La pédagogie naturelle ? Ça n’existe pas !
La psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine a lu le Socle national de connaissances et de savoir-faire communs qui vient d’être publié. Elle a recherché ce qui faisait référence à la pédagogie. Déception dit-elle. Peu de choses si ce n’est deux allusions à ce que serait une pédagogie naturelle…
Son analyse, ses explications et sa conclusion : tout cela au lieu d’aider les pros dans leurs pratiques ne risque-t-il pas plutôt de les embrouiller ! Dommage.
Le mérite du Socle national de connaissances et de savoir-faire communs est de remettre à jour les discours sur lesquels s’appuyer pour transmettre – sur le terrain comme en formation – les connaissances les plus avancées. Pour les concepts choisis à propos des compétences et des interactions de l’enfant, il appartient aux spécialistes en psychologie du développement de se prononcer. Pour ma part, je m’en suis tenue à consulter les références pédagogiques, ou plutôt l’unique référence, celle de la « pédagogie » dite « naturelle ». L’expression est mentionnée deux fois, comme domaine de recherche (page 10) et en tant que notion à travailler avec les équipes (page 25).
Qui dit « naturelle », dit « rapport à la nature »
Se référer à la nature est a priori une très bonne idée, au-delà d’un effet de mode. Les bienfaits du temps passé à l’extérieur et l’importance du respect de l’environnement ne sont plus à démontrer, tout particulièrement pendant la petite enfance. C’est d’ailleurs déjà inscrit dans la Charte nationale d’accueil du jeune enfant, dont la mise en œuvre est obligatoire dans tous les lieux d’accueil depuis 2021. Son sixième principe est résumé avec une formulation courte et limpide : « Le contact réel avec la nature est essentiel à mon développement. » Est-ce que cette intention justifie d’accoler le qualificatif « naturel » au mot « pédagogie » ? Y-a-t-il vraiment l’intention d’une méthode ou d’un ensemble de pratiques éducatives construites autour du rapport à la nature ? Si oui, a-t-on besoin d’une expression nouvelle, alors qu’existent déjà des courants de pédagogie par la nature, des mouvements de crèches plein air (ou semi-plein air) et des initiatives de type « Forest School » ? À la lecture du texte, j’abandonne cette piste, d’autant plus qu’il est précisé que la « pédagogie naturelle » est un « objet d’investigation de la recherche contemporaine ».
Une pédagogie fondée sur des lois naturelles
La notion de nature peut aussi être comprise non pas au sens d’environnement autre qu’humain mais au sens de principe vital tout au long de l’existence. Le terme « pédagogie naturelle » serait alors une manière de s’appuyer sur ce que Maria Montessori au siècle dernier nommait les « lois du développement » ou les « lois cosmiques ». Ce point de vue a été réactualisé sous la forme des « lois naturelles de l’enfant » ou des « lois naturelles de l’apprentissage » par Céline Alvarez. Cette croyance inconditionnelle dans les potentialités de l’enfant est traversée par une vision spirituelle, voire religieuse (dans le cas de Montessori), qui peut difficilement se transformer en injonction adressée à l’ensemble des acteurs et actrices de l’éducation. Comment savoir si le comité scientifique valide cette approche philosophique, aussi bienveillante soit-elle ? Quoi qu’il en soit, si ce texte doit servir de boussole à tout un secteur professionnel, la clarté s’impose sur un sujet aussi sérieux que celui des stades de développement. Plus rassurante est la mention à deux reprises (pages 9 et 24) du terme « sensori-moteur », à défaut d’y trouver celui de « psychomoteur », pour évoquer l’évolution au cours des premières années de la vie.
Une méthode naturelle d’enseignement
Et si « pédagogie naturelle » était employée comme synonyme de « méthode naturelle », en référence à Freinet ? Il est vrai que son nom est mentionné (avec celui de Montessori) dans une note évoquant une pensée pédagogique qui irait de Rousseau à Dolto. (Et après ?) Par « méthode naturelle », le couple de pédagogues désignait la démarche qu’ils ont inventée dans la première moitié du XXe siècle, en opposition à la pédagogie traditionnelle de l’époque. Pour l’instituteur Freinet, l’adjectif « naturelle » décrivait une situation non scolaire, dans laquelle l’enfant pourrait déployer toute sa curiosité sur le plan intellectuel, un peu comme le bébé apprend à marcher et à parler. La méthode naturelle Freinet concernant essentiellement l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du dessin, elle ne s’applique donc pas vraiment aux progrès des enfants de moins de trois ans. Ce qui explique que, bien que le pédagogue ait écrit de très beaux textes sur les tout-petits, son nom est absent de la plupart des projets d’accueil et d’établissement. Il est donc peu probable que l’idée recherchée soit celle de mettre en valeur, à l’échelle nationale, la pédagogie Freinet.
Les tentations de l’éducation naturelle
Selon les situations, il arrive que « pédagogie » et « éducation » soient interchangeables. Alors, essayons donc de voir si, associé à « éducation », l’adjectif « naturelle » est plus pertinent. Depuis la pensée fondatrice de Rousseau au XVIIIe siècle jusqu’aux pédagogies alternatives d’aujourd’hui, une éducation naturelle, fondée sur la bonté de l’enfant et respectueuse de ses rythmes, a été envisagée et a contribué à une évolution bénéfique des relations enfant-adulte. Toutefois, dès le premier congrès du mouvement de l’Éducation nouvelle, en 1921, les personnalités rassemblées autour du thème de « l’expression créatrice spontanée chez l’enfant » n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une définition de la nature enfantine. S’en est suivi, jusqu’à aujourd’hui, une grande diversité des pratiques pédagogiques issues de ce courant. Je ne pense donc pas que ce soit cette approche naturaliste qui ait guidé le travail d’une commission se réclamant de savoirs scientifiques.
« Naturel », un mot à employer avec précaution
La nature, dont le sens a varié au fil du temps, est un concept difficile à cerner hors contexte. Reste à savoir à quel point le terme de pédagogie naturelle, qui d’ailleurs ne figure pas dans le Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant, est assumé par les rédacteurs et rédactrices du nouveau texte qui le complète. En fait, sans arguments explicatifs, c’est à se demander si ce n’est pas la faute à l’IA, qui l’aurait inséré entre deux autres points censés faire partie du développement dit « socio-cognitif », à savoir « imitation néonatale » et « conscience des autres » (Cherchez l’erreur.) Quand même, il me semble qu’une autre référence, réelle cette fois, et connue des professionnelles de terrain, aurait plus sa place dans un texte qui a valeur de guide : celle de la pédagogie active. Et ce, d’autant plus que le lien avec la nature (au sens d’environnement extérieur) en est partie prenante. Ainsi, les noms de fondateurs et fondatrices de méthodes actives applicables dès la petite enfance, tels ceux de Pikler, Malaguzzi, et peut-être de Decroly, auraient eu leur place.
Mon focus sur la pédagogie aboutit à une déception à la mesure de l’ambition annoncée d’un texte qui « mentionne les savoir-faire et connaissances nécessaires à l’appropriation et à la mise en œuvre des pratiques de qualité́ ». N’oublions pas que la finalité du texte analysé est d’aider les pros dans leur réflexion et dans leur pratique, et non de les embrouiller.
Fabienne-Agnès Levine
PUBLIÉ LE 27 septembre 2026
2 réponses à “La pédagogie naturelle ? Ça n’existe pas !”
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A la page 9 il est bien spécifié « les étapes du développement affectif, psycho et sensori- moteur, cognitif, symbolique… » ???
Exact, le terme n’est pas complètement absent. Mais c’est mal dit : soit « psychomoteur », soit « psycho-sensori-moteur ». Dans la même phrase, même à-peu-près avec « développement » qualifié de « symbolique », pour développement de la pensée symbolique.