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Zoom sur l’accueil de la petite enfance à Strasbourg
Strasbourg, ville verte et dynamique, a su tisser des partenariats forts – avec la Caf et le secteur associatif – pour construire une offre d’accueil diversifiée, une politique petite enfance engagée pour le soutien des familles, l’écologie et l’éducation. Et pourtant, c’est la seule ville de France à ne pas avoir une direction de la petite enfance !
Capitale du Grand-Est, Strasbourg est une ville surprenante à bien des égards. Huitième métropole française avec près de 300 000 habitants en croissance régulière, ville frontalière trés européenne, Strasbourg est une cité de contrastes. Elle profite du dynamisme d’une population jeune (45% des habitants ont moins de 30 ans) mais compte près de 40% de familles monoparentales dont une sur deux vit sous le seuil de pauvreté ; Strasbourg accueille de grandes institutions et entreprises mais affiche un taux de pauvreté plus élevé que dans les grandes villes de France (26%) : les inégalités sont particulièrement marquées entre les quartiers dont 15 seront bientôt QPV, et enfin 3682 enfants vivent dans des familles sous le seuil de bas revenus.
Un taux de couverture plus élevé que la moyenne nationale
La ville fait cependant figure de bonne élève avec un taux de couverture en modes d’accueil formels de 67%, supérieur au niveau national (60,3% en 2022), et une offre d’accueil assez diversifiée. Selon la municipalité, Strasbourg accueille un total de 8670 enfants dans 12 crèches collectives municipales (582 places), 7 crèches familiales (environ 500 places), 60 crèches associatives dont une quinzaine sont parentales (2244 places) et 76 crèches privées du secteur marchand (près de 1000 places). Et elle compte 525 assistantes maternelles en activité (1507 places). La ville dispose également 16 Laep dont 6 associatifs, 7 haltes garderies dont 5 associatives et 8 jardins d’enfants associatifs.
Une simple sous-direction Famille et Petite Enfance
Étonnamment, pour une ville de cette envergure, Strasbourg n’a pas de direction petite enfance. Seulement un service Famille et Petite Enfance rattaché à la direction de l’Éducation. En revanche, un maire adjoint lui est dédié. Depuis le début du mandat de l’actuelle maire écologiste Jeanne Barseghian, deux élues se sont déjà succédé à ce poste. Soraya Ouldji a été adjointe en charge de la petite enfance et de la parentalité de décembre 2021 à juin 2024. Un premier mandat sans étiquette politique, pour cette ancienne chargée de mission auprès du Furet Petite Enfance. Elle plaidait pour que le service petite enfance de la Ville s’appuie davantage sur des connaisseurs du secteur. « La petite enfance est un public qui ne fait pas valoir ses droits. Il est important d’avoir à un moment dans la chaine de décision, des gens vraiment attachés à la cause des tout-petits qui connaissent ces problématiques. Sinon on en arrive à faire n’importe quoi ! », affirmait-elle, lorsque nous l’avions interviewée, encore en poste, en mars 2024. Sur la structure du service, elle sentait que « sur certains sujets il pourrait y avoir des échauffements, notamment entre la question de la petite enfance et celle de l’éducation ou du social. Une question de vision, notamment quand on considère les pros de la petite enfance uniquement comme des travailleurs sociaux… ce n’est pas juste ! », défendait-elle.
Pressions politiques autour de la délégation petite enfance
Au cours de son mandat, la jeune femme a dénoncé à plusieurs reprises des problématiques minorées en petite enfance, le manque de moyens, le gel des embauches en petite enfance depuis 2020… Sur fond de vives tensions avec la maire Jeanne Barseghian, de pressions, d’accusations de diffamation, Soraya Ouldji a démissionné de son poste d’adjointe (ou bien a-t-elle été débarquée ?) avec fracas en juin 2024, et a dû abandonner ses délégations et projets en cours. « C’est le coeur lourd que j’en suis arrivée à devoir présenter ma démission d’adjointe (…) fruit d’un constat et d’un épuisement à batailler pour porter la petite enfance et la politique familiale en tant qu’élue non encartée et uniquement motivée par l’intérêt général, au sein d’une municipalité dont je juge la gestion globale intéressée, manquant de probité, voire malhonnête et assurément brutale », a-t-elle déclaré. A la mairie, on évoque encore avec un certain malaise « une décision concertée avec Mme la Maire pour une rupture de confiance ». Il faut dire que la municipalité a connu quelques remous dans la main de fer de l’écologiste contestée de tous bords. La campagne pour les élections 2026 semble avoir déjà commencé de longue date… Et avec la mise en place du SPPE, et les moyens qui lui seront alloués, il semblerait que la petite enfance suscite certaines convoitises et crée des enjeux de pouvoir…
Soraya Ouldji a été remplacée après l’été par Marina Lafay, élue du centre-gauche (Place Publique), nommée adjointe aux services aux familles et aux politiques temporelles. Celle-ci estime qu’« il n’a pas été particulièrement compliqué de prendre la suite dans ce contexte. Je suis sociologue de formation, rappelle-t-elle, j’ai donc une vision très transversale. J’ai beaucoup travaillé la question de la parentalité et de la monoparentalité durant la campagne ». Installée depuis quelques mois, elle défend l’idée d’une simple sous-direction pour la petite enfance : « Ce n’est pas plus mal, explique-t-elle, car cela permet de travailler avec différents services dans une continuité pédagogique, avec une continuité de vision politique entre la petite enfance et le passage en maternelle. Personnellement je trouve que c’est plutôt opérant. C’est pensé en cohérence (…) on aime la transversalité et la systémie à Strasbourg ! ». Mais force est de constater que de nombreux projets initiés par son prédécesseur ont aujourd’hui disparu des radars, ou du moins n’en a-t-elle pas connaissance.
Une puissante charte qualité pour l’accueil collectif
A Strasbourg, tous les lieux d’accueil collectif de la ville (municipaux et associatifs, hormis le privé) s’engagent à respecter une charte qualité mise en place en 2012. En partenariat avec la CAF, la municipalité a établi une convention partenariale avec les gestionnaires qui formalise leur engagement. Dix engagements fondamentaux encadrent donc les pratiques de ces modes d’accueil collectifs. Ils assurent aux parents un parcours transparent pour l’attribution des places, des relations personnalisées entre parents, enfants et professionnels, la prise en compte des besoins individuels des enfants, la valorisation du jeu, l’accompagnement de l’enfant à la socialisation, la bientraitance professionnelle, la coopération des professionnels avec les familles, une organisation performante, le développement du langage de l’enfant, le suivi et l’évaluation de la charte. Ils permettent d’assurer un socle d’équité et de qualité dans ces lieux d’accueil collectifs, et apporte la puissance de tout un réseau pour résoudre des problématiques parfois complexes. « La charte d’accueil de la ville de Strasbourg est très ambitieuse et recoupe la charte nationale sur de nombreux points et va même parfois au-delà ! », note Marina Lafay avec fierté.
Un système d’évaluation entre pairs
Afin d’évaluer la mise en œuvre de la charte, un système d’évaluation a été mis en place, appuyé sur les parents et les professionnels. A deux reprises, les parents remplissent un questionnaire de satisfaction, à l’inscription, puis chaque année pendant le séjour de l’enfant, afin d’évaluer la qualité d’accueil et d’organisation des Eaje. Les professionnels s’autoévaluent annuellement, en complétant un questionnaire d’application de la charte qualité, consolidé par le directeur d’établissement qui élabore un plan d’action pour améliorer sa mise en œuvre.
Enfin les gestionnaires analysent ces évaluations et identifient des axes d’amélioration et actions correctives. A minima une fois tous les trois ans, une puéricultrice cadre et une directrice tirée au sort sont envoyées en immersion dans chaque structure. Elles apportent un nouveau regard extérieur, permettent le partage et la mutualisation des pratiques. Et chaque année, le Comité de pilotage de la démarche qualité – composé d’élus, de la Caf, de la Pmi, de parents et de gestionnaires – se réunit pour analyser et faire le bilan de ces rapports annuels d’évaluation, valider les propositions d’amélioration et déterminer les actions collectives à mener. Un dispositif participatif cité en exemple dans le rapport de l’Igas d’avril 2023 sur la qualité d’accueil, comme un outil pertinent « pour formaliser les engagements en matière de bientraitance et de qualité d’accueil ».
« Lors du dernier comité, en janvier 2025, le bilan du questionnaire était plutôt positif. Cela nous a montré qu’il y avait une véritable confiance dans les structures, que les problématiques nationales n’étaient pas du tout présentes dans l’attention des parents, et qu’il n’y avait pas de problèmes particuliers, explique Marina Lafay, optimiste. Ainsi, le comité a dégagé trois axes de travail prioritaires pour l’année en cours : poursuivre la dynamique artistique et culturelle pour la petite enfance en incluant les plus jeunes enfants. Poursuivre la dynamique sur les inégalités de genre. Et soutenir une posture professionnelle qui permette chez l’enfant l’acquisition de la confiance.
La force du secteur associatif, partenaire de la Ville
Un regard sur les chiffres permet de constater qu’à Strasbourg, l’offre d’accueil de la petite enfance repose principalement sur un secteur associatif historique et bien implanté. « Il faut remonter à l’après-guerre, explique Frédéric Egelé, sous-directeur de l’action sociale à la Caf du Bas-Rhin. Il y a eu un sursaut citoyen et l’envie de subvenir aux besoins des familles, des associations familiales se sont créées », soutenues par de généreux bienfaiteurs. A la création de la Caf, une association « fille de la Caf » gérait les crèches. C’est aujourd’hui l’AASBR, devenue autonome par la loi Sapin. Une autre, l’AGES, était l’émanation de la Ville. Elle est également devenue indépendante. Notons qu’en Alsace, les associations relèvent de la loi locale de 1908 : elles peuvent posséder des biens immobiliers, recevoir des dons et legs plus librement et avoir ainsi une plus grande autonomie financière, bénéficient de subventions dans des conditions plus favorables mais l’État et les collectivités peuvent en retour exercer un contrôle plus étroit en matière de finances et de gestion.
Aujourd’hui, les trois principaux acteurs du secteur – l’AASBR, l’AGES, et l’ALEF – sont ces associations historiques parfois présentes depuis plus de 70 ans à Strasbourg. Elles gèrent une soixantaine de structures de tous types (crèches collectives et familiales, micro-crèches, service d’accueil familial, jardins d’enfants, haltes garderies, Rpe, maisons de l’enfance et Laep) dont quelques-unes seulement sont en DSP et les autres en convention partenariale avec la Ville. Selon Frédéric Egelé, « quand la petite enfance est devenue un marché, le Bas-Rhin a été l’un des territoires les plus impactés par les DSP. (…) Sur beaucoup de territoires les conventions de financement de gré à gré entre une association et une collectivité sont restées des conventions. Mais les DSP, petit à petit, ont pris de plus en plus de place. La Ville n’a plus voulu continuer à gérer, et a souhaité s’appuyer sur des opérateurs pour le faire, les associations historiques qui étaient là ont candidaté et se sont petit à petit professionnalisées. Et rapidement des acteurs privés lucratifs sont arrivés sur le marché avec des offres très marketing. Ça n’a pas été facile mais ça a tiré vers le haut les associations… ».
Un seul réseau, municipal et associatif
Engagés par la charte, tous les Eaje associatifs sont ainsi agrégés au processus de qualité de l’offre municipale et forment ainsi un seul et même réseau. L’inscription dans ces Eaje municipaux et associatifs se fait donc par un guichet unique posant un socle d’équité de qualité d’accueil. « Cette idée de travailler en réseau, de discuter et trouver des solutions ensemble pour monter de beaux projets, répondre à des problématiques qui paraitraient insolubles à l’échelle d’un seul établissement nous assure que parents et professionnels ne sont pas isolés », affirmait Soraya Ouldji.
Consciente de la puissance du secteur associatif sur lequel elle s’appuie largement, la municipalité a décidé de renforcer sa subvention aux structures associatives, comme l’a notamment fait la ville de Toulouse ces dernières années. « Dans cette conjoncture, avec la hausse des charges, liée à l’application des oubliés du Ségur etc. nous allons faire un geste significatif au budget qui est inédit, avec une hausse d’1,5 millions des subventions aux associations. Soit une hausse de 18,9% absolument nécessaire. Ce n’est pas suffisant pour les aider totalement mais c’est un geste fort pour 2025 et absorber cet effet ciseaux qui les met en grande fragilité ! », nous a annoncé Marina Lafay. Une augmentation qui devrait être bienvenue car dans les structures associatives il semble que les salaires soient moins attractifs que dans les structures municipales !
Une gestion parfois opaque et instable
En avril 2024, un collectif de parents du multi-accueil de la Montagne-Verte (qui accueille près de 70 enfants) appelait à manifester pour dénoncer les conditions de travail des professionnels et la qualité d’accueil de leurs enfants, pointant la responsabilité du gestionnaire associatif, l’AGES. Sous-effectifs, dix démissions en un an, turn-over important dans l’équipe de direction, arrêts maladie prolongés, risque de maltraitance, situations chaotiques… La liste des remontrances est longue et le collectif alerte la municipalité et l’AGES depuis plus d’un an. Mais il n’est pas le seul. Soraya Ouldji le confirme, il y avait régulièrement des alertes au sujet de la gestion de l’AGES. Elle déplore « une gestion opaque et des remontées bien plus fréquentes de mal-être, de questionnements des parents et des professionnels, que ce que l’on avait dans les autres établissements de gestion ». Pour Geneviève Petit, directrice de la crèche familiale de la Montagne Verte, ce n’est pas propre à l’AGES : « On comprend les craintes des parents mais je pense qu’ils oublient un peu la difficulté des professionnels de la petite enfance. Tous les gestionnaires sont confrontés à ce turn-over de professionnels. Peut-être qu’il y a eu des erreurs de l’AGES, mais c’est conjoncturel. Il y a eu beaucoup de va et vient à la direction et à un moment quand il n’y a plus de capitaine dans le bateau, le bateau part à la dérive. Et c’est ce qu’il s’est passé, avec des équipes qui se sont senties en insécurité. »
Des crèches parentales à soutenir
Au cœur du secteur associatif, les crèches parentales sont particulièrement bien représentées à Strasbourg. Il en existe 16 – dont une a plus de 30 ans d’existence – représentées par le Collectif des crèches parentale de Strasbourg et du Bas-Rhin. Des structures qui auraient besoin d’être davantage soutenues pour perdurer. Une problématique que Soraya Ouldji avait bien saisie : « Il faut soutenir la professionnalisation des parents qui du jour au lendemain se retrouvent en gestion de crèche parentale. Il y a des projets intéressants et c’est super quand cela se passe bien… On leur propose des rendez-vous individuels mais il y a sûrement une réflexion pousser sur ce sujet, un projet à monter ! ». Hélène Cuni, conseillère territoriale Caf en charge de Strasbourg, le confirme : « les crèches parentales sont des structures plus fragiles que les autres, parce qu’il y a le roulement du bureau. Mais la Caf est toujours là pour les accompagner et les conseiller. L’objectif est de les soutenir, de les pérenniser, de les développer ».
Peu de place pour le secteur privé marchand
Du côté du secteur privé lucratif, les « big four » peinent à s’implanter à Strasbourg : 5 structures People&baby, 1 multi-accueil pour Les Petits Chaperons Rouges et 2 micro-crèches La Maison Bleue. Aucune chez Babilou. Car les besoins des familles sont relativement bien pourvus par l’offre municipale et que « les entreprises sont encore plutôt frileuses à ce sujet » témoigne un gestionnaire. « Mais historiquement en Alsace, les associations ont toujours été fortement privilégiées et les communes plutôt fermées aux gestionnaires privés, explique-t-il, et cela commence seulement à changer ». Pour l’installation de leurs deux micro-crèches strasbourgeoises, « la Ville n’a pas du tout été un obstacle pour la création des structures, sans être non plus pro-active », expliquent les équipes de la Maison Bleue dans l’Est. La Ville ne s’oppose toutefois pas à l’implantation de crèches privées mais ne souhaite pas réserver de berceaux et favoriser un gestionnaire privé ou l’autre. « Quand on a des manques dans un quartier, expliquait Soraya Ouldji, on trouve toujours des solutions à proposer aux parents. La ville est bien desservie par les transports en communs, on a des assistantes maternelles et on est davantage dans l’idée de développer des micro-crèches publiques que d’acheter des berceaux dans des crèches privées ! ».
Les acteurs locaux semblent mieux tirer leur épingle du jeu comme le réseau de micro-crèches Les crèches de Tilio présent dans le grand Est et en France, Les Chérubins, Les Papillons et des indépendants proposant des crèches bilingues. Au total, selon la municipalité, 76 petites crèches privées a but lucratif pour un total de 966 places. Et si les micro-crèches Paje ne se développent pas davantage à Strasbourg, c’est parce que la Caf a retiré son financement, déterminant que le territoire n’était plus prioritaire, après avoir commencé par conditionner l’octroi de cette subvention à une série d’engagement des entreprises de crèches.
Le foncier freine le développement des modes d’accueil
SI certains quartiers manquent encore de places d’accueil et pourraient intéresser les gestionnaires, ce sont des quartiers dans lesquels il est difficile d’identifier du foncier avec des revenus acceptables. Pour contourner ce problème, l’élue Soraya Ouldji avait tenté de faire racheter par la Ville des crèches qui auraient mis la clé sous la porte, arpentant les quartiers pour les repérer. « Quand certaines crèches ne fonctionnent plus, elles abandonnent les locaux tels quels. Et parfois pour ne pas rembourser les frais d’installation à la Caf, elles ne déclarent pas tout de suite leur fermeture. C’est à ce moment-là qu’il faut y aller et négocier pour essayer de récupérer ces locaux déjà adaptés à la petite enfance, et faire ainsi certaines économies ! Pour le moment, nous n’avons pas encore réussi à finaliser un achat mais c’est quelque chose que nous regardons avec beaucoup d’intérêt avec la Caf », expliquait-elle. Un achat était en cours en mars 2024, mais Marina Lafay ne semble pas en avoir entendu parler… « Quand les crèches sont vraiment en difficulté pour des raisons extérieures à de la bonne comptabilité, on les aide, mais pour le moment il n’y a rien eu de tel à ma connaissance ! », a-t-elle répondu.
Pas de DSP pour le privé lucratif, pour le moment ?
Jusqu’à présent, la Ville n’a jamais conclu de DSP avec le secteur privé à but lucratif. Et si certains ont postulé, ils n’ont jamais été retenus. Il faut dire que dans ses DSP, la municipalité demande un droit de regard relativement important, concernant la dimension financière. « Il y a un prix plafond, précise Frédéric Egelé. La Ville demande les comptes des résultats, enlève toutes les recettes autres et compense la PSU, au-delà de la PSU, jusqu’à ce prix de revient. C’est donc assez contraignant à la difference d’une DSP classique qui est une enveloppe globale pour l’accueil ». Pour Soraya Ouldji, il y avait là non pas un mot d’ordre mais une volonté politique affirmée « tant que cela sera possible ». Elle expliquait que jusqu’à présent, dans les appels d’offres, le secteur privé était moins compétitif que le secteur associatif dans ses pratiques.
Mais il se pourrait que le vent tourne. Marina Lafay est plus mesurée et botte en touche : « Cela fait partie des points qu’il va falloir repréciser dans le cadre de la stratégie ! Il y a des crèches privées à Strasbourg et elles font partie de l’écosystème, défend-elle. Mais il faut bien faire la différence entre les grosses structures et les acteurs locaux : ici nous avons surtout des structures de petite taille dans un ancrage local, qui travaillent bien et répondent à une demande importante. (…) Je pense que c’est un acteur avec lequel on doit travailler, que l’on rencontre régulièrement et qui participe au schéma alsacien des services aux familles. Mais ce ne sont pas les grands groupes nationaux au but lucratif exacerbé ». Pour l’élue, la question qui se pose aujourd’hui est plutôt « accepte-t-on d’autres types de structure et si oui de quel type ? ». Elle estime que c’est à dimensionner, « sur la base de la densité de crèches dans un périmètre restreint ou sur des logiques de proximité ou d’équité territoriale ». A l’heure actuelle, l’objectif de la Ville est de stabiliser l’offre existante et d’avoir un modèle pérenne pour les crèches existantes. Mais « cela n’empêche pas d’ouvrir d’autres crèches, il y a de nouveaux quartiers qui naissent il faudra bien qu’il y ait des crèches à proximité ! », ajoute l’élue.
L’accueil individuel, l’une des priorités
Avec 525 assistantes maternelles en activité, 1507 places d’accueil proposées et 10 RPE pour quadriller la ville, l’accueil individuel compte dans l’offre d’accueil de la petite enfance à Strasbourg, et la municipalité y est attentive car « si l’on n’est pas encore au stade de la pénurie, le vieillissement des assistantes maternelles nous invite à anticiper », note Marina Lafay. C’est d’ailleurs l’une des priorités creusées en groupe de travail par le schéma alsacien des services aux familles et par la Caf. « Nous agissons de concert avec la Ville pour qu’il y ait plus d’offre et anticiper cet effet ciseaux : moins d’assistantes maternelles, pression plus forte sur l’accueil collectif. Est-ce que les territoires vont savoir s’en saisir à temps ? A Strasbourg je suis confiant, on sent une volonté de se saisir des opportunités », indiquait Fréderic Egelé en mars 2024. Une piste à travailler à l’avenir : Vanessa Lubrez, responsable d’un RPE à Strasbourg a constaté « que le parcours d’agrément d’une personne qui veut devenir assistante maternelle est particulièrement compliqué et long en Alsace, regrette-t-elle. Selon les départements, ça ne fonctionne pas de la même manière. Et je pense que ce flou peut en décourager beaucoup ! ».
Une offre d’accueil qui reste cependant « à part », puisque les assistantes maternelles ne sont pas tenues par la charte qualité de la Ville, qui n’est « pas adaptée » à l’accueil individuel. « Un gros travail a été fait avec la charte qualité pour soutenir l’accueil collectif mais peu a été fait pour l’accueil individuel ces dernières années », reconnaissait Soraya Ouldji lors de notre entretien. Forte de ce constat, l’adjointe avait commencé à mettre en place en 2024 un Conseil indépendant des assistantes maternelles – une première en France – pour les rendre plus visibles, les soutenir et les former davantage. Une instance participative tournante, constituée de 16 assistantes maternelles élues, permettant de les associer aux réflexions et projets portés par la ville, de faire remonter leurs attentes et les aider à sortir de l’isolement. Si le projet semble perdurer, Marina Lafay avance avec réserve. « Je n’ai pas encore la temporalité exacte avec laquelle cela va se faire. Nous allons continuer à continuer à travailler avec les assistantes maternelles, je ne sais pas encore sous quel format mais en étroite relation pour la reconnaissance du métier et la reconnaissance des professionnels, a-t-elle affirmé dernièrement. (…) Mais nous ne voulons pas multiplier les instances. Il faut réfléchir au format le plus adapté pour que ce ne soit pas au détriment de leur temps de travail. Mais on les réunit et on y est attentifs c’est important pour la complémentarité de l’offre », a-t-elle tempéré.
Notons qu’il n’existe qu’une seule Maison d’assistantes maternelles à Strasbourg. « Ici, ça a été difficile de s’installer, regrette l’une des ass’mat. Nous n’avons eu aucune aide de la mairie, personne ne connaissait les Mam, on a été très seules pour créer notre structure. Heureusement la PMI était stricte, mais sympathique ! », témoigne-t-elle.
Des crèches familiales toutes déficitaires
Autre particularité notable, on compte 7 crèches familiales à Strasbourg, toutes associatives. 5 sont gérées par l’AGES, 2 par l’AASBR. Chacune est appuyée sur un multi-accueil, formant un multi-accueil collectif et familial. Pour la Caf, les crèches familiales sont l’un des enjeux du maintien de l’offre à Strasbourg, avec les crèches parentales. Fréderic Egelé estime qu’elles sont aujourd’hui en danger. Toutes sont aujourd’hui sont déficitaires. « C’est un constat à la fois du manque d’attractivité du métier d’assistante maternelle et des coûts de ces crèches familiales, estime Fréderic Egelé. Un modèle qui est aujourd’hui en difficulté mais que l’on essaie de défendre autant qu’on le peut au niveau de la Caf. Parmi les options retenues il y avait de faire en sorte que l’on puisse avoir un vrai multi-accueil auquel soient rattachées des assistantes maternelles salariées du gestionnaire, pour plus de flexibilité ».
Soraya Ouldji expliquait avoir « certaines difficultés avec les crèches familiales depuis la convention Elisfa. A Strasbourg, seules les crèches familiales sont sous cette convention collective. Un point positif cependant : les salariés sont mieux payés selon leur ancienneté. Mais c’est très compliqué pour le budget des crèches. Les crèches nous ont alertés et la mairie les a reçues pour évaluer leurs besoins financiers pour ne pas qu’elles flanchent… », s’inquiétait-elle. Et si la Ville a mis en place un groupe de travail avec la Caf pour réfléchir au soutien des crèches familiales, et à revaloriser l’image des assistantes maternelles qui y travaillent, « pour l’instant il ne se passe pas grand-chose » nous a-t-on confié. « Notre gestionnaire nous a demandé – à nous directrices de crèches familiales – de travailler à titre individuel sur cette question, affirme résignée Geneviève Petit. Je pense que c’est parce qu’on ne doit pas attendre grande chose de la Ville pour l’instant ! ». Pour sa part, elle regrette que les RPE ne fassent pas suffisamment la promotion des crèches familiales, ou n’en parlent que par défaut. Et regrette que ce mode d’accueil soit si méconnu.
De son côté, la Pmi s’est investie pour les crèches familiales : chaque directrice a été reçue pour mieux comprendre leurs attentes et les problèmes rencontrés. Et si depuis quelques temps, Geneviève Petit se réjouit de mieux connaitre les puéricultrices de secteur qui visitent les assistantes maternelles, elle regrette « qu’elles ne soient pas plus nombreuses pour visiter davantage les assistantes maternelles » et pas seulement pour les renouvellement d’agréments…
La pénurie de professionnels n’est pas encore là
Pour ce qui est du recrutement des professionnels de la petite enfance, la pénurie de professionnels ne semble pas alarmer la municipalité. « Pour l’instant ça va, nous ne sommes pas aussi touchés qu’ailleurs mais on sent bien que c’est fragile, estimait Soraya Ouldji en 2024. Nous avons un institut de formation à Strasbourg, ça aide, et nous essayons de développer l’apprentissage. Mais nous allons avoir besoin de l’aide de l’État ».
Marina Lafay, en poste depuis quelques mois, reconnait cependant « une tension de recrutement dans tout le secteur ». « Cette question est donc aujourd’hui l’une des priorités du Schéma alsacien des services aux familles, par un travail initié avec la région, nécessairement concomitant et interdépendant de l’offre de formation », explique-t-elle, admettant être inquiète de la conjoncture actuelle et souscrire aux ambitions du gouvernement de travailler sur la qualité d’accueil, des diplômes et de la formation.
La Caf, un partenaire de confiance
Il existe un partenariat très fort de longue date sur le champ de la petite enfance, entre la Caf du Bas-Rhin et la Ville de Strasbourg. « Nous avions signé avec la Ville de Strasbourg une convention globale de partenariat pour coucher sur le papier nos partenariats, nos axes et la façon de travailler ensemble, alors même que l’outil national CTG n’existait pas encore, se souvient Frédéric Egelé, sous-directeur de l’action sociale à la Caf du Bas-Rhin, nous avions une longueur d’avance ! » Aujourd’hui, la Ville et la Caf ne sont pas que des partenaires financiers. Le dispositif Avip, la charte qualité, les Rpe guichets uniques… : la Caf et la Ville travaillent réellement ensemble à l’élaboration d’une vraie politique petite enfance sur le territoire.
La municipalité travaille également avec le département mais à Strasbourg – c’est une particularité de la Collectivité européenne d’Alsace depuis 2021 – les départements 67 et 68 travaillent ensemble dans un schéma directeur qui relève du Comité alsacien des service aux familles (CASF), une instance partenariale régionale qui coordonne les politiques publiques en matière de services aux familles. Marina Lafay en est également la vice-présidente.
Bien qu’investie dans la politique familiale et petite enfance de la Ville, la Pmi – que nous ne sommes pas parvenus à joindre – semble débordée. Ici et là les professionnels témoignent d’une Pmi « pas très présente » et « qu’on ne rencontre jamais », d’un turn-over important chez les puéricultrices de secteur « qui tournent à une vitesse folle » et « changent tous les trois mois ». Particularité strasbourgeoise, le service Santé a en délégation une petite partie des missions de la PMI, notamment pour ce qui concerne les assistantes maternelles (le soutien et l’accompagnement, pas les agréments), en étroite collaboration avec le service Famille et Petite Enfance.
Un soutien à la parentalité affirmé
Le service Famille et Petite Enfance est particulièrement engagé auprès de toutes les familles. Depuis la mise en place de la charte d’accueil, en 2012, les parents qui demandent une place d’accueil via le guichet unique déposent leur dossier de manière anonyme. Les familles vulnérables, monoparentales, les enfants porteurs de handicap, les parents qui travaillent mais touchent des revenus inférieurs au seuil de bas revenus, les étudiants bénéficient de critères prioritaires. Notons qu’il existe à Strasbourg, trois crèches associatives à horaires atypiques, et 16 Laep dont et 6 associatifs. Certains ont même tenu une ligne téléphonique de soutien aux parents pendant le Covid… Les jardins d’enfants également sont tout particulièrement engagés dans le soutien à la parentalité, car c’est parait-il, une vraie demande.
Sensible à la cause des familles monoparentales, Soraya Ouldji a mené plusieurs actions significatives en leur faveur pendant son mandat d’adjointe. A commencer par une modification des critères de priorité d’accès aux places d’accueil afin de faciliter la recherche d’emploi des parents seuls, la construction d’un vaste plan d’action pour les familles monoparentales qui devait être mis en place au premier trimestre 2025, et la création d’une plateforme d’écoute.
Des places AVIP plutôt que des crèches dédiées
Il n’y a pas de crèches AVIP à proprement parler à Strasbourg, mais 40 places AVIP disséminées dans des Eaje (municipaux ou associatifs) qui ont intégré le dispositif AVIP mis en place en 2017, avec le soutien de la Caf et de France Travail pour soutenir les parents en recherche d’emploi ou en reprise d’activité. Parmi ces lieux d’accueil, on retrouve notamment des crèches familiales. « On ne s’est pas arrêtés au label qui était à l’époque très contraignant, se souvient Frédéric Egelé. 30% de places réservées AVIP. La Ville et la Caf se sont donc mis d’accord et ont préféré disséminer l’offre plutôt que d’avoir une structure dédiée un peu stigmatisante ». D’autant qu’il y avait beaucoup de territoires à cibler à Strasbourg… C’est un dispositif que compte tout particulièrement développer la nouvelle adjointe Marina Lafay : « permettre l’insertion professionnelle en prenant en charge les enfants reste un enjeu à travailler », a-t-elle affirmé.
Jardins d’enfants à l’équilibre et haltes garderies en péril
Si les haltes garderies et jardins d’enfants se font rares, ils sont encore nombreux à Strasbourg, grâce au réseau associatif qui les a portés jusque-là. Aurélie Ira-Courtot est directrice du jardin d’enfants Les tout-petits d’Alsace et co-présidente de la Fédération Nationale des Jardins d’Enfants. Elle s’est battue pendant plusieurs années pour que les jardins d’enfants survivent à la loi Blanquer, emblèmes de l’ouverture aux différents modes d’éducation et de la multi culturalité de la ville de Strasbourg. C’est chose faite. Aujourd’hui, elle se réjouit : « Les jardins d’enfants vont bien à Strasbourg, affirme-t-elle. Ils sont financièrement à l’équilibre et bénéficient du soutien de la municipalité ».
Mais concernant les haltes garderies, Soraya Ouldji admettait se poser des questions à leur sujet : « Ce n’est pas qu’une question de financement. La Caf est très ouverte à ce type de projets et essayer de trouver des solutions pour les financer. Mais les professionnels qui y travaillent se posent beaucoup de questions sur le bien-être de l’enfant qui y est accueilli. Maintenant on décide de les faire vivre encore parce qu’il y a quand même des demandes. Il y a vraie une volonté politique de maintenir et soutenir les haltes garderies, de préserver l’existant, mais j’ai déjà reçu des notes des rapports qui m’indiquaient qu’elles n’étaient pas rentables, que c’était compliqué », témoignait-elle.
Le Furet s’est éteint mais l’engagement perdure
Difficile de parler de Strasbourg sans évoquer le Furet Petite Enfance. L’association créée par Marie-Nicole Rubio et basée à Strasbourg, développait, depuis plus de 25 ans, des actions de formation professionnelle, d’information et communication dans le domaine de la petite enfance. Une petite association devenue grande, engagée pour l’inclusion sociale et la diversité culturelle. « J’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à cette association et à tout ce qui s’est développé par la suite. Et lorsqu’il y a comme cela des histoires marquées par un ancrage personnel, cela crée une fragilité, que l’on avait identifiée et anticipée bien avant mon départ à la retraite… », explique Marie-Nicole Rubio. Mais plusieurs facteurs sont venus déstabiliser l’association : une conjoncture difficile, la période du Covid qui a fragilisé le secteur formation, la mise en place du dispositif Qualiopi, le départ de la fondatrice, et l’arrivée de sa successeur avec « une manière d’habiter la fonction bien différente qui a déstabilisé le reste de l’équipe ».
Aujourd’hui la belle aventure du Furet est bel est bien terminée. Mais Marie-Nicole Rubio poursuit ses combats. Avec Soraya Ouldji, Arnaud Gallais (militant engagé dans la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants et ancien membre de la Ciivise), et d’autres professionnels concernés, elle vient de créer l’association de défense des droits des enfants et des familles monoparentales (ADDEFAM).
Strasbourg, une ville résolument verte
Si Strasbourg se distingue depuis les années 1990 pour ses politiques environnementales ambitieuses, ce n’est qu’en 2020 avec l’élection de Jeanne Barseghian, que la mairie est devenue écologiste. De nombreuses actions ont été mises en place pour favoriser l’éveil à la nature, notamment pour la petite enfance :
- 11 cours de crèches municipales et associatives volontaires seront végétalisées d’ici la fin du mandat, pour un investissement d’1,5 millions d’euros. Les deux dernières seront aménagées en 2026.
- Un sentier sensoriel pour les tout petits « Bébés en forêt » a été inauguré dans le parc du Pourtalès dans le quartier de la Robertsau pour permettre aux tout-petits de découvrir la nature dans un environnement sécurisé adapté à leur âge.
- – Strasbourg, engagée « ville sans perturbateurs endocriniens » a créé une charte « crèche sans perturbateurs endocriniens », pour mener une politique d’achats publics vertueuse en ce sens.
- Depuis novembre 2024, il est interdit de fumer aux abords des crèches
- Un colloque Enfance et nature a lieu à Strasbourg en 2025.
- Les RPE proposent aux assistantes maternelles des ateliers nature dans les parcs pour leur donner envie de passer plus de temps à l’extérieur.
- Les critères d’accessibilité aux jardins familiaux ont été changés : les structures petite enfance publiques et privées peuvent désormais en bénéficier.
- Dans la quasi-totalité des lieux d’accueil municipaux, de grosses rénovations ont été faites pour réinstaller des cuisines sur place et abandonner la livraison de repas en liaison froide provenant d’une cuisine centrale. Des travaux sont toujours en cours.
De la culture à l’émerveillement des tout-petits
Capitale européenne et culturelle, la municipalité de Strasbourg a voulu renforcer ces dernières années, les propositions faites aux familles et à la petite enfance dans le domaine de l’art, du spectacle, de la culture…
- En 2024, Strasbourg était désignée capitale mondiale du livre par l’Unesco. De nombreuses actions ont été mises en place autour de la lecture notamment en petite enfance : les structures ont été dotées de livres, ont pu participer à un concours de création de support narratif pour les enfants, ont accueilli des résidences artistiques. Les assistantes maternelles ont assisté à deux jours de colloque sur le livre, des croisières de lecture pour bébé ont été organisées et prochainement une sieste littéraire au planétarium !
- L’AASBR est gestionnaire de la Maison de la petite enfance Franco-Allemande. Une structure innovante de 60 berceaux répartis entre Strasbourg et Kehl, ouverte en 2014, dont le projet éducatif est fondé sur la pédagogie ouverte, le développement du plurilinguisme et les échanges interculturels entre les deux pays.
- Soraya Ouldji a initié l’idée un séminaire sur l’émerveillement et l’idée d’éduquer au beau, afin de réfléchir à la manière dont la culture et l’éveil au beau viennent assoir un meilleur développement et bien-être de l’enfant, un meilleur épanouissement des professionnels…
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 09 mai 2025