les musiques actuelles. Elle s’engage pour mettre l’Éducation Artistique et Culturelle (EAC) à la portée de tous et particulièrement des tout petits. Elle proposait en début d’année des ateliers de musique électronique à la crèche La Goélette, dans un parcours autour des musiques actuelles…
Un engagement écologique assumé
En accord avec la politique de la Ville, portée par le maire EELV Eric Piolle, les crèches municipales ont toujours eu un engagement écologique affirmé, entraînant dans leur sillage l’ensemble du secteur de la petite enfance.
- L’alimentation bio. Depuis 2014, la ville s’engage en faveur de la qualité des produits et du développement des circuits courts avec 95% d’approvisionnement bio sur crèches.
- Le projet PUR a été mis en place dans les crèches municipales en 2021. Un consultant a travaillé avec les agents d’entretien et les équipes à la mise en place d’un plan d’action permettant une utilisation raisonnée des produits d’entretien, l’usage de produits dits « naturels » et l’apprentissage de méthodes de bio-nettoyage, par l’accompagnement de chaque équipe, afin de réduire les risques chimiques et de TMS.
- Le label Ecolocrèche. Le CCAS aimerait s’engager avec LabelVie vers un label Ecolocrèche. Un projet encore en recherche de financements, mais qui a d’ores et déjà été présenté aux professionnels de la petite enfance lors de la journée de présentation du Projet Educatif Petite enfance. Pour Aurélie Henrion-Gayet, « ce label serait une reconnaissance des bonnes pratiques mises en place par les structures mais nous permettrait d’aller encore un peu plus loin pour améliorer la qualité de l’accueil et de développer le réseau entre crèches. »
- Un chargé de mission canicule accompagne la DASPE pour travailler sur l’ombrage, la végétalisation des espaces extérieurs et les bonnes pratiques à adopter pour réduire la température dans les lieux d’accueil.
- Autour des jeux. Les EAJE municipaux privilégient les jeux conçus avec des matériaux naturels, mettent en place des circuits d’échanges de jeux, de livres, de matériel entre les lieux d’accueil.
- Jardins partagés avec les unions de quartiers, grainothèque, potagers mis en place en lien avec les Espaces verts de la ville, les EAJE municipaux ramènent la nature au cœur de la ville.
- Un jumelage avec une crèche à la campagne permet aux enfants de la crèche associative citadine les Mahou-Minauds de profiter de la nature !
Le Projet Educatif Petite Enfance, une feuille de route pour les lieux d’accueil
Pour insuffler une nouvelle dynamique et apporter plus de cohérence aux projets d’établissement des lieux de la ville, le CCAS, les responsables des structures et tous leurs partenaires ont travaillé ensemble pendant un an à la rédaction d’un Projet Educatif Petite Enfance 2022-2027, présenté le 17 mai dernier en grande pompe lors d’une journée de colloque réunissant toutes les équipes. A partir des ambitions politiques définies par l’élue petite enfance de la ville, ces professionnels ont élaboré, dans une démarche de co-construction, les grands axes éducatifs d’un projet de qualité, du moins sur le papier :
- Accueillir le jeune enfant pour soutenir son développement et agir sur les inégalités sociales
- Garantir une qualité d’accueil émancipatrice pour l’enfant et sa famille
- Accueillir l’enfant et sa famille en favorisant le lien avec son environnement
- Valoriser et accompagner les compétences professionnelles
Un document détaillé, enrichi de six fiches repères, donne des pistes concrètes d’amélioration de la qualité de l’accueil et sera leur feuille de route pour cinq ans. « Nous voulons développer auprès des professionnels de ces structures un sentiment d’appartenance, souligne Fabrice Monnier, construire une harmonisation sur une couleur liée au projet éducatif décliné selon les structures. Car, à Grenoble, il y a des logiques très différentes selon les lieux d’accueil ». Le projet éducatif fera l’objet d’une évaluation annuelle afin de suivre et d’ajuster sa mise en œuvre, par le biais de questionnaires qualité, d’entretiens annuels avec les familles, et d’ateliers partenariaux sur la base des fiches repères. Car Aurélie Henrion-Gayet voit déjà plus loin. « Ce sont les prémices d’un référentiel qualité. Nous avons la chance d’avoir un qualiticien au CCAS. Nous allons travailler ensemble à concevoir notre propre référentiel, pour rendre plus cohérentes nos pratiques. »
La petite enfance à Grenoble en quelques chiffres
- 158 240 habitants en 2020 (INSEE)
- 18 326 familles avec enfants de moins de 25 ans
- 18% des 0-2 ans vivent dans une famille monoparentale
- 52% des enfants accueillis en EAJE municipal vivent en situation de précarité.
- 27 EAJE pour une capacité d’accueil de 1231 places
- 6 RPE pour une capacité d’accueil de 1464 places
- 5 crèches associatives à gestion parentale
- 395 assistantes maternelles réparties sur 6 secteurs
- 67% de taux de couverture (accueil des moins de 3 ans)
- 8 crèches d’entreprise
- Une vingtaine de micro-crèches privées
Pièce jointe :
projet_educatif_fiches_reperes.pdf
1.14 Mo
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Laurence Yème
PUBLIÉ LE 31 mai 2023
MIS À JOUR LE 12 juin 2024