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Bernard Martino, cinéaste : « La sensorimotricité d’André Bullinger ouvre une nouvelle frontière vers l’intervention précoce du handicap.»
En réalisant la série documentaire « Le bébé est une personne » dans les années 1980, Bernard Martino a fait connaître aux téléspectateurs français le travail innovant de grands spécialistes du tout-petit dont Emmi Pikler, Franz Veldman, Maurice Titran… Quarante ans plus tard, il découvre un psychologue expérimental suisse qui avait échappé à sa caméra : André Bullinger. Cet homme discret travaillait auprès de bébés nés prématurément, et d’enfants porteurs de handicaps avec un objectif : les aider à mieux habiter leur corps et être au monde grâce à la sensorimotricité. Cinq ans après la mort du chercheur, Bernard Martino coréalise avec Nicolas Datellesi Les arcanes du vivant – Dans les traces d’André Bullinger pour rendre hommage et mettre en lumière une approche probante notamment dans le dépistage précoce de l’autisme.
Les Pros de la Petite Enfance : D’où vient votre intérêt pour André Bullinger ?
Bernard Martino : C’est en travaillant sur un autre documentaire, sur l’autisme, que j’ai découvert le travail de Bullinger. Dès 2017, j’ai commencé à filmer des consultations de la psychanalyste Marie-Christine Laznik auprès de bébés à risque d’autisme. Convaincue de l’importance de thérapies multidisciplinaires pour soigner ces bébés, elle a fait appel à différents professionnels et notamment aux sensorimotriciens formés à l’approche d’André Bullinger. En les observant, j’ai rapidement compris l’enjeu et les applications thérapeutiques de cette approche et notamment la prise en charge de plus en plus précoce des situations de handicap soit avérées, soit développementales dont l’autisme.
Votre documentaire commence avec des scènes de « Le bébé est une personne ». Pourquoi ?
Nous avons choisi de poser deux bases dès le début du film. L’une était de dire que sur la définition du bébé, celle d’André Bullinger ne collait pas avec la mienne. Pour lui, le bébé n’était pas d’emblée une personne, ni un sujet avec une forme d’intelligence avec laquelle on pouvait et devait communiquer. Il est au départ un organisme : un système nerveux sollicité par un tas de messages qui le stimulent et qui l’amènent à réagir. C’est un organisme qui s’organise pour devenir une personne en capacité d’interagir. Bullinger ne communiquait pas avec l’enfant, il le rendait communiquant. L’autre décision très importante pour ce film était de solliciter les professionnels qui l’ont connu et qui pouvaient nous expliquer sa démarche.
Parce que les consultations filmées de Bullinger n’auraient pas suffi ?
On aurait pu en effet rassembler les nombreuses vidéos réalisées par Bullinger et laisser libre cours aux spectateurs pour en tirer des conclusions. Ça n’est pas ma démarche. Même si en regardant Bullinger à l’œuvre, on comprend intuitivement ce qui se joue entre lui et l’enfant, c’était important de mettre des mots, de comprendre et pouvoir ensuite transmettre son travail à un plus large public.
Qu’est-ce qui caractérisait son travail en particulier ?
C’était sa façon presque mystérieuse d’obtenir le consentement durable de l’enfant pendant les consultations. Celui qui restait immobile s’engageait dans une action, celle qui bougeait sans arrêt tout d’un coup se posait. Bullinger parlait peu – ce n’était pas pas Dolto ! Il se mettait au niveau de l’enfant, souvent au sol ou tout près, et il agissait comme un élément du milieu avec lequel l’enfant pouvait interférer. Il adoptait ce qu’il appelait « un silence postural ». En quelque sorte, il se mettait dans l’instant présent de l’enfant. Il l’observait, il se laissait faire par lui. Il pouvait déceler sa douleur, ce qui est un élément très important chez les sensorimotriciens. Parfois Bullinger manipulait l’enfant, comme dans le cas de la jeune Amandine, polyhandicapée, qu’on voit dans le film, pour amener plus de confort, moins de douleur dans ses membres crispés.
Il introduisait également du matériel : un plancher sonore et vibrant, des panneaux au motif Vichy, des baguettes… Pourquoi ?
Ce sont des outils pour rééquilibrer les entrées sensorielles de l’enfant. Chacun a un but thérapeutique particulier. Le plancher apporte un sentiment de contenance à l’enfant, les panneaux au tissu Vichy stimulent la vision périphérique et aident l’enfant à aller vers plus de verticalité, les baguettes permettent une communication entre les deux hemisphères du cerveau, lorsque l’enfant les fait passer d’une main à l’autre. Il faut retenir que Bullinger travaillait dans un esprit d’expérimentation, il n’avait rien à prouver ! Il inventait du matériel – n’oublions pas qu’il a fait des études d’ingénieur avant de se tourner vers la psychologie expérimentale. Il testait. Parfois ça ne marchait pas, mais plus souvent l’enfant s’en tirait mieux.
Est-ce pourquoi on parle du « mystère » Bullinger ?
Oui, c’est un peu comme pour Dolto qui avait des intuitions cliniques par rapport au bébé. Elle pouvait prendre des positions surprenantes et tout le monde se demandait : « D’où ça sort ? ».
Intellectuellement, Bullinger est difficile à comprendre et en même temps, lorsqu’on le voit travailler où lorsqu’on observe les sensorimotriciens qui l’ont suivi, ça sonne juste. A partir d’impulsions minimales, la sensorimotricité donne à l’enfant un point d’appui qui le permet de se diriger vers un développement normal. Mais c’est l’enfant qui est acteur de son développement. Bullinger respectait sa liberté d’y aller, ou pas. C’est très subtil.
C’est quelque chose que Bullinger a développé dans les services de néonatalogie particulièrement ?
C’est en partie grâce à Bullinger que l’on s’occupe davantage du confort et de la douleur des enfants prématurés, les installant dans des coques souples et non à plat dans leurs couveuses. Aussi, il a développé des techniques pour prévenir des éventuels retraits sensoriels provoqués par le port d’un masque ou la présence d’une sonde. En caressant la joue et la bouche du bébé prématuré avec un coton-tige imbibé de lait de sa mère, le nourrisson perçoit son goût et son odeur. Il apprend à orienter sa bouche vers le mamelon. Cela rend possible l’allaitement à venir. On l’aide à garder le cap d’un bon développement.
Vos découvertes vous incitent à dire que la sensorimotricité pourrait prévenir l’autisme ?
C’est un atout capital pour déceler l’autisme précocement. On sait aujourd’hui que plus on intervient tôt sur ce trouble neurodéveloppemental multifactoriel, mieux sont les chances d’inverser le processus. Bullinger pouvait repérer chez le nourrisson une lenteur de mouvement, une hypersensibilité aux sons qui, on le sait, sont des signes possibles d’autisme. Il pratiquait un examen très simple conçu par le neurologue autrichien Heinz Prechti en 1982 pour évaluer la qualité des mouvements généraux d’un bébé de six semaines à quatre mois. En le posant sur une surface plat et légèrement molle, on vérifie qu’il bouge tous ses membres dans tous les sens, que ces mouvements concernent tout le corps, qu’ils sont imprédictibles, imprévisibles et nombreux. Les sensorimotriciens savent pratiquer cet examen aujourd’hui, mais il doit être suivi d’autres examens médicaux plus poussés. Visiblement, la prise en charge précoce n’est pas à l’ordre du jour. Le corps médical rit au nez de ceux qui la demandent avant l’âge de deux ans quand le handicap est fixé et repérable. C’est trop tard !
Et si vous aviez pu rencontrer André Bullinger de son vivant ?
Si je l’avais rencontré, il m’aurait parlé, il aurait eu à cœur de m’expliquer sa démarche, il aurait respecté ma curiosité. Je n’aurais peut-être pas tout compris. André Bullinger fait partie désormais de ces gens qui m’ont paru mettre des jalons dans une recherche sur : qu’est-ce que c’est qu’un enfant ? Un bébé ? Un nourrisson ? Un prématuré ? Il fait partie de ceux qui s’enfoncent dans une compréhension de plus en plus fine de l’être humain. C’est pourquoi le film s’appelle « Les arcanes du vivant ». Il s’agit d’essayer d’avoir une lecture du développement et de se rappeler qu’on n’est pas des machines. On se développe dans la complexité avec une compréhension de plus en plus fine, de plus en plus scientifique de ce que c’est un développement « normal ».
Quelle est l’ambition de votre film ?
Qu’il fasse comprendre qu’on ne doit pas accepter de manière systématiquement l’approche empirique de la science, qu’on laisse davantage de place à la recherche clinique et de qu’elle amène comme intuitions, discussions et partages. Modestement, je pense que ce film donnera à André Bullinger une place qu’il n’aurait pas eue spontanément. Saura-t-on se saisir de son travail pour enfin avancer sur le terrain du dépistage précoce de l’autisme ? Il serait temps !
NB. Les écrits d’André Bullinger sont en France publiés chez érès
Dans les arcanes du vivant – Sur les traces d’André Bullinger
Dans ce film documentaire, Bernard Martino et Nicolas Datillesi surmontent un challenge de taille : faire connaître un homme singulier qui a consacré sa vie à comprendre et soigner les déficits sensoriels et moteurs du jeune enfant, et qui n’a pas su faire parler de lui de son vivant. Il n’existe aucune interview d’André Bullinger et très peu d’écrits de sa part. Seule ressource fiable pour réaliser ce film : les centaines d’heures filmées par le psychologue clinicien dans les Centres de l’enfance qu’il a fondés en Suisse et en France. Comme un film dans un film, on regarde les séquences choisies. Et on regarde Bernard Martino qui lui-même regarde, questionne le professionnel à ses côtés, et nous livre au fur et à mesure des narrations limpides. Un film bouleversant de finesse.
Ecrit et réalisé par Bernard Martino et Nicolas Datillesi, 2021.
Co-production Koala Prod et l’IFAB (Institut de formation André Bullinger)
Disponible en VOD : https://vimeo.com/ondemand/danslesarcanesduvivant
112 minutes
Propos recueillis par Elisabeth Martineau
PUBLIÉ LE 22 novembre 2023