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3 000 euros par mois, règles imposées aux parents… quand Capital déforme l’image des assistantes maternelles

En voulant démontrer que certains métiers « peu valorisés » permettraient aujourd’hui de bien gagner sa vie, Capital a fait le choix étonnant de mettre en lumière les assistantes maternelles. Mais à force de commentaires spectaculaires, témoignages minoritaires, le magazine accumule les erreurs sur la profession. Et participe à dégrader encore un peu plus son image auprès des parents comme du grand public.

Le magazine Capital, diffusé le 4 janvier 2026 sur M6, s’est intéressé aux Français qui cherchent à améliorer leurs revenus en changeant de voie professionnelle. Indépendance, reconversion et métiers jugés peu attractifs mais parfois plus rémunérateurs qu’on ne l’imagine : le pitch est alléchant. L’émission promet de révéler des « solutions qui rapportent vraiment ». Parmi les exemples mis en avant, une surprise : les assistantes maternelles. Longtemps perçues comme peu reconnues et mal payées malgré des responsabilités majeures, les assmat pourraient aujourd’hui, selon l’émission, tirer des revenus confortables de leur activité. Une affirmation assénée sans nuance, ni contextualisation. Le reportage s’attarde notamment sur le parcours de Virginie, assistante maternelle depuis dix ans à Bourges dans le Cher.

Une vision caricaturale du quotidien

Ancienne préparatrice en pharmacie, Virginie a changé de vie pour accueillir de jeunes enfants à son domicile. Un choix qu’elle ne regrette pas, tant pour la rémunération que pour la liberté qu’il lui procure. « C’est moi qui choisis mes horaires », explique-t-elle face caméra. La voix off insiste alors sur un supposé renversement du rapport de force : dans un contexte de pénurie de modes d’accueil, ce serait désormais les assistantes maternelles qui imposeraient leurs conditions. « Premier avantage, c’est elle la patronne. Elle fixe ses horaires et les parents s’adaptent », affirme la voix off.

L’émission insiste également sur la maîtrise du temps de travail et des congés. Virginie évoque neuf semaines sans accueil par an, aux dates qu’elle choisirait. « En mai, j’ai fait tous les ponts », précise-t-elle. Et la voix off de marteler : « Les parents se plient aux conditions des assistantes maternelles. » En accentuant à ce point ce rapport de force, Capital abîme l’image des assistantes maternelles, désormais perçues non plus comme des professionnelles de la petite enfance, mais comme des figures autoritaires imposant leurs règles. Une vision réductrice, d’autant plus problématique qu’elle repose sur plusieurs approximations.

Sur Facebook, Angélique, connue sous le pseudonyme @chroniqued’assmat, démonte ces raccourcis avec humour et consternation. Elle rappelle que les assistantes maternelles ne sont pas « patronnes », mais salariées de parents employeurs, comme le prévoit le cadre légal. Elle souligne également qu’elles ne choisissent pas librement leurs horaires ni leurs dates de congés, lesquels doivent être négociés contractuellement. Quant aux fameuses « neuf semaines », seules cinq semaines sont des congés payés ; « Le reste c’est du sans solde, déduit de la mensualisation », indique Angélique.

Des revenus mis en avant, loin de la moyenne

Autre pilier du reportage : la rémunération. Virginie accueille jusqu’à quatre enfants simultanément, le maximum autorisé par son agrément, ce qui lui permet d’augmenter ses revenus. Elle affirme avoir gagné 3 300 euros par mois en 2025, soit plus du double du SMIC. Une autre assistante maternelle évoque un revenu compris entre 2 400 et 2 500 euros mensuels, indemnités comprises. Mais là encore, ces témoignages posent problème. D’une part, les indemnités d’entretien ne constituent pas du salaire et n’entrent ni dans le calcul des droits à la retraite ni dans les cotisations. D’autre part, ces situations ne reflètent en rien la réalité statistique de la profession.

Selon le rapport de branche 2025 de l’Observatoire de l’emploi à domicile, publié par la Fepem en juin 2025, le salaire net moyen d’une assistante maternelle s’élevait à 1461 euros par mois en 2023, malgré une progression de 9,6 % sur un an. Un chiffre très éloigné des montants avancés à l’écran. Pour atteindre des revenus élevés, il faut cumuler plusieurs conditions rarement réunies simultanément : accueillir le nombre maximal d’enfants, accepter de larges amplitudes horaires, réduire ses périodes sans accueil et exercer dans des zones géographiques en forte tension. En 2023, les assistantes maternelles accueillaient en moyenne 2,4 enfants, contre 2 en 2019 – bien loin des quatre enfants présentés comme une norme. Les situations mises en avant dans le reportage sont donc minoritaires (voir le témoignage de Magaly : « Je suis bien payée, et c’est mérité ».) Les présenter comme représentatives est simplement mensonger.

Une autonomie exagérée

Enfin, le reportage évoque une prétendue liberté dans le choix des activités. Ce qui n’est évidemment pas le cas, il faut des autorisations, rappelle Angélique. Virginie explique privilégier les sorties et le plein air : « On passe beaucoup de temps dehors ». Une pratique courante et bénéfique, mais que le montage réduit à une question de préférences personnelles lorsqu’elle ajoute : « Ce que je n’ai pas envie de faire, je ne le fais pas. » Une déclaration qui interroge, l’assistante maternelle semble davantage guidée par ses préférences personnelles plutôt que par les besoins des enfants. Le journaliste ajoute un autre commentaire qualifiant le « métier» de « certes fatiguant, mais mieux valorisé que ce que l’on croit. » Une déclaration à la limite de la provocation quand on sait à quel point ce métier souffre d’un manque de considération.

On ne peut que s’interroger sur le parti pris éditorial du reportage : sélectionner des situations minoritaires, en accentuer tous les traits et les ériger en modèle. Le choix des témoins, et ce que le montage choisit de montrer, interpellent également. Précisons qu’Angélique avait été approchée par la production de l’émission, avant d’être finalement écartée. En l’occurrence, les séquences retenues autour de Virginie mettent l’accent quasi exclusivement sur la rémunération, la liberté d’organisation et le rapport de force avec les parents, laissant largement de côté les questions pourtant centrales du métier : les besoins des enfants, le projet d’accueil, et les responsabilités quotidiennes. En réduisant ainsi la profession à une logique financière, le reportage donne une vision appauvrie et déformée du travail des assistantes maternelles.

Voir la vidéo d’Angélique 

Candice Satara

PUBLIÉ LE 05 janvier 2026

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2 réponses à “3 000 euros par mois, règles imposées aux parents… quand Capital déforme l’image des assistantes maternelles”

  1. christine Merat dit :

    Et après on s’étonnera d’être mal considérées. Une honte pour celle et ceux qui font contentieusement ceux métier.

  2. Romain F. dit :

    Décidément les « reportages » ne sont vraiment plus que du travail bâclé et sensationnalistes. Il faut que les spectateurs se sentent outrés par rapport à leurs propres situations, au détriment des personnes présentées. Une voix off pour bien dire ce que le « journaliste » pense savoir et hop.
    Oui le métier souffrait déjà assez comme celà et l’on aura beau démonter un à un chaque arguments, le mal est fait. La confiance des parents est difficile à gagner, à la hauteur de confier son enfant à un-e inconnu-e mais justement, cela fait également partie de notre travail et cela, les équipes de Capital, ont décidés de le rendre plus pénible.

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