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Les P’tits Mousquetaires, une microcrèche inclusive face aux défis du financement

Créer un lieu d’accueil inclusif, c’est parfois accepter d’avancer sans cadre réellement adapté ni financements à la hauteur des besoins, mais avec la certitude de son utilité. C’est en tout cas cette conviction qui a conduit à la création de la microcrèche inclusive « Les P’tits Mousquetaires », ouverte à Nevers en 2024. Les trois initiatrices du projet reviennent sur cette aventure hors norme.

Ouverte en septembre 2024, cette microcrèche PSU, est née d’une ambition claire. Permettre à des enfants en situation de handicap et à des enfants sans handicap de grandir ensemble, dès le plus jeune âge, sans stigmatisation, dans un environnement réellement adapté à leurs besoins. À l’origine du projet, trois femmes engagées. Corinne Charbonnier, présidente de l’association départementale de parents et d’amis des personnes handicapées mentales de la Nièvre (ADAPEI), Aurore Guillet-Loiseleux, directrice du dispositif d’accompagnement médico-éducatif (DAME), et Émilie Tête, directrice de la microcrèche.Sur les 33 enfants accueillis depuis septembre 2024, 14 sont en situation de handicap, soit près de 40 % de l’effectif. Les situations sont diverses : troubles du neurodéveloppement, handicaps moteurs, déficience visuelle ou pathologies plus lourdes. Cette réalité impose un fonctionnement très éloigné de celui d’une crèche classique, avec un taux d’encadrement renforcé et une organisation qui s’ajuste continuellement.

Des effets positifs concrets pour les enfants et leurs familles

La demande est forte et la microcrèche dispose d’une liste d’attente. Certaines familles la choisissent spécifiquement pour son projet inclusif. Les trois femmes insistent sur la qualité de l’accompagnement proposé, le bien-être des enfants et le soulagement des familles. « Offrir un modèle comme celui-ci sur le territoire, capable d’accueillir tous les enfants et de répondre à des besoins complexes, c’est une réussite majeure », se félicite Corinne Charbonnier. Sans oublier, la question des parents : certains ont pu reprendre un emploi. Une « immense fierté » pour l’équipe.

Des aides financières inadaptées à la réalité de l’inclusion

Malgré ces réussites, la fragilité économique reste omniprésente. Dès l’origine, la micro-crèche « Les P’tits Mousquetaires » a reposé en grande partie sur un financement en fonds propres de l’association. « Ce sont des crèches qui sont structurellement déficitaires », regrette Corinne Charbonnier. Un modèle que seules certaines associations peuvent aujourd’hui assumer. Les crèches associatives sont, depuis plusieurs années déjà, en grande difficulté. Selon une enquête menée par la FEHAP auprès de ses adhérents l’année dernière, 84 % des crèches associatives anticipaient un déficit pour l’année à venir. Dans ce contexte, les structures inclusives apparaissent comme encore plus vulnérables.

Un bonus handicap qui ne joue pas son rôle

Les aides existantes, notamment le bonus mixité handicap de la Cnaf ne couvrent qu’une faible partie des surcoûts engendrés par l’accueil d’enfants en situation de handicap. « Ce dispositif facilite principalement les accueils ponctuels, mais ne prend pas en compte les structures qui accompagnent durablement un grand nombre d’enfants en situation de handicap. Or, l’an dernier, près de 40 % de l’effectif de la microcrèche était concerné », souligne la directrice. En clair, l’aide n’augmente pas proportionnellement au nombre réel d’enfants accompagnés. Aurore Guillet-Loiseleux rappelle également que le bonus est plafonné (1 432 € par place en 2025). Cette réalité a conduit les porteuses du projet à interpeller directement les décideurs publics. La microcrèche a ainsi accueilli la députée Perrine Goulet lors d’une visite sur site, afin de lui présenter concrètement les contraintes spécifiques de l’accueil inclusif.

Des dépenses constantes

Car les dépenses sont constantes : aménagements spécifiques des locaux, taux d’encadrement plus élevé, augmentation du temps d’intervention de l’infirmière RSAI, matériel pédagogique adapté et renouvellement fréquent des équipements. « Dès qu’un enfant arrive avec un besoin particulier, on est parfois obligé d’investir immédiatement dans du matériel adapté, uniquement pour lui », observe Émilie Tête. La directrice évoque également les surcoûts liés à la conception même des locaux. Dès la construction de la crèche, un important travail d’aménagement a été nécessaire, notamment sur le plan acoustique, afin de limiter les sources de stress pour des enfants particulièrement sensibles au bruit. La question de la lumière est aussi cruciale. « Toutes les pièces sont équipées de variateurs pour pouvoir adapter la lumière aux besoins des enfants. Certains ont besoin de beaucoup de luminosité, notamment en cas de déficience visuelle, tandis que d’autres, avec des troubles du neurodéveloppement, ont besoin d’une lumière plus douce », précise Émilie Tête.

Un modèle qui n’entre dans aucune case administrative

La microcrèche inclusive se situe à la frontière entre la petite enfance et le médico-social. Juridiquement, elle reste un établissement d’accueil du jeune enfant (EAJE), alors même qu’elle assume une forte dimension médico-sociale. « Le médico-social est financé par l’ARS, mais l’ARS ne financera pas la crèche », résume Émilie Tête. Pour les porteuses du projet, une évolution est indispensable : repenser le calcul du bonus handicap, lever les plafonds ou créer une catégorie spécifique de « crèche inclusive » avec des financements dédiés permettrait de sécuriser ces initiatives encore trop fragiles. « Pour une fois que l’on demande de rentrer dans une case », plaisante Corinne Charbonnier. Une réflexion plus large sur le financement des modes d’accueil est actuellement en cours au niveau national.

Les conditions pour faire vivre un projet inclusif

Malgré les difficultés, l’abandon n’est pas envisagé. Pour Corinne Charbonnier, ce modèle constitue un véritable projet d’avenir, qui mérite d’être défendu sur le terrain politique. Interrogées sur les conseils à donner aux structures qui souhaiteraient se lancer, les trois initiatrices insistent : ce type de projet ne peut se construire dans la précipitation ni dans l’isolement. « La clé, c’est de se tourner vers ceux qui ont déjà expérimenté ce type de modèle et de se faire accompagner. Il ne faut jamais rester seul », souligne la présidente de l’ADAPEI.

L’autre élément déterminant, c’est la souplesse : souplesse dans l’organisation, dans les plannings, dans les modalités d’accueil, mais aussi dans la capacité à ajuster en permanence les pratiques aux besoins des enfants et des familles. « Nous avons accompagné un petit garçon pour lequel la phase de familiarisation, qui dure habituellement une quinzaine de jours, s’est étendue quatre mois, souligne Emilie Tête. Pendant plusieurs semaines, sa maman restait avec lui, avec des temps de séparation très courts. Eh bien aujourd’hui, il est arrivé à 10 heures et il partira à 16 heures ». Enfin, toutes soulignent que l’inclusion ne s’improvise pas. Elle demande une connaissance fine du handicap et une capacité à remettre en question ses pratiques. « Quand on parle de crèche inclusive, ce n’est pas l’enfant qui s’adapte au lieu, c’est le lieu qui s’adapte à l’enfant », conclut Aurore Guillet-Loiseleux.

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 06 février 2026

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