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Qui se cache derrière Pierre Lapin, pionnier des héros anthropomorphes pour les enfants ?
Elle aurait eu 160 ans en 2026… L’écrivaine britannique Beatrix Potter, pionnière de la fantasy animalière, continue d’inspirer de nombreux auteurs et illustrateurs contemporains. Son influence, tout comme sa vie romanesque, mérite d’être racontée.
Publié en 1902 en Angleterre, Peter Rabbit (Pierre Lapin en français), fait partie des classiques de la littérature jeunesse, lus de génération en génération. Chaque année, au début du printemps, le petit lapin gourmand à l’indémodable veste bleue pointe à nouveau ses oreilles sur les étals des librairies. Derrière ce facétieux personnage se cache une femme à l’esprit libre.
La première « Potter »
Même sans connaître son histoire chaotique dans le jardin de M. MacGregor, Pierre Lapin fait partie de l’imaginaire collectif. En revanche, sa créatrice britannique est moins connue de ce côté-ci de la Manche, son nom étant davantage associé à un autre prénom (un certain Harry). « Il y a très peu de choses éditées sur la vie de Beatrix Potter, déplore Sophie Van der Linden, critique littéraire. Ses biographies importantes, dont la plus intéressante, Beatrix Potter, a Life in Nature, de Linda Lear, n’ont pas été traduites en français. » Son héritage, conscient ou inconscient, n’est pourtant plus à prouver. En témoignent tous ces lapins et animaux anthropomorphes qui peuplent les livres jeunesse. « Beatrix Potter est à la fois l’aboutissement et le point de départ de la représentation des animaux anthropomorphes », synthétise l’autrice de Tout sur la littérature jeunesse.
Autre apport (et pas des moindres) : alors que la littérature anglaise pour les enfants s’est développée autour des nursery rhymes (comptines) et des contes traditionnels, Beatrix Potter est la première à proposer ses propres textes accompagnés de ses dessins. « Elle arrive avec sa propre écriture et sa propre langue et c’est très nouveau », insiste la spécialiste de la littérature jeunesse. Mais comment, et pourquoi, une jeune fille de la bourgeoisie britannique se met-elle à dessiner un lapin aux traits de caractère humain au début du XXe siècle ?
Un lien étroit avec la nature
Beatrix Potter naît dans une famille d’entrepreneurs. Son grand-père paternel est l’un des plus grands fabricants de calicot. Son grand-père maternel est dans le commerce maritime et engagé dans celui du coton. Ses deux grands-mères sont très impliquées dans des œuvres sociales, notamment pendant la famine. « La petite fille est extrêmement attachée à ses grands-parents des deux côtés », note Sophie Van der Linden.
Chaque année, la famille part trois mois à la campagne au nord de Londres, puis en Écosse. « Ces étés passés dans la nature fondent son goût pour les animaux et sa curiosité. Ils sont très structurants pour la jeune Beatrix », développe Sophie Van der Linden. La petite fille est gorgée d’impressions et de souvenirs sur lesquels elle va beaucoup écrire, notamment dans son journal, qu’elle tient jusqu’à ses 30 ans. « Étonnante et drôle, l’écriture était codée et le code très difficile à déchiffrer, ajoute la critique littéraire. Quand ces carnets sont retrouvés dans les années 1950, il a fallu des années pour le déchiffrer. »
Un goût certain pour le naturalisme
Beatrix grandit au sein de sa famille, dans le quartier de Kensington, à Londres. Son éducation étant prise en charge par des gouvernantes à la maison, elle fréquente très peu d’enfants à l’extérieur. « Elle passe une enfance assez solitaire, note Sophie Van der Linden. En revanche, elle développe de profondes amitiés avec les adultes qui s’occupent d’elle et construit une relation très forte avec son frère, plus jeune qu’elle de cinq ans. » Bertram devient son partenaire de jeu et partage avec elle le même intérêt, ainsi que la même passion, pour les animaux et le dessin.
Petit à petit, le 3e étage de la maison londonienne se peuple de bestioles en tout genre, domestiques mais pas seulement. La nursery devient un atelier d’observation et de dessin qui accueille même une chauve-souris. « À 10 ans, elle dessine déjà des lapins anthropomorphes », insiste Sophie Van der Linden. L’été, à la campagne, la fratrie explore la nature et n’hésite pas à disséquer des animaux retrouvés morts, développant un goût certain pour le naturalisme.
Une carrière scientifique empêchée
Plus âgée, Beatrix fait connaissance avec un botaniste qui va l’initier à la compréhension du vivant. Son approche devient scientifique et elle se spécialise dans l’observation et le dessin des champignons. En 1896, elle rédige même un article sur la germination des spores. « Ses découvertes mycologiques auraient dû être reconnues scientifiquement mais, en tant que femme n’ayant pas de formation scientifique, elle est très mal reçue par la communauté scientifique et a énormément de mal à être prise au sérieux », déplore la spécialiste de la littérature jeunesse.
Son travail n’est pas reconnu, ce qui ébranle sa vocation. « Il est odieux pour une personne timide d’être traitée de prétentieuse », écrit-elle, humiliée, dans son journal. À partir de ce moment-là, elle transforme ses dessins naturalistes en dessins de divertissement, notamment pour des cartes de vœux.
Un amour tragiquement impossible
En parallèle de sa production de cartes de vœux, elle écrit des histoires. Celle de Pierre Lapin est née d’une correspondance avec le fils malade de son ancienne préceptrice. La petite-fille d’entrepreneurs souhaite la transformer en livre. Faute de trouver un éditeur, elle décide de le publier à compte d’auteur pour sa famille et ses amis.
« Cette première parution va lui permettre d’être mise en contact avec l’éditeur Frederick Warne & Co qui avait au préalable refusé son manuscrit », remarque Sophie Van der Linden. La maison familiale confie au plus jeune frère, Norman Warne, la mission de publier les contes de Beatrix Potter. Au bout de trois ans de travail éditorial fructueux, Beatrix et Norman tombent amoureux.
La vie de Miss Potter prend alors une tournure romanesque… et tragique. Aux yeux des parents Potter, Norman Warne n’est pas assez bien né pour épouser leur fille. Ils s’opposent à leur mariage, retardent leurs fiançailles, mettent leur fille à l’épreuve en l’envoyant, pendant les trois mois d’été, à la campagne… « C’est à ce moment-là que Norman, 37 ans, meurt d’une anémie pernicieuse à Londres, relate la critique littéraire. C’est un deuil extrêmement douloureux pour Beatrix. » Cette tragédie intervient en 1905, trois ans après la publication de Pierre Lapin.
Un succès éditorial immédiat
Grande lectrice du renouveau du livre pour enfants à l’œuvre en Angleterre, Beatrix Potter est imprégnée par cette modernité. Elle développe aussi des idées précises sur l’objet livre et partage sa vision avec son éditeur : petit format, brièveté du texte, mise en page élaborée… Pierre Lapin rencontre un succès immédiat, tout comme les produits dérivés créés par Beatrix Potter.
Grâce à Pierre et à ses 22 contes mettant en scène des animaux aux traits de caractère humain — « à partir d’un modèle unique ayant vraiment existé », précise Sophie Van der Linden — l’autrice-illustratrice touche des droits d’auteur conséquents. Alors qu’elle vit toujours chez ses parents, Beatrix décide d’acquérir en 1905 une ferme à la campagne et s’émancipe enfin de la tutelle familiale. « C’est un geste important compte tenu de l’époque », remarque Sophie Van der Linden.
Une défenseure de la nature
Plus Beatrix gagne de l’argent, plus elle investit dans des terres, avec une logique conservationniste. Il s’agit pour elle de préserver la nature contre l’industrie galopante. Elle contribue ainsi à la protection de plusieurs hectares de terres dans le Lake District.
Beatrix Potter publie jusque dans les années 1920, puis elle se consacre à sa ferme et à son district. « Elle s’implique énormément dans la vie rurale », constate la spécialiste de la littérature jeunesse. À la fin de sa vie, elle s’associe au National Trust, qui veille à la préservation de la nature. À sa mort, en 1943, elle donne l’ensemble de ses terres à l’association. Pierre Lapin, devenu un grand classique ayant sa place dans les crèches et chez les assistantes maternelles, continue d’être lu avec les tout-petits d’aujourd’hui, mais aussi d’inspirer un grand nombre d’auteurs et d’illustrateurs contemporains.
Un anthropomorphisme « sans couture »
« Grâce à sa maîtrise du dessin naturaliste, l’anthropomorphisme de Beatrix Potter est “sans couture”, très naturel, explique Sophie Van der Linden en traduisant une expression anglaise. En même temps, elle joue beaucoup avec les vêtements. » Aujourd’hui, parmi les auteurs et illustrateurs de la littérature jeunesse contemporaine, il existe une multitude d’héritiers, plus ou moins éloignés, de Beatrix Potter. Il suffit de faire un tour dans les rayons jeunesse pour constater que les animaux aux comportements humains et habillés sont omniprésents.
« La grenouille Jérôme dans Scritch scratch dip clapote ! de Kitty Crowther fait directement référence à Jérémie Pêche-à-la-ligne de Beatrix Potter », remarque Sophie Van der Linden qui cite aussi l’univers d’Anne Brouillard. Rebecca Dautremer parle volontiers de Pierre Lapin de Beatrix Potter quand elle évoque son personnage Jacominus Gainsborough (Jacomimi pour les tout-petits). Quant à la vie de Beatrix Potter, elle ressemble de très près à celle de Miss Charity, roman d’apprentissage de Marie-Aude Murail, édité en 2008 à L’École des loisirs et adapté en bande dessinée en 2020 aux éditions Rue de Sèvres par Anne Montel et Loïc Clément. Mais là, ça s’adresse aux plus grands lecteurs.
Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 21 avril 2026