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Céline Greco, médecin : « En trois mois, Asterya a accueilli 400 enfants de l’ASE dont 80 âgés de moins de 5 ans »
À la suite de son livre autobiographique La Démesure où elle parle des violences qu’elle a subies enfant, Céline Greco, médecin de la douleur à l’hôpital Necker – Enfants malades (AP-HP), a travaillé à l’élaboration de la loi du 14 mars 2016 réformant la protection de l’enfance. Nommée personnalité qualifiée au Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE) en 2017, elle créé en son sein une commission dédiée à la santé de l’enfant en protection de l’enfance. En 2022, Céline Greco fonde l’association IM’PACTES pour améliorer la santé et les parcours de vie des enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). C’est dans ce cadre qu’Asterya, un centre d’appui à l’enfance inédit, a ouvert à Paris fin 2025. Il prend en charge tous les enfants nouvellement confiés à l’ASE en Île-de-France. Elle revient ici sur la genèse du projet, le fonctionnement d’Asterya et les ambitions d’IM’PACTES à court et moyen terme.
Les Pros de la petite enfance : Le centre d’appui à l’enfance Asterya a été inauguré le 10 décembre 2025. Comment se passe son démarrage ?
Céline Greco : En trois mois, plus de 400 enfants, confiés à l’ASE en Ile-de-France, ont déjà été pris en charge à Asterya, dont 20 % de moins de 5 ans. C’est un démarrage très rapide, qui nous a obligés à ajuster le dispositif avec agilité, surtout sur le plan administratif. Nous avons notamment découvert qu’un nombre important d’enfants n’avaient pas de carte d’identité, ni parfois d’attestation de Sécurité sociale…
Comment est née l’idée de créer un centre d’appui à l’enfance comme Asterya qui s’adresse exclusivement aux enfants de l’ASE ?
Ce projet est le prolongement direct de mon histoire personnelle et de mon parcours professionnel. J’ai moi-même été victime de violences dans l’enfance et j’ai été placée à l’ASE, puis je suis devenue médecin. Je me suis toujours dit que j’essaierais, à mon niveau, de faire évoluer concrètement les choses pour ces enfants. Lorsque j’ai créé une commission dédiée à la santé de l’enfant en protection de l’enfance au sein du CNPE, j’ai pu mesurer précisément ce qui existait… et tout ce qui manquait. C’est pour cela qu’en 2022, j’ai fondé l’association IM’PACTES pour les enfants confiés à l’ASE, avec deux volets indissociables : l’éducation et la santé.
Pourquoi ces deux volets ? Sur quels constats reposent-ils ?
Sur le plan éducatif, les chiffres sont alarmants. Moins de 1 % des jeunes passés par l’ASE accèdent à des études supérieures, tandis que 45 % des jeunes sans-abri de 18 à 25 ans sont issus de l’ASE. Cela signifie que, collectivement, nous laissons partir ces enfants vers des impasses scolaires et sociales.
Sur le plan de la santé, les constats ne sont pas moins préoccupants. En France, quand un enfant arrive à l’ASE, seul un tiers bénéficie d’un bilan de santé, et seuls 10 % ont un suivi de santé ensuite. Plus de 85 % des enfants de l’ASE ne sont vus par un médecin qu’en cas de passage aux urgences. Ce n’est pas un suivi. Les conséquences sont lourdes, à la fois somatiques et psychiques : cinq fois plus de troubles psychiques que dans la population générale ; cent vingt fois plus d’hospitalisations en pédopsychiatrie. Les travaux de Vincent Felitti, dès 1998 aux États-Unis, ont montré que les enfants victimes de violences perdent jusqu’à vingt ans d’espérance de vie en l’absence de soins précoces. Elles ont aussi des effets sur la scolarité : on observe, par exemple, trente-deux fois plus de troubles des apprentissages…
Sur quel modèle vous êtes-vous appuyée pour penser la prise en charge de la santé des enfants de l’ASE ?
En regardant ce qui se faisait ailleurs. Au Canada et aux États-Unis, des centres d’appui à l’enfance coordonnent, au même endroit, l’accompagnement des enfants victimes de violences, avec des professionnels de santé, du psychique, du social, du judiciaire. Ce modèle, qui fonctionne, j’ai voulu l’importer ce principe en France, en l’adaptant et en créant Asterya. Mais cela supposait au préalable de trouver un lieu à Paris, un mode de financement pérenne et la possibilité de salarier une équipe importante. Nous visons 35 équivalents temps plein de pédiatres, pédopsychiatres, psychomotriciens, orthophonistes, infirmières… Un tel projet ne peut pas reposer uniquement sur du mécénat. Nous avons donc construit un partenariat public–privé et la Ville de Paris a mis à disposition une ancienne école maternelle.
Cette ancienne école a été totalement transformée du point de vue architectural… Comment ce lieu a-t-il été pensé ?
Asterya a été entièrement conçu à hauteur d’enfant. Les lignes sont en courbes, les salles de consultation à des petites maisons en bois colorées, un toboggan permet de descendre du deuxième au premier étage, une cabane est installée sous un escalier en bois suspendu. Depuis n’importe quel point de vue du bâtiment, les enfants peuvent voir le ciel : il y a toujours une ouverture, une perspective…
Rien à voir avec le cadre froid et médicalisé d’un hôpital alors qu’Asterya est bel et bien un hôpital de jour…
Asterya est même une unité fonctionnelle de mon service à Necker. Grâce à ce modèle, l’enfant voit l’ensemble des professionnels de santé sur une même demi-journée. Les éducateurs peuvent venir avec plusieurs enfants d’une même maison d’enfants, ce qui limite les trajets, et le reste de la semaine peut être consacré aux devoirs, aux activités, à la vie quotidienne. C’est une manière de s’adapter à leur réalité, de soulager aussi les équipes éducatives, tout en offrant une approche globale et coordonnée. Du point de vue de l’enfant, sa prise en charge n’étant plus morcelée, elle est plus lisible et elle lui permet d’avoir une vision d’ensemble.
Comment se passe la première visite à Asterya et comment se déroule la suite ?
La structure qui a la responsabilité de l’enfant (pouponnière, maison d’enfants, etc.) prend rendez-vous ; l’enfant, reçu en hôpital de jour sur une demi-journée, voit l’ensemble des professionnels. Ce premier passage permet de réaliser un bilan somatique et psychique complet, et de définir ensuite la nature de son parcours de soins. Nous avons construit trois types de parcours : un parcours standard pour les enfants qui vont relativement bien et pour lesquels un relais de soins de ville peut être mis en place ; un parcours renforcé pour ceux qui présentent des troubles psychiques nécessitant d’être vus deux fois par mois au centre, et un parcours intensif pour les enfants qui vont très mal, avec des troubles importants du neurodéveloppement ou des troubles psychiques sévères, et qui nécessitent un suivi hebdomadaire. Au départ, je pensais que la majorité des enfants relèverait du parcours standard, avec une minorité de parcours intensifs. En réalité, c’est l’inverse que nous observons : la majorité des enfants qu’Asterya vont extrêmement mal…
Avez-vous déjà déterminé la durée de leur prise en charge ? Pouvez-vous la détailler ?
Nous nous appuyons sur les résultats de l’expérimentation Pégase, qui a accompagné de façon intensive la santé des enfants de 0 à 7 ans confiés en pouponnière, dans treize départements. En vingt-quatre à trente-six mois de prise en charge, 80 % des enfants inscrits dans le programme Pégase ont retrouvé des courbes de développement comparables à celles d’enfants de la population générale. À Asterya, nous avons donc posé un principe : nos suivis ne seront jamais inférieurs à vingt-quatre mois. C’est le minimum pour installer de vraies réparations. À côté des soins pris en charge par la Sécurité sociale et assurés par les soignants de l’AP-HP, IM’PACTES finance l’art-thérapie, le coaching sportif, les jardins thérapeutiques, la médiation animale qui va être mise en place, ainsi que des psychologues pour les jeunes majeurs. Il s’agit de restaurer la confiance en soi, de permettre à l’enfant de reprendre le contrôle de son corps, de travailler les émotions, de l’aider à se projeter.
Comment l’équipe s’y prend-elle, notamment avec les tout-petits qui ne parlent pas, pour repérer les violences subies ?
Le dépistage des violences est au cœur du projet. Beaucoup d’enfants confiés à l’ASE pour « négligences » révèlent des violences sexuelles ou physiques très graves. Tous les professionnels d’Asterya sont formés à les repérer, y compris chez les nourrissons et les tout-petits non verbaux. Nous travaillons systématiquement en binôme. La psychologue ne voit jamais l’enfant seule ; elle le reçoit avec la psychomotricienne ou avec l’orthophoniste. Chacune apporte son regard, qu’il porte sur le langage, les postures, la motricité, le jeu, les interactions, les signes somatiques… Plus nous intervenons tôt, mieux ces enfants iront à l’âge adulte.
Asterya est localisé dans le XIIe arrondissement de Paris. Souhaitez-vous essaimer ce modèle dans d’autres territoires ?
Très clairement, oui. J’ai beaucoup d’admiration pour ce que Ghada Hatem a construit avec la Maison des femmes de Saint-Denis. L’association Maison des Femmes Restart a permis de dupliquer ce modèle presque partout en France. Nous voulons faire la même chose pour les enfants protégés en multipliant les centres d’appui à l’enfance partout en France. Les discussions sont très avancées avec Bordeaux, Lille et Avignon et des contacts ont déjà été pris avec Grenoble, Strasbourg, Marseille ainsi que le département des Landes.
Votre livre La Démesure est paru en 2013, sous pseudonyme (Céline Raphaël). Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le chemin parcouru depuis ?
On me dit souvent : « C’est énorme, ce que vous avez fait. » Je suis heureuse de voir Asterya exister, heureuse de voir ces enfants arriver chaque jour dans un lieu pensé pour eux. Je me dis souvent : « Enfin. » Mais je n’arrive pas à m’arrêter là. Pour moi, le but, ce n’est pas d’avoir un centre phare à Paris. Mon objectif est qu’un dispositif de ce type soit accessible à tous les enfants de l’ASE. Le jour où ce sera le cas, je me dirai peut-être que, oui, le chemin parcouru est vraiment énorme.
Asterya soigne les enfants confiés à L’ASE mais il y a aussi tous les autres enfants qui ne sont pas protégés… Pourquoi, selon vous, repérer les violences précocement n’est-il pas un enjeu de santé publique prioritaire en France ?
Il y a dans la tête de beaucoup d’adultes quelque chose de très ancré : ce qui se passe avant 18 ans devrait être, d’une certaine manière, oublié. Quand quelqu’un parle de ce qu’il a subi enfant, on entend souvent : « C’était il y a longtemps, tu devrais passer à autre chose. » Or les traumas de l’enfance ne s’effacent pas à 18 ans. Ils poursuivent la personne toute sa vie. En médecine de la douleur, je rappelle souvent qu’en France, on opérait les bébés sans anesthésie jusqu’en 1987, parce qu’on pensait que leur système nerveux n’était pas assez développé… De la même façon, on entend encore : « Il était petit, il ne s’en souviendra pas », à propos de violences subies. C’est évidemment faux. Les traumatismes s’inscrivent dans le corps, dans la psyché, dans la manière de se développer. Une enfance heureuse a des effets positifs durables ; une enfance malheureuse laisse des traces tout aussi durables.
Quel rôle les professionnels de la petite enfance peuvent-ils jouer en matière de repérage des violences subies par les tout-petits ?
Leur rôle est absolument majeur. Ce sont les professionnels de la petite enfance qui voient les tout-petits au quotidien, qui peuvent observer des changements de comportement, des signes de retrait, de peur, des enjeux relationnels inquiétants. Ce sont eux qui peuvent alerter, documenter, aider à ce que la situation soit évaluée. Je dis souvent que les conséquences des violences sont comme les radiations : elles sont dépendantes de la dose et de la durée d’exposition. Plus on repère vite, moins la dose accumulée sera importante, et moins les conséquences seront terribles à l’âge adulte.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 18 mars 2026
Une réponse à “Céline Greco, médecin : « En trois mois, Asterya a accueilli 400 enfants de l’ASE dont 80 âgés de moins de 5 ans »”
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Bravo ! Tellement proche de la réalité de tous ces Enfants !