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Accès à l’analyse de la pratique (APP) et parcours dans l’accueil collectif de la petite enfance : ce que notre étude a révélé
Nous avons mené une enquête en ligne à destination de tous les professionnels de l’accueil des jeunes enfants exerçant en structure collective. Le questionnaire portait sur deux points : l’analyse de la pratique désormais obligatoire et le parcours des pros en petite enfance. Ses principaux résultats ont été présentés lors du Printemps de la Petite Enfance le 17 mars par Pierre Moisset, sociologue et Monique Busquet, psychomotricienne, intervenante en APP.
L’enquête a été diffusée entre le 25 janvier et le 28 février 2025. Près de 2 500 personnes ont répondu au questionnaire. Les différents types de gestionnaires sont représentés tout comme les professionnels de terrain qui représentent environ 70% des répondants.
Analyse de la pratique : la nouvelle obligation est bien respectée
Des dispositions récentes (depuis la publication du décret du 30 août 2021) ont imposé l’accès à, au moins six heures d’APP par an pour les professionnels de l’accueil collectif de la petite enfance. L’enquête montre que le temps d’APP, que beaucoup de pros jugent d’ailleurs insuffisant, est plutôt respecté dans l’ensemble. Elle met également en évidence l’augmentation du nombre d’heures d’APP suite au décret de 2021. Seuls 8% des répondants ont déclaré ne pas avoir de séances d’APP. « En croisant les données, on retrouve un peu plus fréquemment cette déclaration parmi les professionnels du privé-lucratif », observe Pierre Moisset.
Monique Busquet qui intervient en APP et échange avec beaucoup d’intervenants, n’est pas surprise. « Oui, reconnaît-elle, l’obligation est dans l’ensemble respectée. » Cependant elle pointe quelques freins pour expliquer les 8% qui n’y ont pas accès. « Les gestionnaires ne refusent pas de mettre en place des séances d’APP, mais certains évoquent la difficulté de leur mise en place, les contraintes d’organisation et de temps de travail.» Elle tient également à alerter sur les horaires de certaines APP : « en fin de journée (19h/21h, voire plus), en dehors des heures d’ouverture des crèches. »
Des séances d’APP ressenties comme utiles
Les séances semblent correspondre majoritairement à ce qui est défini par le décret (séance de 2 heures, groupes de 15 personnes etc…). Les réponses positives concernent davantage l’associatif et sont un peu moins fréquentes dans le privé-lucratif. Les séances d’APP sont surtout ressenties comme utiles pour évoquer des questions relatives aux enfants ou aux parents pour 82% et 64% des répondants. Mais elles sont perçus comme bien moins utiles sur le fait de se sentir écouté ou de pouvoir évoquer des tensions entre collègues.
Mais les APP répondent pas toujours aux attentes
Il apparaît que les séances d’APP ne procurent des pistes claires pour agir auprès des enfants, des parents, que pour une moitié des répondants. « Je risque de soulever un point épineux, alerte Monique Busquet. Ces 50% viennent me questionner sur la vocation même des APP. Le but premier, rappelons-le, n’est pas que ce soit l’intervenant qui apporte des pistes ou des conseils comme on me l’a encore dit récemment.» En effet, l’animateur par sa présence encourage les questionnements et la prise de recul, mais ne répond pas aux interrogations. « Pourtant, ajoute la psychomotricienne, il y a un immense besoin des professionnels d’avoir des éclairages théoriques de la part de l’intervenant sur ce qui se joue avec les enfants et avec les parents. » Un décalage entre les attentes des pros et ce que prévoient les textes.
Est-ce aussi la raison pour laquelle parfois certains professionnels n’ont pas le sentiment d’avoir un intervenant suffisamment formé ? « Il est probable que les 50% qui estiment ne pas avoir assez de pistes d’idées ou d’actions auprès des enfants, soient ceux qui estiment que l’intervenant n’est pas suffisamment formé. », constate Monique Busquet.
Des temps de réunion faibles
L’enquête indique que les temps de réunion hors APP sont principalement de l’ordre de 1 à 2 heures par mois pour 64% des répondants. 19 % disent avoir de 2 à 4 heures et, enfin, seuls 5 % disent avoir plus de 4 heures de réunion par mois. La question, alors qu’on pouvait se poser était la suivante : les temps d’APP avaient- ils été augmentés au détriment des temps de réunions classiques voire des journées pédagogiques. Une hypothèse formulée par Monique Busquet issue de ses observations sur le terrain. Or, il s’avère que le phénomène inverse est observé. « Ceux qui déclarent avoir moins d’APP qu’avant, déclarent aussi plus fréquemment avoir moins de journées pédagogiques ou d’heures de réunion, constate Pierre Moisset. Nous allons devoir encore préciser avec d’autres tris statistiques, mais il semblerait que ce contexte général d’appauvrissement de la réflexivité soit plus présent dans le secteur marchand. »
Plus d’un quart n’a qu’une journée pédagogique par an
Depuis le 1er janvier 2024, la Cnaf finance trois journées pédagogiques par an. C’était une mesure importante de la COG 2023-2027. Dans les faits, le compte n’y est pas. 11 % des répondants disent avoir moins d’une journée pédagogique par an, 26 % accès à une seule journée annuelle, 35 % accès à deux journées pédagogiques et 26 % accès à plus de deux journées pédagogiques par an. « Là encore, précise le sociologue. Ce sont les professionnels du privé-lucratif qui déclarent, plus fréquemment, n’avoir qu’une journée pédagogique ou moins par an. » Et c’est l’associatif qui tire à nouveau son épingle du jeu. En triant par établissement, il apparaît que « ce sont les professionnels des crèches familiales et parentales qui déclarent le plus fréquemment avoir plus de deux journées pédagogiques par an, suivis – à égalité – des professionnels de multi-accueil, crèche et halte garderie », poursuit Pierre Moisset.
Les limites de l’obligation d’APP
En conclusion Monique Busquet s’attarde sur les limites des séances d’APP. « Sur le terrain, beaucoup me disent qu’ils vident leur sac. C’est intéressant, ils peuvent prendre du recul, reconnaît-elle. Mais cela n’impacte pas forcément leur quotidien ensuite auprès des enfants. Elle poursuit : « les limites qui sont nommées par les participants sont que ce cadre de pensée, quand il n’y a pas d’autres réunions à côté, ne re bénéficie pas toujours aux enfants. Les professionnels de terrain ne peuvent clairement pas répondre à toutes leurs missions avec deux heures d’APP tous les quatre mois et une heure ou deux de réunion mensuelle. Il faut plus de temps pour réfléchir à sa pratique professionnelle.» La question de la présence ou non de la direction dans les séances se pose également : « Les intervenants ont des avis très différents sur ce sujet, souligne Monique Busquet. La présence est un frein évident à une parole libre mais un plus pour des changements de pratiques. Cela dépend de l’objectif principal des APP : libérer la parole/ être écouté ou revisiter les « pratiques »».
Pour approfondir : Lire l’analyse complète de Pierre Moisset
Un parcours en petite enfance jalonné d’expériences en petite enfance
Venons maintenant à la deuxième partie du questionnaire qui concernait le parcours des pros en petite enfance. Quittent-ils vraiment si souvent le secteur de l’accueil collectif ? Est ce qu’on aurait affaire à des professionnels plus instables ? Contrairement aux idées reçues, 80% des répondants travaillent depuis plus de 5 ans dans l’accueil de la petite enfance (soit les plus récents et éphémères ont moins répondu, soit ils constituent une faible part de la population des professionnels). Les répondants ont fréquemment des expériences antérieures dans le domaine de l’enfance : principalement baby sitting, animation mais aussi périscolaire, garde à domicile, accueil, assistante maternelle. Près de la moitié des répondants ont fait tout leur parcours professionnel dans le domaine de l’enfance. 26% seulement ont des parcours professionnels dans d’autres domaines de plus de 5 ans.
Des motivations liées au métier
Qu’est-ce qui pousse à choisir d’exercer un métier du secteur ? Le travail auprès des enfants en premier lieu (85%) et le travail dans le domaine du soin, de l’éducation. Les autres motivations (opportunité, rebond), sont très minoritaires (5%), un peu plus fréquentes chez les professionnelles plus récentes. « L’envie de travailler auprès des enfants, nous la retrouvons plus souvent auprès des auxiliaires de puériculture tandis que chez les puéricultrices et les EJE, elle sera couplée avec la notion de soin et d’éducation. », précise Pierre Moisset. À noter que les titulaires de CAP-AEPE citent plus fréquemment des motivations hybrides : travailler auprès d’enfants, mais aussi rebond ou opportunité professionnelle. Par ailleurs, il ressort que les motivations liées à l’enfance sont légèrement moins fréquentes chez les pros qui exercent depuis plus récemment : 95% pour ceux de 5 ans d’ancienneté, 82 % pour ceux ayant moins de 2 ans d’ancienneté. Reste tout de même qu’une majorité écrasante a choisi cette voie pour des raisons liées au métier.
Pour Monique Busquet, ces résultats confirment qu’on ne travaille pas auprès des enfants par hasard. « Je crois que l’immense majorité des pros est engagée, consciencieuse, soucieuse de la qualité. Ceux qui disent vouloir partir sont ceux qui ont la conscience d’un différentiel entre la qualité d’accueil qu’ils souhaiteraient et les moyens qu’ils ont. »
Départ en masse ?
Justement, quelle est la proportion de personnes souhaitant quitter l’accueil collectif de la petite enfance ? Sommes-nous face à un départ en masse des professionnels ? De manière générale, un quart des répondants seraient tentés de quitter l’accueil collectif de la petite enfance. Ceux qui envisagent fermement une réorientation au moment où ils répondent sont assez minoritaires, moins de 10%, puis il y ceux qui y pensent. Les résultats montrent que ce sont les plus anciens qui veulent le plus fréquemment partir. On observe avec ce tri un phénomène classique d’usure.
Dans ce quart souhaitant ou envisageant de partir, les infirmières et les puéricultrices sont plus représentées. « Les encadrantes sont les plus volatiles, souligne Pierre Moisset. Elles se projettent beaucoup plus fréquemment ailleurs, probablement parce qu’elles ont plus de possibilités d’exercice de leur métier dans d’autres domaines, de perspectives de reconversion ». Les CAP sont moins instables. « Certes, elles viennent plus souvent avec des motivations hybrides, mais elles sont extrêmement stables dans leur projection professionnelle », ajoute le sociologue. Finalement, il apparaît que ce n’est pas parce que les professionnelles sont moins diplômées qu’elles sont plus volatiles, c’est même l’inverse.
Des pros attachées au secteur de l’enfance
Dans le prolongement, la question suivante posée était : « si vous envisagez de quitter l’accueil collectif de la petite enfance, souhaiteriez-vous continuer à travailler dans un domaine en rapport avec l’enfance ou non ? ». Les réponses majoritaires pour le quart personnes qui donc souhaitent/envisagent quitter l’accueil collectif de la petite enfance sont sans équivoque : elles se projettent dans d’autres domaines en rapport avec l’enfance. « Même s’ il y a une volatilité d’une certaine catégorie de professionnelles, nous sommes quand même sur des parcours qui sont indexés enfance », constate Pierre Moisset. À noter que seules 6% des professionnelles disent vouloir partir dans l’accueil individuel.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 01 avril 2025