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Zoom sur l’accueil de la petite enfance en Guyane
Malgré le dynamisme des acteurs locaux et des porteurs de projets, les modes d’accueil peinent à se déployer en Guyane. Les besoins sont immenses mais le territoire manque de formateurs, de professionnels compétents, l’accueil individuel est à la peine, la « garde sauvage » fréquente. Et les pouvoirs publics sont accaparés par la complexité du territoire et le contexte social précaire. Panorama du secteur de la petite enfance en Guyane.
Un territoire marqué par les contraintes géographiques et la précarité
La Guyane est la deuxième région de France pour ce qui est de sa superficie, mais ses particularités géographiques et démographiques impactent fortement son développement et son organisation : territoire d’Amérique du Sud, ouvert sur le littoral atlantique mais enclavé entre le Suriname et le Brésil, 96% de sa surface sont couverts par une dense forêt tropicale. La région est traversée par deux fleuves qui rendent particulièrement difficile tout déplacement sur le territoire, excepté le littoral. Il y a peu de transports en commun, on ne compte que 22 communes dont 7 ne sont pas accessibles par la route, seulement par voie aérienne ou fluviale. La diversité de la population est marquée par l’immigration (30%) et des peuples autochtones aux cultures riches et ancestrales.
Mais la Guyane, c’est surtout une population très jeune dont un tiers à moins de 15 ans et la moitié moins de 25 ans, avec un faible niveau d’éducation (près de la moitié des habitants n’a aucun diplôme ou tout au plus le brevet des collèges) associé à niveau de fécondité très élevé (3,05 enfants par femme en 2024). Les familles sont donc nombreuses et bien souvent monoparentales (47,5%), très dépendantes aux prestations sociales. Car pour un quart des ménages, la personne de référence est sans activité professionnelle : en 2023, 30% des 15-64 ans étaient au chômage. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil national de pauvreté et la CAF représente bien souvent l’essentiel de leurs revenus alors que le coût de la vie est bien plus élevé qu’en métropole…
De grands besoins mais une offre d’accueil limitée et inégale
Par sa croissance démographique exceptionnelle, l’immensité de son territoire et son contexte économique et social difficile, la Guyane présente une situation préoccupante pour la protection de l’enfance et implique des besoins bien plus prégnants qu’en métropole pour ce qui est des modes d’accueil et du soutien à la parentalité. Selon les chiffres de la CNAF, les besoins sont énormes : le taux de couverture des modes d’accueil n’est que de 13,4 % tous modes d’accueil confondus, contre 60,9 % en métropole en 2025. Même si le nombre de naissances diminue légèrement chaque année en Guyane (près de 8000 en 2020 mais seulement 6623 naissances en 2025), la natalité reste très importante et le nombre de places d’accueil largement insuffisant : seulement 2198 places en crèche en 2025, soit environ 4500 enfants accueillis, assure la CAF de Guyane.
En 2026, on compte 53 structures d’accueil de la petite enfance, 129 assistantes maternelles, 3 Relais Petite Enfance et 2 MAM, très inégalement réparties sur le territoire. « Grâce aux derniers STSF (Schéma Territorial des Services aux Familles), les modes d’accueil commencent enfin à se développer, pour ce qui est de l’accueil collectif », admet Ronan L’Hourre, assistant maternel et porte-parole du collectif CAMAM974. En revanche, l’accueil individuel, tout comme en métropole, est en perte de vitesse. « Avec le COVID, beaucoup d’assistantes maternelles ont jeté l’éponge. Elles étaient encore 350 en 2016, 210 en 2022 », précise-t-il. Pour Fabienne Lanimarac Koessler, directrice de l’association gestionnaire la Grenouillère, le bilan du précédent STSF reste médiocre : « On avait pour ambition de mailler le territoire et ce n’est absolument pas le cas : l’objectif était de 5000 places, on ne doit pas être au-delà de 500 ou 600 places (…) Il y a bien des projets en cours mais les porteurs de projets continuent à s’implanter sur le littoral ou sur les communes qui ont une capacité de financement pour les accompagner ! »
Socialisation précoce : des écarts très marqués entre les enfants
Le déficit de modes d’accueil cache une réalité dont les pouvoirs publics et les familles peinent parfois à prendre conscience : dans le contexte social de la Guyane, marqué par la précarité et l’immigration, les enfants qui n’ont pas accès à la collectivité sont privés des bénéfices d’une socialisation précoce. Fabienne Lanimarac Koessler l’a observé : « C’est ce qui crée des écarts phénoménaux entre les enfants qui sont allés en collectivité et ceux qui n’y sont pas allés. La problématique est là. C’est un pari sur l’avenir ! On voit très tôt les bénéfices de la socialisation précoce, sur le rapport à l’autre, les compétences langagières, la motricité fine, cela crée des différences dès la petite section ! ». Au-delà des modes d’accueil, la préscolarisation est perçue comme un réel levier dans l’acquisition du langage, le développement de la socialisation et le soutien à la parentalité des nombreuses familles non francophones avec des difficultés sociales très fortes.
La majorité des crèches sont portées par le secteur associatif
L’accueil collectif est réparti de manière très inégale sur le territoire de Guyane : 68 % des places en crèche sont concentrées sur le littoral, à Cayenne, Rémire-Montjoly ou Mathoury. Kourou et Macouria regroupent 23 % des places tandis que Saint-Laurent-du-Maroni ne bénéficie que de 9 % des places et de nombreux territoires en sont complètement dépourvus. Les EAJE proposent des contrats d’accueil réguliers à forte amplitude horaire et un accueil occasionnel peu développé. La majorité sont gérés par des associations (66 %) ou des structures privées (26,5 %) tandis que les structures publiques se comptent sur les doigts d’une main (7,5%).
Chaque structure développe son offre privée dans une absence totale de coordination et de réseau. De fait, les gestionnaires et directrices rencontrent souvent des difficultés de fonctionnement dans leur gestion administrative, leurs relations avec les différents partenaires, dans l’optimisation des places, dans la gestion de leurs finances et de l’accueil. « Les structures n’ont aucun mal à trouver des enfants et des familles, dans un flux permanent, alors on se pose moins la question de la qualité de l’accueil, du nombre d’enfants par place », soulignait Anne Cinna-Pierre-Charles, alors directrice par intérim de la CAF de Guyane. C’est pourquoi la CAF de Guyane a mis en place Certif’Action, un dispositif de formation permettant d’apporter un premier niveau de réponse à leurs difficultés (voir encadré).
Les structures subissent également le coût de la vie bien plus élevé en Guyane (et dans les DOM de manière générale) : les produits alimentaires sont 39 % plus cher, les loyers 10% plus élevés et il y a pour certains une vraie problématique quotidienne d’accès à l’eau et à l’alimentation. Pour les structures guyanaises, ce sont des surcoûts de fonctionnement importants par rapport à ceux observés en métropole, alors que les taux d’aides sont plafonnés aux niveaux pratiqués dans l’Hexagone. « Les subventions de la CNAF pour le fonctionnement des crèches dans les départements d’outre-mer sont à revoir ! » interpelle Fabienne Lanimarac Koessler.
L’accueil individuel se renouvelle peu
Comme en métropole, l’accueil individuel est en forte baisse en Guyane : les assistantes maternelles partent à la retraite, et la profession se renouvelle peu. « Un peu moins de 40% d’entre elles ont plus de 55 ans, ce qui ne présage rien de positif pour l’avenir, regrette Clément Bégin, le nouveau directeur de la CAF de Guyane. Mais le contexte économique et social de la région impacte également la profession : « Nombreuses sont celles qui ne sont pas véhiculées, qui sont âgées et qui n’osent pas sortir de chez elles avec les enfants qui leur sont confiés, raconte Emilienne Calonne, animatrice du Relais Petite Enfance de Cayenne. Il y a également une problématique de locaux : certaines jeunes femmes pourraient être assistante maternelle, mais elles n’ont pas le logement adapté. Une question qui limite également la création de MAM. En Guyane, il n’est pas rare que plusieurs générations vivent sous le même toit, laissant peu de place à l’accueil de deux ou trois enfants dans de bonnes conditions. Et un turn-over important : nombreuses sont les assistantes-maternelles, épouses de gendarmes ou militaires qui ne s’installent que pour quelques années en Guyane.
Assistante maternelle, un métier difficilement accessible
Et ces dernières années, le métier est devenu encore plus difficile d’accès. « L’immigration est importante en Guyane, explique Ronan L’Hourre. Avant, de nombreuses personnes d’origine étrangère (brésilienne, haïtienne…) faisaient ce métier, mais maintenant c’est plus difficile pour elles d’y accéder ». La barrière de la langue complique les relations avec les parents, la négociation des contrats… Et puis la règlementation est de plus en plus exigeante ce qui pousse les professionnelles à monter en compétences mais nombreuses sont celles qui peinent tout simplement à faire leurs démarches administratives en ligne.
Ronan L’Hourre alerte également sur des dysfonctionnements récurrents dans les procédures d’agrément, principalement sur le secteur de Cayenne, ce qui pousse les candidates à travailler sans agrément. Absence de récépissé dans les délais légaux, demandes répétées de documents déjà fournis, blocage de dossiers, obtenir son agrément est devenu un parcours du combattant ! « Si rien n’est fait… on va droit dans le mur ! », alerte-t-il. En janvier 2026, les représentants des assistants maternels et familiaux à la Commission consultative paritaire territoriale (CCPT) avaient adressé une motion d’alerte au président de la Collectivité territoriale de Guyane, alertant sur des dysfonctionnements sérieux et récurrents dans les procédures d’agrément : des exigences abusives lors de l’instruction des demandes ou renouvellements, des règles changeantes et contradictoires sur les espaces d’accueil des enfants, les possibilités de formation, des difficultés à obtenir les aides au démarrage de la CTG etc. Des travaux ont depuis été engagés et des points d’étape seront faits tous les trois mois.
Enfin des aides exceptionnelles aux assistantes maternelles ont été votées dernièrement au CA de la CAF de la Guyane : à l’aide à l’installation (1500€) s’ajoute désormais une aide au renouvellement du matériel de puériculture (1500€) pour les professionnelles déjà en activité depuis au moins 3 ans. Pour en bénéficier, les assistantes maternelles devront signer une charte d’engagement à rester assistante maternelle sur le territoire de Guyane pour les trois prochaines années. « On s’est battus pour cela depuis 2022, se réjouit Ronan L’Hourre. Désormais avec le référentiel qualité, il faut que la qualité d’accueil chez les assistantes maternelles du territoire augmente et arrive au même niveau que ce qui est proposé en crèche. Cette aide au matériel est donc essentielle pour leur bon fonctionnement ».
Peu de RPE, délaissés par les assistantes maternelles
Il y a peu de RPE en Guyane. Jusqu’en 2022, il n’y en avait qu’un à Cayenne. Depuis, deux autres ont ouvert à Macouria et Saint-Laurent-du-Maroni, plus focalisé sur le soutien à la parentalité. Mais il semble que les assistantes maternelles le boudent car elles ont beaucoup de mal à se déplacer faute de sièges-auto ou transports en commun… Le dernier STSF 2024-2029 envisage cependant, conformément à la réglementation, la création de 3 RPE à Mana, Kourou et Rémire-Montjoly, les communes de plus de 10 000 habitants sans RPE. Là encore, Ronan L’Hourre déplore un manque d’investissement des communes : « la création des MAM et des RPE dépend de la volonté politique des communes, mais la petite enfance n’est pas toujours prioritaire, on privilégie le logement, l’éducation, l’urgence… il y a tellement de choses à faire ! » Depuis deux ans, on parle bien d’un projet de RPE et de MAM à Mathoury. Mais verra-t-il le jour ?
Ce qui fait débat en ce moment, ce sont les missions du guichet unique et l’expérimentation Arpeda dans les RPE. Pour Ronan L’Hourre, ce ne doit pas être le rôle des RPE. « Si c’est un RPE public, il n’y a pas de problème, mais si c’est un RPE privé, il peut y avoir conflit d’intérêt… C’est dommage qu’en Outre-mer, nous n’ayons pas de délocalisation des services administratifs. Il faudrait que nous ayons un relais Pajempoi dans chaque CAF mais tout est centralisé en métropole ce qui est très contraignant pour les parents employeurs qui doivent appeler en métropole, avec le décalage horaire dès qu’ils ont un souci sur un bulletin de salaire… ».
Pour s’adapter à la complexité du territoire, un bus aménagé, le relais itinérant « Le palmier voyageur », va à la rencontre des assistantes maternelles qui ne peuvent pas se déplacer, dans les cités prioritaires de Cayenne, pour leur proposer des ateliers thématiques et entretenir une proximité. Quant aux assistantes maternelles des autres communes, parfois très isolées, elles se retrouvent entre elles, vont dans les maisons des unes et des autres… Assmat973 avait bien proposé un projet de RPE itinérant pour sillonner les 22 communes de Guyane et soutenir, former et accompagner les assistantes maternelles et parents employeurs, promouvoir l’exercice du métier, informer sur les dispositions légales et réglementaires d’exercice de la profession, promouvoir le développement des MAM, et RPE auprès des collectivités… Mais le projet a échoué faute de financements…
La garde informelle, une problématique ingérable
En parallèle, la garde informelle ou « garde sauvage » est une pratique très répandue en Guyane. Mal informés, les parents font garder leurs enfants par des personnes non déclarées, souvent dans le cercle familial. Une pratique renforcée par la crise sanitaire, la fermeture des crèches à plusieurs reprises et le manque de places en formation. Emilienne Calonne, du RPE Bois Cathédrale, raconte : « Avant les enfants étaient gardés par les grand-mères ou les tantes qui ne travaillaient pas. Et ça continue ainsi. Sauf qu’aujourd’hui, les grand-mères sont de plus en plus jeunes et travaillent toujours. Donc on confie l’enfant à la petite voisine… Parfois, on parvient à leur faire régulariser la situation dans un premier temps et même à les faire se former pour devenir assistante maternelle (…)
Ronan L’Hourre évoque même un phénomène de « garde grise ». « Elles ne vont ni travailler en crèche, ni comme assistante maternelle, faute de places suffisantes en formation, mais utilisent le système de CESU pour proposer une garde à leur domicile. Le système est détourné, il n’y a pas de contrôles ». Le RPE Bois Cathédrale travaille à mettre en place un forum pour mettre les parents et « gardiennes sauvages » face à leurs droits, leur expliquer leurs obligations, mais peine à les identifier car personne ne les dénonce. « Il y a un gros travail à faire avec la CTG et la CAF pour accompagner ces personnes que l’on peine à toucher. Car elles ont les compétences mais n’ont pas compris la nécessité de s’agréer », explique Emilienne Calonne. Et la CAF s’y attelle : « Tout l’enjeu est de faire passer des assistantes maternelles de l’informel au domaine formel. Des « Taties », il y en a ici beaucoup, assure Clément Bégin. Mais des assistantes maternelles formées, agrées et actives, de moins en moins… ».
Des acteurs locaux engagés pour la petite enfance
Sur le territoire de Guyane, de nombreux acteurs portent à bout de bras le secteur de la petite enfance. La CAF est un partenaire central, aux côtés de la Collectivité Territoriale de Guyane avec laquelle elle s’engage, dans un Schéma Territorial de Services aux Familles (STSF) pluriannuel, qui fixe le cadre d’une politique partagée de l’enfance, de la jeunesse et du soutien à la parentalité pour plusieurs années. La CAF soutient le développement de l’accueil individuel et collectif, apporte un appui aux porteurs de projets, aide à la rénovation des lieux d’accueil, vulgarise les réglementations, dans un accompagnement plus fort et plus rapproché qu’en métropole. « La CAF ne veut pas seulement être un financeur. On veut aider à la gestion vertueuse des EAJE », soulignait Anne Cinna-Pierre-Charles.
Il faut également compter sur la PMI de Guyane et les Fédérations de professionnels de la petite enfance qui jouent un rôle essentiel : deux fédérations la FDSAPEG et l’UTEPE, plus récente, rassemblent les gestionnaires de crèches privées et associatives. Elles ont longtemps agi main dans la main avec l’association des assistantes maternelles de Guyane Assmat973, pour promouvoir le métier d’assistante maternelle, défendre leurs intérêts, les accompagner et accompagner le développement des RPE et MAM. Dans le cadre du STSF 2022-2026, Assmat973 et la CAF avaient signé une convention pour valoriser leur métier et redynamiser l’accueil individuel. Mais dernièrement, Assmat973 a été dissoute. « On n’avait pas d’écoute, les lignes ne bougeaient pas. On a décidé de changer de stratégie », regrette Ronan L’Hourre. C’est en collectif qu’ils ont pris le relais : le CAMAM973 rassemble plus largement les différents responsables syndicaux et acteurs du secteur. « On aura peut-être plus de poids, pour envoyer nos revendications jusqu’à Paris et intégrer les instances décisionnaires… », espère-t-il.
Porter un projet est un parcours du combattant
En Guyane, les porteurs de projets ne manquent pas pour la petite enfance, mais chaque étape est difficile à franchir : ils manquent de locaux, de terrains, rencontrent souvent des difficultés de cofinancement pour l’investissement et le fonctionnement. Les modèles économiques sont fragiles et dépendants des subventions car les porteurs de projets n’ont pas ou peu de trésorerie ou de fonds propres. « On sent une volonté de rebond, parce que les aides sont mises en place et que la CAF participe davantage. Mais aucune loi n’oblige les mairies à participer aux projets, rappelle Fabienne Lanimarac Koessler. On dit qu’il faut la CAF, le porteur de projet plus un tiers ; ça peut être une entreprise comme ça se fait en métropole. Mais on n’en est pas du tout là en Guyane ! C’est la raison pour laquelle ici, le secteur de la petite enfance est largement porté par le secteur associatif ! » Si la collectivité s’engage, elle dispose de peu de moyens. « Il faudrait un meilleur accompagnement de la CTG qui devrait être pilote sur ces projets », réclame Ronan L’Hourre. La CAF dit réfléchir à un projet d’accompagnement des porteurs de projets, pour les soutenir de la compréhension du besoin à la traduction en projet professionnel cohérent. Car il y a souvent un écart important entre la capacité à créer puis à gérer un EAJE. L’accompagnement est également nécessaire une fois le projet mis en place.
Une crise du recrutement aggravée
Mais en métropole comme en Guyane, la difficulté n’est pas tant de créer des lieux d’accueil que de recruter les équipes. Les métiers sont peu attractifs, et trouver localement du personnel suffisamment formé et le faire rester devient un véritable défi, au point que les structures se disputent les professionnels à coup de surenchère salariale, et que des crèches ferment faute de directrice. Les auxiliaires de puériculture partent exercer à l’hôpital, convaincues par une surrémunération de 40% et une situation plus stable et sécurisante. D’autres s’envolent vers la métropole ou les Antilles après avoir été formées, avec l’assurance d’y trouver un emploi.
Notons que depuis octobre 2025, l’attestation d’honorabilité est exigée pour tous les professionnels de l’accueil du jeune enfant. Un procédé généralisé à l’ensemble du territoire français qui semble avoir été bien mis en place en Guyane. Il reste cependant un angle mort, estime Ronan L’Hourre : quid des professionnels de la petite enfance d’origine étrangère (hors UE) qui travaillent en France avec une carte de séjour ou qui ont acquis la nationalité française par le mariage et ne rentrent pas dans le champ de l’attestation d’honorabilité ? Une problématique fréquente en Guyane…
Une capacité de formation à renforcer sur le territoire
Mais si la Guyane manque de professionnels, c’est parceque l’offre de formation est très limitée, le territoire manque de formateurs, il faut les faire se déplacer, il y a donc peu de diplômés. Pour la CAF de Guyane, tout l’enjeu est donc de restructurer la filière petite enfance pour renforcer sa capacité de formation. « On y travaille de deux façons, explique Clément Begin. Comme facilitateurs en mettant tout le monde autour de la table car nous connaissons tous les acteurs du secteur. Et puis sur l’amélioration de la formation continue des professionnels. Pour la formation initiale ce n’est pas nous qui sommes à l’initiative ».
A l’invitation de la CNAF, l’ACEPP est récemment allée soutenir l’implantation et le développement des crèches associatives de Guyane. Et tout particulièrement travailler sur la problématique de pénurie de personnel. « Avec tous les acteurs du secteur, nous réfléchissons à comment mieux organiser la formation pour que davantage de professionnels puissent être diplômés pour assurer des fonctions de direction. En Guyane, c’est une problématique aigüe, peu de directrices ont les diplômes requis, très peu d’EJE sont diplômées chaque année, explique Philippe Dupuy, président de l’ACEPP. « Bien sûr le diagnostic avait déjà été posé mais notre venue est l’occasion de se mettre autour de la table et de se demander ce que nous pouvons concrètement construire ensemble avec un relais au niveau national ». Il espère que la venue d’Élisabeth Laithier, présidente du comité de filière et ambassadrice du SPPE, en octobre 2026 sera l’occasion de mettre en place une action de communication pour que les élus et acteurs locaux se saisissent de ces question…
Jusqu’en 2018, l’IRDTS n’accueillait qu’une seule promotion d’éducatrices de jeunes enfants en formation initiale, en simultané, soit une promotion tous les trois ans. Depuis la réforme Parcours-sup, il n’y a plus de concours d’entrée. Chaque année, l’IRDTS ouvre une nouvelle promotion d’EJE pour soutenir le besoin en personnel sur le territoire. De fait, en 2021, il n’y a eu que 3 diplômés EJE. Et chaque année, de nombreux candidats abandonnent en cours de route, par manque de moyens financiers, pour des réorientations… Pour Colette Galiby, directrice de l’IRDTS, « Parcours Sup a changé le profil des candidats. Ils sont plus jeunes, le niveau est plus faible, et surtout, nous nous heurtons à un problème de maturité des étudiants : avant la réforme, beaucoup d’étudiants étaient en reconversion, âge moyen 28 ans, Après la réforme, âge moyen 18 ans, souvent primo étudiants. De plus, l’universalisation de ces diplômes, avec l’introduction du socle commun mené par les enseignants-chercheurs de l’université, confirme une exigence d’un niveau bac général (littéraire, voire scientifique). Or, beaucoup des étudiants qui s’orientent vers les filières sanitaires et sociales viennent des Bac pro. Nous réfléchissons à l’accompagnement pour stopper les abandons dès le premier trimestre. » En 2020, l’IRDTS a mis en place un partenariat avec la CAF qui lui permet notamment de l’accompagner dans des événements afin de promouvoir l’entreprenariat dans le domaine de la petite enfance.
Les communes, pas assez investies pour la petite enfance
Engagés sur tous les fronts pour soutenir la petite enfance, les acteurs locaux sont unanimes et appellent à un engagement plus marqué des communes à leurs côtés. Selon la CAF, la volonté est là, la difficulté est de mettre en œuvre. Mais les besoins ne cessent de croître et nombreuses sont les problématiques atypiques et manifestement plus urgentes à traiter en Guyane : le développement de l’habitat informel, les enfants qui ne sont pas scolarisés, les grossesses adolescentes, l’accès à l’eau… Pour Fabienne Lanimarac Koessler, malgré l’investissement de la CAF, gérer une crèche coûte très cher aux communes : « Les crèches, dans l’action sociale, c’est une toute petite ligne budgétaire, explique-t-elle. Il y a tellement d’autres problématiques plus urgentes à traiter que la petite enfance n’est pas une priorité ».
Il y a également une véritable méconnaissance du secteur de la petite enfance : les collectivités sont très mal informées sur le fonctionnement des crèches, l’utilité des RPE ou des MAM et leur intérêt majeur dans la socialisation précoce de l’enfant. « Les communes estiment que les gens se débrouillent, ce qui laisse la porte ouverte aux modes de garde informels, explique-t-elle. Et les familles les plus démunies continuent à penser que la crèche coûte cher alors qu’en réalité, la PSU leur est favorable… ».
Les communes ne se sont donc pas emparées du SPPE. « Aujourd’hui, pour la petite enfance, tout est centralisé par le Comité Territorial des services aux familles, à la préfecture et à la CAF, et j’ai l’impression que les communes n’ont pas pris la main sur la petite-enfance. Elles n’ont pas pris à bras le corps leur compétence d’autorité organisatrice, regrette Ronan L’Hourre. Les maires de Guyane semblent prendre cela comme quelque chose d’imposé, sans les financements adéquats. C’est leur leitmotiv ». Avec le collectif CAMAM 973, ils travaillent à sensibiliser les communes à leur nouveau rôle, afin qu’elles s’emparent du dispositif de guichet unique, des RPE, du système de commission petite enfance d’attribution des places pour plus de transparence…
La CAF également accompagne les élus « pour favoriser l’appropriation de leurs missions d’autorités organisatrices et à bien comprendre ce qu’est le SPPE, assure Clément Begin. Mais il est certain qu’ici les maires ont beaucoup de sujets à gérer dont celui très prégnant des écoles et de la cantine scolaire. L’accroissement de la population fait que dans certaines communes deux à trois groupes scolaires sont créés tous les ans… ». Tous attendent de pied ferme la visite d’Élisabeth Laithier dans le cadre de son tour de France du SPPE, afin de lui exposer l’ensemble des problématiques spécifiques à l’outre-mer. « Ce sera une belle opportunité pour faire parler de la petite enfance, de mobiliser les élus pour lesquels ce n’est pas une priorité, et peut être faire avancer le sujet de la formation… », se réjouit le directeur de la CAF.
Certif’Action : une formation de la CAF pour soutenir les directrices et gestionnaires d’EAJE
La CAF de Guyane a mis en place en 2021, avec le soutien de la Collectivité territoriale de Guyane et la PMI, un dispositif de formation continue pour les directrices et gestionnaires de structures petite enfance. Certif’Action est une formation professionnelle certifiante reconnue Qualiopi, inscrite au répertoire France Compétence et inscrite dans le STSF.
Un dispositif cofinancé par la CAF de Guyane et Uniformation (OPCO de la branche professionnelle des acteurs du lien social et familial) à hauteur de 9000 euros par participant, sans reste à charge pour les participants issues de structures adhérentes. Cette somme comprend un bonus financier versé aux crèches pour pallier les absences des directrices durant les semaines de cours. Une formation coûteuse pour l’instant, pour les quelques structures communales ou privées qui ne seraient pas adhérentes.
Les stagiaires sélectionnés sur dossier, suivent en présentiel cinq modules de formations, soit 175 heures de formation réparties sur cinq mois, animés par des intervenants experts de la petite enfance de GEM formation, afin d’approfondir différents domaines de compétences de la gestion administrative aux finances, la qualité de l’accueil, les politiques publiques, le management, les rôles des partenaires, mieux comprendre la PSU, mieux connaître leurs rôles respectifs… Ce parcours est l’occasion de créer un réseau de directeurs et gestionnaires qui manquait jusqu’à lors : « Au fil de la formation, constate Hêv Seuleiman, co-chef de projet, elles partagent leurs pratiques et se développent ensemble. Cela crée du lien ! ».
La CAF de Guyane espère pérenniser et institutionnaliser ce dispositif pour tous les directeurs et gestionnaires de lieux d’accueil de la petite enfance en Guyane. En 2024, 67 personnes ont été formées grâce à ce dispositif, issues de 40 structures (sur 53). Après une interruption en 2025, le dispositif a été relancé en 2026. « Nous en sommes très satisfaits, assure Clément Begin. D’autant que le dispositif a été enrichi, par des modules sur la gestion des structures pour soutenir les directeurs et directrices ».
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 17 janvier 2022
MIS À JOUR LE 27 août 2026