À Mayotte, la crèche familiale Wasafiri veut créer des ateliers d’assistantes maternelles
L’association Wasafiri, implantée à Mayotte, porte un projet ambitieux : créer des lieux d’accueil regroupant des assistantes maternelles, rattachés à une crèche familiale. Un modèle hybride inspiré d’expériences menées en métropole, comme les Unités Familiales d’Accueil Collectif (UFAC). Sur l’île, l’initiative vise à répondre simultanément au manque de places d’accueil, aux difficultés d’exercice du métier d’assistante maternelle et aux enjeux d’insertion professionnelle des femmes.
À Mayotte, le taux de couverture de l’accueil du jeune enfant ne dépasse pas 3 %, contre environ 60 % en métropole. Dans l’archipel, l’offre repose essentiellement sur des crèches collectives privées fonctionnant sous la PSU, et la garde informelle occupe encore une place importante. Le métier d’assistante maternelle, pourtant largement répandu ailleurs en France, n’a été reconnu que très récemment sur le territoire. Il a été officiellement créé en 2024, avec l’arrivée du complément de libre choix du mode de garde (CMG). Pour autant, l’accueil individuel reste encore très minoritaire.
Former ne suffit pas
« Depuis que les formations ont commencé, il y a plus d’une centaine d’assistantes maternelles qui ont été formées. Mais il y en a moins de 20 qui sont réellement en activité », déplore Faïma Zidini, présidente de l’association Wasafiri, porteuse du projet de crèche familiale. Pourquoi un tel décalage ? D’abord en raison du logement. À Mayotte, département le plus pauvre de France, peu de candidates disposent d’un domicile conforme aux exigences d’accueil de jeunes enfants. Les freins sont aussi culturels. « Le métier d’assistante maternelle reste encore mal compris. On ne perçoit pas qu’il s’agit de personnes formées et encadrées, explique Faïma Zidini. Pour les parents, cela reste souvent une dame qui garde les enfants chez elle. Les assistantes maternelles, bien que formées, ont aussi peur de se lancer : la crainte de l’administratif, des contrats… »
Un modèle hybride inspiré des UFAC
Pour développer l’accueil individuel, l’association aurait pu miser sur les maisons d’assistantes maternelles (MAM). Elle a préféré imaginer un modèle plus structuré, piloté par une crèche familiale. Une configuration qui rappelle les Unités Familiales d’Accueil Collectif (UFAC) développées en métropole, notamment à Pau ou à Alençon.
Dans ce schéma, les assistantes maternelles sont salariées de la structure et s’y rendent régulièrement pour des temps d’activités avec les enfants, ainsi que pour des moments de formation et d’échanges de pratiques. Elles sont ainsi déchargées d’une grande partie des contraintes liées à l’exercice du métier. Pour contourner le frein du logement, l’association met à disposition des assistantes maternelles des lieux d’accueil dédiés, appelés non pas UFAC mais ateliers d’assistantes maternelles. Un terme emprunté au vocabulaire de l’insertion par l’activité économique (IAE). Car le projet ne vise pas seulement à créer de nouvelles places d’accueil : il s’inscrit aussi dans un dispositif d’insertion professionnelle.
Un dispositif d’insertion innovant
Deborah Travaux, directrice du dispositif d’insertion, explique : « Aujourd’hui, on est sur deux volets quand même assez distincts qui d’ordinaire ne dialoguent pas : l’insertion et la petite enfance. Pour ce projet, nous faisons évoluer les critères classiques d’insertion : nous allons chercher des personnes qui ont déjà un projet autour de la petite enfance.» Ici, l’association souhaite cibler des femmes qui ont une appétence pour la garde d’enfants, voire qui ont déjà suivi la formation d’assistante maternelle, mais qui, faute de conditions favorables, n’exercent pas encore.
Un accompagnement renforcé pendant deux ans
Les assistantes maternelles recrutées seraient embauchées en CDDI : (contrat à durée déterminée d’insertion). Ces contrats ne seraient pas à temps plein, mais permettraient un accompagnement soutenu pendant une durée maximale de deux ans. « L’idée, c’est de lever les freins à l’emploi et d’accompagner les personnes dans leur projet professionnel », souligne Déborah Travaux. Le projet s’appuie par ailleurs sur un partenariat avec le centre de formation Cefam. Une proximité permettant de proposer un accompagnement encore plus personnalisé.
Dans chaque atelier d’assistantes maternelles, une assistante maternelle référente (plus expérimentée) encadrerait au quotidien les professionnelles en parcours d’insertion, notamment sur la posture auprès des enfants, la relation avec les parents. Le suivi serait également assuré par l’éducatrice de la crèche familiale et par une coordonnatrice, qui interviendraient régulièrement dans les différents ateliers.
À terme, plusieurs possibilités sont envisagées : installation au domicile quand c’est possible, constitution en MAM… L’objectif est que les assistantes maternelles puissent exercer leur métier de manière autonome et contribuer ainsi à développer l’offre d’accueil sur le territoire.
Un modèle ambitieux, mais pas de précédent sur l’île
Sur le papier, le projet Wasafiri a déjà bien avancé. Les travaux sont terminés, une partie des équipes est recrutée, les lieux existent. Même constat du côté de la structure centrale « La crèche familiale est totalement créée, montée, meublée, tout est prêt », assure Faïma Zidini. Pourtant, le projet stagne. Le principal verrou est institutionnel : l’ouverture du dispositif dépend encore de l’agrément de la PMI. En réalité, c’est la forme même du projet qui questionne les institutions. Et pour cause, le dispositif n’existe pas à Mayotte. L’association Wasafiri tente de convaincre et de légitimer le projet, en montrant qu’il s’appuie sur des expériences réussies ailleurs. Pour autant, pas question de baisser les bras. Les institutions sont prudentes, mais elles sont à l’écoute. L’association peut aussi s’appuyer sur des relais en métropole. Elle cite notamment le soutien et l’accompagnement technique de l’Ufnafaam et du Cnamcf.
Pour que les choses avancent, « il faut réunir les décideurs autour de la table pour qu’ils prennent une décision collective », explique Faïma Zidini. L’une des pistes avancées serait de passer par le cadre de l’expérimentation. Mais cette voie inquiète l’équipe, car elle rallongerait encore les délais. À Mayotte, les interlocuteurs changent vite, le temps administratif peut fragiliser les dynamiques.
Répondre à l’enjeu de l’emploi des femmes
Le projet a pourtant un potentiel important. Faïma Zidini évoque la création d’environ 45 places d’accueil pour les enfants, reposant sur l’embauche d’une quinzaine d’assistantes maternelles, réparties dans plusieurs ateliers concentrés dans la moitié nord de l’île. « À terme, si c’est voué à évoluer dans le bon sens, l’intégralité de l’île devrait pouvoir être couverte », estime Deborah Travaux. Ce projet est aussi pensé comme une réponse à un enjeu social majeur à Mayotte : l’insertion professionnelle des femmes. En 2024, seulement 23 % des femmes de 15 à 64 ans ont un emploi sur l’ile. « Les femmes veulent travailler, mais elles ne peuvent pas, observe Faïma Zidini. On a besoin de créer une porte d’entrée, de former et d’accompagner. La motivation ne manque pas, ni les compétences. »
Candice Satara
PUBLIÉ LE 12 mars 2026
MIS À JOUR LE 16 mars 2026