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Nouvelle édition des Ogres

Crèches privées : Les ogres ne meurent jamais ! Un entretien avec Victor Castanet

Victor Castanet, un an après la publication de son livre choc sur les crèches privées « Les Ogres », vient d’en proposer une nouvelle édition enrichie de 5 chapitres. Cinq sur l’après Les Ogres qui avait provoqué un tsunami dans le secteur de la petite enfance. Des chapitres inédits ayant pour vedettes l’inoxydable et indéboulonnable Christophe Durieux fondateur du groupe People & baby, l’éphémère ministre des Solidarités et des Familles Aurore Bergé et La Maison Bleue déjà au cœur d’un récent rapport de l’Igas rendu public en juin dernier. Cinq chapitres où l’on comprend que les ogres ne meurent jamais ! Rencontre avec un auteur tenace qui prépare actuellement un documentaire-fiction issu de cette enquête sur les grands groupes de crèches privées.

Les pros de la Petite Enfance : Vous consacrez tout un chapitre à Christophe Durieux, qui semble inatteignable : il continue par ses actes de mettre en difficulté le groupe qu’il a fondé People & baby et il poursuit sa carrière en petite enfance…

Victor Castanet : Oui, il y a effectivement ces deux éléments dans le cas Christophe Durieux. D’une part, « après moi, le chaos ». Chaos qu’il entretient savamment depuis qu’il n’a plus de parts dans le groupe. Quand il était à la tête de People & baby, il ne payait pas ses fournisseurs et multipliait les pratiques irrégulières, mais il a toujours payé ses salariés en temps et en heure. Mais sorti de la présidence du groupe, il s’en moque et fait tout pour mettre en difficultés ceux qui ont repris les choses en main et se moque bien de l’impact que cela peut avoir sur les salariés. Ainsi, il a lancé une centaine de procédures qui ont fini effectivement par avoir pour conséquence que le groupe n’avait plus la trésorerie nécessaire pour payer ses salariés dans les délais légaux. Il a provoqué 300 saisies sur les comptes de l’entreprise. La nouvelle direction a porté plainte, mais a aussi quitté le siège (qui appartenait à Christophe Durieux qui en demandait un loyer exorbitant), a dû fermer des crèches dont les locaux appartenaient à Christophe Durieux pour les mêmes raisons, car dans certains cas, les loyers étaient 40% plus élevés que le marché. Ce n’était pas tenable.
Par ailleurs, aussi incroyable que cela puisse paraitre, rien ni personne (en tout cas pas les pouvoirs publics) ne semble pouvoir arrêter Christophe Durieux et son épouse Odile. Ils continuent via leur association Enfance pour tous, qui n’a d’association que le nom (une centaine de salariés) à gagner des DSP… et donc à gérer des crèches pour le compte de collectivités. Très récemment, la ville d’Avron leur a ainsi fait confiance et Enfance pour tous a remporté le marché au nez et à la barbe de… People & baby ! Et – c’est sidérant – via une nouvelle société « Born to be », le couple Durieux-Broglin ouvre de nouvelles structures en France. Neuilly-sur-Seine vient par exemple, en janvier 2025, de donner son accord pour la création d’une micro-crèche de ce nouveau réseau dans la ville.
Qui va l’arrêter ? Il est poursuivi au titre de l’article 40 par Anticor, par la nouvelle direction de People & baby pour abus de biens sociaux… et il continue à monter des structures ! Ce qui est incroyable, c’est que des maires suivent ! C’est là que l’on voit véritablement les limites et dangers du low cost. Certes le couple a dû baisser son train de vie, mais il poursuit sa route en petite enfance.

Vous ne faites pas de grande révélation sur Aurore Bergé, ministre démissionnaire de l’Égalité entre les Femmes et les Hommes et de la Lutte contre les Discriminations, mais vous apportez la confirmation qu’elle ne souhaitait pas que les députés s’emparent du sujet petite enfance ?

Effectivement, j’ai eu confirmation auprès de nombreux députés de la même formation politique qu’elle, qu’Aurore Bergé a tout fait, non seulement comme je l’écrivais dès la première édition des Ogres, pour barrer la Commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches et la qualité d’accueil qui finalement a vu le jour, mais aussi plus tard. A la suite de la publication des Ogres, sous l’impulsion de la députée Annie Vidal, la majorité, et notamment les macronistes, semblait vouloir réagir et agir. En vain. A chaque fois Aurore Bergé s’interposait, car elle était mise en cause dans mon enquête. Et à chaque fois, car c’est un bon petit soldat de la macronie, elle a obtenu gain de cause.

Où en sont les deux plaintes déposées contre vous ?

L’une pour vol de correspondance et l’autre pour diffamation. L’une émanant d’Aurore Bergé et l’autre de la FFEC. Je pense que la plainte d’Aurore Bergé a un seul but : faire peur aux témoins qui veulent participer à des enquêtes. Pour la plainte en diffamation, en juin, j’ai reçu (ainsi que mon éditrice) un avis préalable à une mise en examen. Et je serai probablement mis en examen comme il est d’usage en matière de diffamation, ce qui ne veut pas dire que je serai condamné.

Enfin, vous faites de nouvelles révélations sur La Maison Bleue épinglée par le rapport de l’IGAS rendu public en juin dernier.
Oui, j’ai pu obtenir de nouveaux documents montrant que la défense de la DG, Claire Laot, ne tient pas. Ces documents battent en brèche la réponse apportée par La Maison Bleue au rapport de l’Igas dans le cadre de la procédure contradictoire. Ces documents démontrent que la suroccupation, le non-respect des normes, etc. ne sont pas des exceptions locales, mais bien systémiques, donc les conséquences de décisions prises par le siège, par la direction du groupe. J’ai la preuve de mails envoyés par la DGA demandant explicitement, quand par exemple, il aurait fallu 10 ETP, qu’il n’y en ait que 8,5. Dans la région que je prends comme exemple, ces demandes émanant de la direction concernaient 11 crèches sur 12 ; par ailleurs, il était demandé aux responsables régionaux de préciser si les Pmi locales étaient très vigilantes ou peu regardantes. Cela signifie que cette DGA avait parfaitement conscience de flirter avec l’illégalité. Et évidemment toutes ces demandes n’avaient qu’un but : améliorer l’Ebitda car le groupe était en vente. Et en abaisser la masse salariale avait un impact non négligeable sur l’Ebidta. Cela n’a pas marché car le groupe n’a pas trouvé d’acquéreur. Il était facile pour un éventuel investisseur de voir que le nombre de crèches vs la masse salariale, cela ne collait pas. En tout cas, pas avec la réglementation en vigueur.
Ce qui me parait grave, c’est que deux acteurs du secteur, deux des 4 gros, People & baby et La Maison Bleue sont actuellement sous le coup d’un article 40. C’est désormais le temps de la justice, mais cela en dit long sur ce secteur.

À propos du chapitre sur La Maison Bleue

En marge de cette interview, nous avons interrogé Claire Laot, DG de La Maison Bleue qui nous a précisé que les faits rapportés par Victor Castanet se sont déroulés en juillet 2022 alors qu’elle n’était pas encore DG du groupe (elle était en congé maternité) puisqu’elle n’a pris ses fonctions qu’en octobre 2022. Elle n’était pas là et affirme que « depuis que je suis là, aucune directrice n’a reçu de telles directives. ». Elle regrette donc la confusion entre passé et présent et l’utilisation de faits passés pour réfuter le présent. Et reste sur sa ligne : si elle reconnait que tout n’est pas parfait, elle nie que les dysfonctionnements soient systémiques et le fruit de décisions et mesures orchestrées sciemment par la direction du groupe pour faire des économies ou exploiter le personnel au détriment de la qualité d’accueil des enfants. Par ailleurs, elle nous a précisé que la DGA opérations France mise en cause (et dont le nom n’est pas cité) a quitté ses fonctions en janvier 2023, soit trois mois après sa nomination à la direction du groupe. Elle rappelle enfin que depuis le rapport Igas, sous son impulsion et avec une équipe largement renouvelée, la direction a mis en place un plan de 76 mesures dont elle rendait compte chaque mois au cabinet de la ministre Catherine Vautrin. Le dernier rendez-vous ayant eu lieu le 5 septembre. Et elle souligne qu’en quelques mois déjà beaucoup de choses ont bougé, même si elle reconnait volontiers « qu’il y a encore des choses à améliorer ».
Quant à la plainte déposée contre La Maison Bleue par le SNPPE, elle n’en connaissait pas encore la teneur quand nous sous sommes entretenues, mais nous a affirmé que le groupe avait contacté le syndicat pour un rendez-vous qui se tiendrait probablement début octobre.

De son côté, le co-secrétaire général du SNPPE, Cyrille Godfroy, nous a expliqué que la plainte déposée par son syndicat s’appuie à la fois sur le rapport de l’Igas et les dernières révélations du livre de Victor Castanet. Elle porte sur trois points : la fraude financière, l’infraction au code du travail et la mise en danger de la vie d’autrui. Il nous a confié que depuis que l’information était connue, le SNPPE croulait sous une avalanche de témoignages émanant de nombreux salariés de La Maison Bleue.

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Propos recueillis par Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 21 septembre 2025

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